L’Avenir du Prolétariat au Champ de Mars

Un quartier, c’est parfois un lieu qui rassemble les vues les plus hétéroclites. L’autre  jour, nous nous promenions du côté du champ de Mars et du pont de l’Alma, quand nous sommes tombés sur un immeuble qui, selon la plaque apposée sur sa façade, appartenait à « l’Avenir du prolétariat ». Le nom nous a fait sursauter car nous étions avenue de la Motte-Piquet, à deux pas de la tour Eiffel, dans un des endroits les plus bourgeois de Paris ! Un peu plus loin, nous sommes arrivés square Rapp au siège de la Société Théosophique de France, et ce fut le même étonnement de voir que ce cercle survivait là, en plein XXIème siècle. Encore plus loin, la flamboyante façade de l’immeuble Lavirotte, quintessence de l’Art Nouveau, détonnait dans cette rue Rapp si convenable… et déjà, nous longions le nouveau centre culturel russe et les coupoles dorées de la cathédrale orthodoxe. On ne peut pas faire plus disparate. Le seul lien, c’est que ces petits morceaux de ville coexistent à cet endroit et finissent par faire un ensemble.

L’Avenir du prolétariat

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C’est de retour chez nous que j’ai lu l’histoire de L’Avenir du prolétariat. Dans une période moralement difficile, on peut trouver du réconfort à se rappeler de la Société mutualiste conçue par Ferdinand Boire, ou des raisons supplémentaires d’être tristes en lisant ce qu’il est advenu de son projet.

En 1893, un receveur des Postes, sans doute influencé par le modèle allemand, imagina un système de solidarité permettant d’assurer une retraite aux ouvriers. Il s’agissait de collecter des cotisations auprès d’eux, et de les investir dans des immeubles de rapport. Au bout d’une période qui pouvait aller de quinze ans minimum à cinquante ans, les déposants percevaient une retraite. Le système devait générer assez de bénéfices pour qu’on puisse financer une rente, mais il n’avait pas pour finalité le profit du capital comme dans une entreprise classique. Ferdinand Boire donna à sa société d’assurance mutuelle le beau nom de « L’Avenir du prolétariat ». Au tournant du siècle, les déposants étaient plus de 150 000 et comprenaient de nombreux provinciaux, comme le montre une photo de mutualistes ariégeois (consultable sur le blog des Amis du Musée du Textile et du Peigne en Corne, à Lavelanet:http://amtpc.over-blog.fr/article-labastide-sur-l-hers-en-ebullition-116859529.html).

Vers 1910, L’Avenir du prolétariat  possédait 42 immeubles parisiens, plus un patrimoine immobilier conséquent en province. La société était assez puissante pour créer un orphelinat dans une belle bâtisse, La Haute Barde, en Indre-et-Loire et, en 1912,  pour faire construire au 325 rue Saint-Martin dans le troisième, un « palais » pour ses assemblées générales. L’architecte, Bernard-Gabriel Belesta, imagina un intérieur moderne, avec des voûtes sans pilier, coulées dans du béton armé. Il s’adjoignit Henri-Paul Hannotin, qui ajouta les ornements, ferronneries, rampe d’escalier monumental, décors luxueux, inséparables du beau au tournant du siècle. La salle des fêtes trouva sans problème à se louer. On y organisait des réceptions chics, ce qui compensait les frais entrainés par les fêtes prolétariennes.

Façade du palais de la Mutualité. 325 rue Saint-Martin

Façade du Palais de la Mutualité. 325 rue Saint-Martin

La mise en place d’un système de retraites obligatoire et garanti par l’Etat entraîna le déclin de l’Avenir du prolétariat. Un siècle plus tard, les 200 000 cotisants n’étaient plus que 4000. Déjà, le palais avait changé de destination. Il abrita successivement une fabrique de rubans de papier, une salle de boxe, une boîte de nuit, le Charivari, et des espaces de jeux pour enfants… Les journaux ont parlé du bâtiment parce qu’il avait été racheté par le couturier Jean-Paul Gaultier – qui l’avait loué à Lionel Jospin comme siège de campagne pour la présidentielle de 2002. A Paris, le déclin a sans doute été accéléré par la désindustrialisation. Bref ! Les palais du prolétariat étaient passés de mode avant que le couturier ne rachète le lieu pour en faire une maison de couture.

