Mont Saint-Michel. Quelques images

Ce qui fait la magie du Mont-Sait-Michel, c’est l’alliance de la baie immense, sans cesse remuée par la mer, de l’île de pierre isolée dans cet espace, et du travail des hommes qui lui a donné sa forme de pyramide.

Les rochers de Tombelaine et du Mont saint-Michel, seuls dans la baie, viennent de la poussée magmatique qui a fait jaillir des roches dures des profondeurs de la terre. Alors que les schistes de la baie se sont effondrés, elles sont demeurées. Tombelaine paraît plate, mais le mont se dresse au-dessus des eaux. Il n’est pas très élevé pourtant. La moitié de sa hauteur lui vient des hommes et c’est la flèche de l’abbatiale qui lui donne son élan final.

La magie tient peut-être aussi aux ciels changeants de Normandie. Tantôt, le triangle émerge à peine d’un ciel brumeux au milieu des sables et des vases.

Le Mont depuis le terrain d’aviation
Route de la baie (vers Saint-Genest)

Tantôt, il est couleur de bronze dans le couchant :

Ssoleil couchant sur le Mont Saint-Michel devant _un champ de seigle

ou s’élève très noir dans l’ombre, ensemble compact où l’on discerne pas où s’achève la pierre naturelle, où commence l’édifice.

Quand on grimpe vers l’abbaye, la forme pure se change en parcours sinueux, d’abord à travers une petite ville médiévale, entièrement tournée vers le tourisme, ensuite dans l’abbaye, ses volées d’escalier, ses brusques changements de niveaux, ses contreforts, ses tourelles, ses échauguettes, ses hauts murs ornés de gargouilles.

Le soir où nous y étions jusqu’à minuit, par la grâce d’un « parcours nocturne », le chemin labyrinthique ajoutait encore à l’impression de complexité. La visite est fascinante, même si on n’aime pas tout le spectacle et si on trouve que le scénographe a forcé sur les couleurs, noyant les ruelles dans le vert, jouant à l’excès  des contrastes entre le bleu électrique du cloître gothique et les vitraux flamboyants de la nef abbatiale, même s’il a ajouté d’inutiles enregistrements de cris de goélands à l’heure où les oiseaux dorment.

Mont Saint-Michel. La montée verte

Aidé peut-être par le coronavirus qui fait baisser la fréquentation, le parcours permet un long temps tranquille dans le monument débarrassé de la foule et on ramène quelques très belles images de la visite.

Mont Saint-Michel. Les chandeliers du réfectoire. Photo Sarah B.
Les minces colonnes du cloître

Le cloître s’arrête au bord du précipice. La mer est là, en bas, mais la nuit l’a effacée et ne reste que la sensation d’ouverture sur un gouffre obscur.

La nef de l’abbatiale depuis le cloître

Le discours d’escorte de l’exposition plus symbolique que dogmatique ou érudit évoque les forces telluriennes qui ont poussé les îles hors du magma il y a 570 millions d’années et veut faire réfléchir à la place des éléments naturels dans tous les grands lieux sacrés de la terre.

Mont Saint-Michel. La création du monde (photo Sarah B.)

La visite est finie. On repart. L’archange de la fin du monde brille sur le faîte du mont.

Les confinés et le squatteur. Petite chronique du temps du coronavirus

1er avril : Mya et Thomas ; télé-travail et chômage technique

Depuis deux semaines, nous sommes confinés et je suis passée au télétravail. Au début, j’aimais la nouvelle organisation. Avant je mettais 45 minutes les bons jours pour arriver au bureau et autant pour revenir, plus le stress de la ligne 13, saturée quelle que soit l’heure. La seule chose qu’elle avait de bien, cette ligne 13, c’est que si j’oubliais de me réveiller, je pouvais toujours envoyer un SMS à mon patron : “DSL, bloquée dans le métro. Arrive quand je peux‶. Là, ce n’est plus possible. A part la perte de mon alibi favori, je ne voyais que des avantages au confinement.