Les derniers mutualistes étaient cependant à la tête d’un patrimoine immobilier remarquable. Malheureusement, en 1970, des inspecteurs du fisc s’avisèrent que  L’Avenir du prolétariat ne relevait d’aucune structure juridique reconnue par la République. Ils enjoignirent aux affiliés de rentrer dans le rang, en l’occurrence d’adopter un statut de société civile immobilière (SCI), ce qui impliquait un partage  du capital entre tous  les membres.

Transformés en capitalistes, ces derniers se disputèrent rapidement sur le système de répartition. Dans une période de spéculation sur la pierre, certains retraités s’estimèrent lésés par rapport aux nouveaux entrants pour lesquels on tenait compte des plus-values réalisées.

La suite est tristement prévisible. Des promoteurs profitèrent des dissensions pour lancer une offre d’achat. Une clause de la SCI interdisait à un même individu de détenir plus de 0,3% du capital, mais en 1994, les gérants jugèrent utiles de faire passer la société sous le contrôle d’une famille, les Catteau, des capitalistes du nord de la France suffisamment prolifiques pour réussir l’opération. Vingt et un Catteau se mobilisèrent. D’autres se joignirent à eux. Ils récupérèrent la majorité du capital de L’Avenir du prolétariat. Les 4000 associés qui restaient reçurent un peu plus de 3.000 francs la part.

Nathalie Rauli, journaliste à Libération, qui raconte cette histoire, remarque que le parc immobilier, passé sous le contrôle des Catteau pour environ 6.000 francs par mètre carré, dégagea une marge confortable. Confortable est une litote, car même s’il fallait rénover les immeubles et attendre la mort des derniers occupants qui bénéficiaient de loyers bloqués depuis  1948, la valeur en a été multipliée au moins par 7.

L'avenir du Prolétariat rue Notre-Dame de Nazareth

73 rue Notre-Dame de Nazareth. 3ème

« L’Avenir du prolétariat » fut rapidement rebaptisée la « Foncière ADP ». Les nouveaux propriétaires devaient trouver que l’ancien nom fleurait désagréablement les idées de gauche. Oui, c’est ça, « Foncière ADP » leur a semblé plus dans l’air du temps ! (rappelant une fois de plus que les noms propres ne sont pas seulement des étiquettes, mais qu’ils ont une puissance sémantique, et que ceux qui figurent sur les plaques des façades sont des lieux de mémoire qui donnent une profondeur historique à notre expérience de la ville). Rien qu’à Paris, j’ai trouvé le 104 rue d’Amsterdam, le 10-12 rue Jean Dolent dans le 14ème, le 77 rue du faubourg Saint-Jacques, le 73 rue Notre-Dame de Nazareth (c’était le siège de la Société), le 8 rue Pernelle, derrière la tour Saint-Jacques.

77 rue du faubourg Saint-Jacques

77 rue du Faubourg Saint-Jacques

L’Avenir du prolétariat est évoqué dans un article de Nathalie Rauli, paru dans Libération http://www.liberation.fr/…/la-famille-catteau-se-paye-l-avenir-du-proletariat-ce-systeme-de-…28 nov  1995 et dans L’Homme défait, écrit par un des acquéreurs, Phillippe Catteau, (Ed. Cherche Midi) ; Les architectes qui ont rénové le 325 rue Saint-Martin en parlent sur leur site http://moatti-riviere.com/wp-content/uploads/2013/07/Archicree_2004.pdf; le domaine de la Haute Barde a été photographié ‘http://derriere-mes-yeux.blogspot.fr/2014/06/lorphelinat-abandonne-de-haute-barde_2.html)

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