Cependant, l’écran est épuisant. Les heures s’enchaînent sans les pauses conviviales devant la machine à café qu’on se permettait dans le monde d’avant. Les journées n’ont plus de raison de s’interrompre. Le soir, je continue parfois tard jusqu’à ce que mes dossiers soient achevés. Quand je me couche, les phrases tourbillonnent encore dans ma tête. Parfois, Thomas dort déjà. Il est plus raisonnable que moi et arrête à 18 heures, tâche finie ou pas. Seulement voilà, je n’arrive pas à fermer l’ordinateur.

Moi, dit Thomas, mon monde professionnel s’est écroulé. Je suis au chômage technique. Tous mes concerts sont annulés, aussi loin que je puisse voir dans l’avenir. J’essaie de ne pas m’angoisser et de réfléchir à ma vie de musicien soliste, d’un voyage à l’autre, des Emirats-Arabes-Unis à Kyoto, sans jamais me poser. A peine un concert avec le quatuor est-il terminé que j’enchaîne avec une amie harpiste ou un groupe de jazz. Ce n’est pas la vie dont j’avais rêvé, même si des amis m’envient et me disent que j’ai des soucis de riche, mais je constate un désaccord croissant entre mes convictions et mes actes, par exemple la critique des transports aériens et le fait que je sois tout le temps en avion ; mon rêve de faire connaître Bach à ceux qui en sont privés par la pauvreté et le fait de jouer pour de riches émirs qui s’achètent une culture. Quand je pense à ces dernières années, j’ai l’impression d’une parodie. La musique a déserté la vie du “grand musicien″, transformé en voyageur de commerce.

J’essaie de prendre cet arrêt comme une occasion de réfléchir. Je travaille mes partitions en silence pour ne pas gêner Mya. Derrière les notes imprimées sur le papier, j’entends quelque chose qui n’existe pas encore et que mes doigts feront vivre, cet accent sur la première note, ce phrasé qu’il faut souligner un peu plus et qui donnera au Cygne de Saint-Saëns l’ampleur et la souplesse qu’il demande.

Le confinement est aussi une cure de sincérité, l’occasion de trouver comment et pourquoi je veux encore jouer de la musique. Des petites phrases me tournent dans la tête. « La vie à préserver quoi qu’il en coûte dont on te parle dans ces temps de pandémies n’est pas un but suffisant. Que veux-tu en faire ? »

Mais je ne sais pas quoi faire du temps qui reste puisque tout est fermé, les salles de sport, les cinémas, les parcs, et qu’il est impossible d’aller se promener dans le centre de Paris. « Et puis c’est avec toi Mya que je voudrais profiter des heures confinées. Si les librairies étaient ouvertes, j’irais acheter la Pâtisserie en vingt leçons et on se lancerait. »

Je  réponds un peu sèchement qu’on n’avait pas besoin de dérivatifs à nos vies. « La mienne est assez remplie, je trouve ! Et comme je m’entends parler de façon désagréable, je m’en veux : « Oh ! Thomas, c’est seulement que je déteste cette organisation qui me transforme en droguée du travail. »

– Ce n’est pas grave, Mya ! Je cuisinerai et tu goûteras. Je crois que je suis fait pour les joies tranquilles du confinement avec toi.

De toute façon, Mya n’aime pas ce temps suspendu. Elle sait pourtant combien elle est privilégiée. Thomas et elle sont à deux pour affronter cette période. Ils sont bien installés dans un appartement suffisamment grand pour que chacun puisse s’isoler. Il n’y a pas d’enfants qui les obligent à jongler entre l’ordinateur pour le bureau, le violoncelle qu’il faut quand même pratiquer un peu, les cours des enfants à la maison, le rôle de répétiteur de flute à bec, les interminables jeux de société, la mauvaise conscience quand on n’en peut plus et qu’on les flanque devant la télé.

Le soleil entre par la fenêtre une bonne partie du jour puisqu’ils habitent au 7ème étage. Un tout petit balcon permet de s’installer pour prendre le café à l’air, mais les semaines ont perdu leur forme. Mya laisse s’écouler le temps. Les weekends ressemblent aux lundis. C’est la même organisation des jours un peu écœurante à la longue.

Quelquefois elle se lève, déjeune et fonce sur l’ordinateur en robe de chambre. Pourquoi s’habiller puisqu’elle ne va pas sortir ? Elle réalise à quel point elle dépendait d’une horloge extérieure qui rythmait ses jours, d’un agenda, d’un calendrier avec des fêtes et des vacances. Cette vie ressemble à la vie qu’elle mènera quand elle sera trop vieille pour sortir et que les jours à venir ressembleront à ceux du présent.

L’avenir pense Mya, c’est d’être surpris ! Ici, il n’y a plus que des jours semblables et l’impression que rien d’inattendu ne peut arriver.

Elle supporte mal de ne pas savoir si le confinement va durer un mois, ou davantage. « Quand sera-t-il possible de sortir ? » devient une question obsédante. Si le confinement ne s’arrête pas vite, elle va s’effondrer, perdre le contrôle. C’est comme une maladie incurable avec laquelle il faut apprendre à cohabiter. Elle sourit parce que la ‶maladie de la vie confinée″ lui paraît plus évidente que le virus qui circule dans les rues.

Thomas descend faire quelques courses. Il croise l’homme au chien qui habite dans l’immeuble d’à côté où il mène une vie recluse et solitaire, sortant tous les jours avec son chien au poil jaune, s’asseyant sur le même banc d’où il hèle les passants. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. » D’habitude, il y a toujours quelqu’un pour s’arrêter et échanger trois mots, forcément limités, car l’homme répète en boucle « Les chiens, eux, sont fidèles ». De temps à autre, le chien pose la tête sur les genoux de son maître, puis reprend la pose, debout à quelques pas pour montrer qu’il est solide à son poste. Dans la vieille rue, les bourgeois tolèrent ce marginal qui habite une chambre de bonne prêtée par une âme compatissante.

Dans notre immeuble aussi, quelqu’un avait acheté une minuscule chambrette située au-dessus de nos têtes et avait bricolé un branchement sauvage sur l’eau et l’électricité des parties communes pour la rendre habitable. La copropriété a laissé faire et Arnaud Véron a passé quelques années dans ce cagibi avant de repartir pour l’Ardèche.

1er avril : Thomas se transforme en concertiste de palier

 « Quand même ! Un musicien c’est fait pour jouer devant un public. Il y a de plus en plus d’artistes qui s’enregistrent dans leur salon, se filment et postent le tout sur You Tube. J’ai même entendu le Boléro de Ravel, joué par l’Orchestre National confiné : chaque musicien chez lui a joué sa partition, qui a ensuite été mixée et assemblée par les techniciens de Radio France. Pourtant, ce n’est pas ce que je veux. J’ai besoin de la rencontre avec le public, j’ai besoin qu’elle soit réelle. J’ai besoin de sentir le bouleversement émotionnel que provoquent certains sons de mon instrument ; il me faut la circulation d’énergie que je ressens quand je suis sur scène.

Est-ce que je ne peux pas essayer de jouer dans la cage d’escalier pour les résidents restés à Paris ? Seuls trois étages sont occupés dans l’immeuble. La plupart des habitants se sont enfuis dans des résidences secondaires et le rez-de-chaussée utilisé par des cabinets médicaux est désert. La concierge a posé un congé de maladie pour rejoindre son mari. A l’exception d’un Bulgare, les étudiants qui vivent au 8e sont partis se confiner chez leurs parents. Il reste 4 couples enfermés et tristes que j’ai convoqués pour 19 heures par affichettes apposées dans l’ascenseur.

Pendant quinze minutes, j’ai joué deux pièces pour violoncelle de Bach. Le prélude si célèbre de la première suite, suivi de l’allemande. Demain ce sera l’austère sarabande de la suite en ré, qui me serre encore le cœur chaque fois que je l’interprète.

Après les applaudissements, les auditeurs ne sont pas partis tout de suite. Ils me hélaient depuis le 6ème étage. Ils disaient que c’était comme un petit miracle plus fort que leur solitude, plus fort que ce temps trop mou qui se traînait ; que je faisais surgir tout un orchestre avec mes quatre cordes ; que je leur avais rendu le plaisir d’exister. Ils exagéraient, mais ils me permettaient de me dire que quelque chose était en train de recommencer.

2 avril : un squatteur s’installe

Ce nouvel équilibre de la vie confinée a été brutalement interrompu. Depuis hier, quelqu’un occupe la chambre de bonne qui est au-dessus de notre chambre à coucher. L’intrus n’a même pas pris le temps de s’installer discrètement. Il s’est mis à écouter le Coran à plein régime. Notre nuit a été un enfer. A deux heures du matin, Mya et moi n’en pouvant plus, nous sommes montés. Qu’est-ce qu’on allait trouver ? J’imaginais un baraqué barbu, écumant, qui brandissait le Coran d’une main et un grand couteau de l’autre. C’est un noir qui a ouvert (ouvert est un grand mot car la porte était défoncée). Il n’est ni grand, ni menaçant. Je lui ai dit :

 « Mon gars, je ne suis pas là pour dénoncer les gens comme toi. Tu profites du confinement pour t’introduire dans l’immeuble et te trouver un abri. Tant mieux pour toi. D’ailleurs le propriétaire vit en province, n’a pas besoin de l’endroit et ne te cherchera pas des noises… Mais tu peux t’attendre à la guerre si tu fais un pareil raffut. On travaille pendant la journée. On est fatigués. Il faut qu’on puisse dormir. On ne peut pas passer la nuit à entendre ta musique. Ton Coran, écoute-le avant 22 heures. On supportera deux heures si tu en as besoin pour être heureux ». A notre stupéfaction, son visage s’est durci et il l’a pris de haut :

– Je t’emmerde. J’écoute ce que je veux quand je veux. C’est ta faute si tu fais des boulots de merde. J’emmerde la France et les gens dans ton genre qui se  foutent de savoir si on a un logement ou si on est à la rue. Vous êtes des colonialistes comme des cons de blancs que vous êtes !

– Mya s’est interposée : « T’as pas de chance avec moi. Je viens du 93 comme toi, je suis une descendante d’esclave comme toute Martiniquaise qui se respecte ! Sauf que je me suis bougée le cul et que ce pays de merde comme tu dis m’a offert des études supérieures. Aujourd’hui, j’ai un bon job. Et toi ! Tu t’es jamais demandé si tu t’étais donné ne serait-ce qu’une petite chance de réussir ?

J’ai repris. « On n’est pas là pour régler des conflits de couleur de peau. Que tu sois blanc, noir, ou café au lait, j’en ai rien à fiche ! Mon problème c’est de pouvoir dormir la nuit. Tu te calmes ou j’appelle la police.

Il s’est mis à rire. « Tu verras bien si elle vient. »

J’ai appelé le commissariat. Le squatteur avait raison. Les flics ont refusé de se déplacer : « On ne peut rien pour vous. D’abord, vous n’êtes pas les propriétaires. Ce monsieur a peut-être leur accord pour s’installer. Vous n’avez pas le droit de porter plainte pour occupation illégale des lieux. Vous vous plaignez donc de tapage nocturne, mais ce n’est pas une urgence en temps de confinement, comprenez-le. On est deux au commissariat ; les autres sont malades ou gardent leurs enfants, et on doit régler toutes les bagarres dans des familles où les gens ne se supportent plus. Vous n’êtes pas une urgence. S’il vous agresse, rappelez. »

Le bruit a cessé vers quatre heures.

Le lendemain, on était épuisés. Nous avons essayé de joindre le syndic.  Inatteignable. Une secrétaire a dit qu’elle passait le message. Depuis rien. Le propriétaire, Arnaud  Véron, qui m’avait donné son numéro de téléphone quand il a déménagé en Ardèche, est injoignable. J’ai laissé un message pour qu’il réagisse. 

Nous voici embarqués dans une histoire absurde. La lutte contre les pauvres diables qui essaient de survivre dans l’illégalité, ce n’est pas notre affaire. Mais alors que l’appartement devrait être notre refuge, on affronte un occupant illégal agressif, sans qu’interviennent pour nous protéger ni les services de l’Etat, ni le syndic de l’immeuble. Cet abandon nous laisse abasourdis.

4 avril : une fuite d’eau

Nous avons à nouveau peu dormi. L’occupant du 8e n’a pas cessé de chanter la nuit. Le plancher des mansardes qui repose sur des traverses recouvertes de lattes doit être constitué d’une mince couche de plâtre qui laisse passer tous les sons. Soit les bonnes d’avant étaient épuisées et dormaient, soit les gens étaient habitués au bruit. Cet homme chante faux et fort. Au bout d’un moment, c’est intolérable.

Je me demande où nous trouvons le courage de nous lever le matin et de reprendre nos activités. Ce matin, l’intrus doit dormir puisque tout est calme.

Je me sens à la fois las et surexcité. Je suis sorti faire trois courses pour marcher. Masque. Autorisation de sortie. Je pousse jusqu’à une épicerie qui vend, à prix d’or, de jolies fraises et de la papaye râpée. J’évite de toucher les légumes, je m’interdis de reposer un pot de confiture. Quand je rentre, je me surprends à regarder la poignée de la porte de l’ascenseur avec méfiance. Il va falloir que je me lave les mains. Chaque objet peut dissimuler un ennemi. Ce ne sont pas des contraintes très lourdes, mais ça m’impressionne de voir tout ce qui m’entoure se transformer en source de danger, tout contact devenir impossible.

A midi, Mya a vu passer le squatteur et a essayé de négocier. En vain. Vers 13 heures l’eau a commencé à couler.

On était encore à table. Une goutte est tombée dans le bol des fraises, puis une autre. Puis un filet d’eau… Nous avons mis une bassine, pris le temps de finir les fraises.

« Je croyais, a dit Thomas, que le confinement, c’était la trêve. Bon ! Je vais descendre la poubelle et j’essaie de réfléchir à ce que je peux dire pour éviter l’affrontement. Quand je remonte, on va voir le squatteur et puis j’appelle la mandataire de ceux qui nous louent l’appartement pour qu’elle prévienne le syndic. Préviens l’assurance de ton côté. »

Dans la courette, je remarque un Vélib abandonné. Je le remets dans la rue pour que le service de ramassage puisse le retrouver. Ça ne peut être que le squatteur puisque « l’emprunt » coïncide avec son arrivée. Nous montons au 8e demander qu’il coupe l’eau. Il n’est pas là. Arnaud Véron était soigneux. Une fois seulement, il y a avait eu un problème d’eau, couvert par les assurances. Son successeur fait n’importe quoi. Aujourd’hui, la porte défoncée permet d’entrer et de fermer un robinet oublié et il est parti en laissant le ventilateur fonctionner ; les fils trainent par terre. Le moindre court-circuit et tout flambe. L’odeur est suffocante ! Des boîtes de conserve ouvertes ont tourné avec la chaleur.

Une partie du foutoir a été déménagée dans le couloir : un matelas sale, des vieux papiers détrempés où l’encre a déteint et un micro-ondes. Nous ne l’avons pas vu apporter quoi que ce soit. Est-ce que ces débris crasseux datent du précédent occupant ?

Nous avons déposé une main courante par internet. Ecrit au syndic, difficilement atteignable par téléphone, pour lui demander de déposer plainte puisque cela ne nous est pas permis. Apparemment, seul Arnaud Véron ou bien, lui, le syndic sont habilités à le faire.

4 avril : le concert du soir

J’ai tenu quand même à jouer comme je le fais depuis quatre jours. A la fin du concert, on m’a demandé quel était l’âge de mon violoncelle et comment je pouvais le savoir. C’est la table d’harmonie qui donne l’âge parce que les luthiers utilisent des épicéas et que ces arbres poussent régulièrement : le bois est de couleur claire l’été et plus foncé l’hiver. Chaque cerne vaut un an et on peut les compter. Mon instrument date de la fin du 17ème siècle.

Mya a ensuite raconté notre situation. Les copropriétaires-spectateurs ont découvert sidérés qu’il y avait un occupant illégal, que le dernier étage était insalubre, qu’un premier dégât des eaux qui aurait pu être grave si nous n’avions pas pu intervenir. Nous avons échangé des numéros de téléphone et les voisins ont décidé de nous relayer auprès du syndic. Ils auront sans doute plus de poids que nous : ce sont ses employeurs.

De la discussion, il ressort que nous pouvons essayer de faire couper l’eau qui dépend des parties communes. L’occupant se découragera peut-être. Reste à convaincre le prudent syndic, qui nous oppose l’absence d’assemblée générale et l’impossibilité d’en convoquer une en temps de confinement. La prochaine aura lieu en novembre…

5 avril : le maquis des règles de copropriété

Un voisin a écrit et téléphoné au syndic qui traîne un peu les pieds pour déposer plainte et prendre la décision de faire couper l’eau, même si le branchement est illégal. Il se plaint que construire un dossier sur de tels problèmes est nécessairement chronophage et annonce qu’il va facturer ce travail supplémentaire.

Notre assureur ne veut pas couvrir le sinistre. C’est la seconde fois qu’il y a un problème et rien n’a été fait depuis la première inondation pour installer des canalisations conformes. Or, il apparaît qu’Arnaud Véron n’est pas davantage assuré que l’occupant illégitime. Nous annonçons donc que notre assureur va se retourner logiquement vers l’assurance de l’immeuble. Mya qui a travaillé dans ce secteur signale que l’assurance de l’immeuble risque de ne rien couvrir parce que la présence d’un squatteur la décharge de ses obligations. S’il apparaît que le syndic n’a rien fait pour traiter le problème, c’est lui qui sera en première ligne. Nous espérons qu’il sera assez intelligent, pour tenir compte de cette menace voilée.

Nous appelons aussi la mandataire qui gère notre appartement en lui annonçant que s’il n’y a pas de solution rapide, nous allons déménager. Nous lui suggérons d’acheter le taudis du 8e pour éviter qu’il ne soit régulièrement occupé, rendant de facto l’appartement très mal louable. Nous lui donnons le numéro de téléphone d’Arnaud Véron. Nous discutons un peu des arguments : le réduit est trop petit pour être loué, mais en cas de squat, le propriétaire est tenu pour responsable de tous les dégâts occasionnés. Il vaut donc mieux vendre à quelqu’un qui est sur place et qui peut réagir rapidement. Quelle serait son offre ?

5 avril : Anne-Edwine Castelnagay

– Vous ne savez pas ce qui m’est arrivé Mya. On dormait tranquillement quand quelqu’un a sonné avec insistance à l’interphone. Je me suis levée pour voir qui pouvait appeler comme ça. C’était votre occupant du 8e qui demandait que je lui ouvre la porte du rez-de-chaussée. Moi, j’étais encore en mode radar et j’entendais quelqu’un qui répétait « je n’ai pas de clé. J’ai besoin qu’on m’ouvre. » Je l’ai regardé sur l’écran, je n’ai pas ouvert. Mais je voudrais comprendre comment il fait pour rentrer dans le hall. On dirait que notre système de fermeture ne sert à rien !

– Viens Mya, on descend pour essayer de comprendre comment il fait pour rentrer.  Une fois en bas, Mya a tout de suite repéré le problème :– «  Regarde, il a monté la targette qui permet de bloquer l’ouverture de la porte cochère. Nous, on ne fait pas attention, mais en fait la porte n’est pas fermée. Il est malin ce type. S’il n’était pas en train de transformer le 8eme en décharge publique, j’aurais plutôt de la sympathie pour lui. On va écrire aux voisins pour les prévenir de faire attention. »

– La seconde porte d’entrée : un grand coup de pied suffit pour l’ouvrir. Je dirai à Madame Castelnagay qu’il n’a pas eu besoin de sa pitié. Mais la porte est faussée désormais.

5 avril : Pierre et Alice

Pierre n’a plus grand-chose à voir avec la personne avec qui j’ai commencé à vivre. Il est vieux à présent et moi aussi je suis une vieille femme… Le beau visage aux traits bien lisses s’est affaissé. Il a pris du ventre (pendant que je prenais des cuisses), le cheveu se fait rare. Et moi, je suis nettement ratatinée.

Ma jeunesse a fichu le camp. Avant le confinement, quand je croisais encore les voisins, je voyais bien que j’étais une mémé pour eux. Au mieux, une « vieille dame charmante »… Je ne reste une « jeune-vieille » que dans le regard de Pierre… Oui dit-il « Le bon vin m’endort/ L’Amour me réveille encore ». Et pour lui, je pense : « Allez la vieille. Il faut tenir le coup. Il est sympa le temps qui nous reste ».

Des enfants sont nés, ont grandi, sont partis vivre ailleurs. Nos souvenirs subsistent. Dans notre appartement privé de fleurs depuis que les marchés ont fermé, tu évoques tout à coup une brassée de jonquilles ramassée dans un bois tout près de Paris…  C’était il y a deux ans. Tu t’en souviens ?  Est-ce que ce serait ça d’être un couple, ce lien du passé et du présent qui fait que je ne peux penser à ma vie sans que la mémoire me revienne de moments où tu figures. Tiens quand nous lisons les déclarations des féministes de 2020 je me revois, défilant dans la rue pour le droit à l’avortement. Juste avant le confinement, des militantes néoféministes ont chassé des “hommes cis et blancs” qui voulaient participer à une réunion parce que selon elles ils “invisibilisaient” les luttes des femmes. Dans certains slogans la haine contre les hommes me paraît paroxystique : « Le lesbianisme n’est pas un choix : c’est une bénédiction ! » Les réunions avec toi étaient plus joyeuses. On avait le droit de se plaire et plus si affinité…

Est-ce qu’être un couple, c’est sourire des expressions de l’autre qui reviennent constamment ? Le « Tu exagères » de Pierre ! mi-reproche, mi constat, chaque fois que je m’emporte sur ce que racontent les journalistes, ou bien parce qu’on part à 19h pour un rendez-vous à 20 heures à l’autre bout de Paris, chaque fois que je suis contente de croquer quelqu’un en une formule assassine. « Tu ne crois pas que tu exagères un peu ! – Bon j’admets que j’exagère un peu, mais un tout petit peu alors… »

Nos mots de clan, nos mots de passe familiaux, nos shibboleths. Pierre qui vient de l’Est a toujours dit « et si on faisait une salade de doucette ». J’ai longtemps rétabli « de mâche, tu veux dire », et à présent, je l’écoute joyeusement parler de doucette et de brimbelles.

On a usé le temps, regardé les années filer par la fenêtre en couple. Ce matin, nous sourions ensemble au retour du printemps, et nous faisons la grimace ensemble quand le thermomètre nous inflige un brusque retour de l’hiver. Voir le monde depuis une fenêtre, c’est se laisser absorber par des riens, des trois fois rien… La lumière qui glisse sur l’immeuble d’en face. 

– C’est vraiment le printemps, les pucerons sont de retour. Mais d’où sortent-ils donc ?

6 avril : Alice se déconfine un peu pendant que Pierre reste à la maison

C’est bête ce printemps radieux dont personne ne profite, les uns parce qu’ils le regardent de l’autre côté de la fenêtre ; les autres parce qu’ils travaillent à flux tendu pour nourrir et soigner les premiers. J’ai décidé de tricher et d’aller jusqu’à la Seine qu’on ne peut pas fermer. Au début du confinement, je critiquais les déserteurs, ces 15% de Parisiens sans civisme qui ont fui la ville au risque de contaminer le reste du pays. A présent, je les envie, même si je ne m’en vante pas. Si j’étais à la campagne, je serais entourée de vrais arbres. J’ai besoin de les voir déplier leurs milliers de feuilles au soleil d’avril. Dans l’appartement je me recroqueville et je supporte mal d’anticiper sur la réduction du cercle de mon existence. Pas encore. Pas encore ! Et puis, je n’en peux plus d’attendre des nouvelles de nos enfants retenus l’une à New-York, l’autre à Pékin. Tant qu’ils vont bien, je vais bien, mais c’est dur de les imaginer malades sur un lit d’hôpital, perdus dans des pays étrangers. La géographie heureuse de la mondialisation a laissé place à la menace de la solitude.

Mon Pierre s’accommode mieux que moi de la situation. Il relit tranquillement les classiques. Moi, je sors ! Si les policiers m’arrêtent je dirai que je ne pensais pas avoir marché tant que ça.

C’est en revenant 3 heures plus tard, que j’ai heurté un jeune homme presque devant ma porte. Il est vrai que j’avais le nez en l’air pour essayer d’apercevoir un merle qui s’en donnait à cœur joie. Le choc a été assez rude pour que je lâche mon sac et que tout s’éparpille sur le trottoir, trousseau de clés, papiers, téléphone et même le livre que j’emporte toujours avec moi afin de lire tranquillement si je m’arrête quelque part.

– Je suis désolé, Madame.

– C’est moi qui dois m’excuser. Il fait si beau que je suis sortie pour regarder les arbres d’un peu plus près et je n’ai peut-être pas marché droit. Mais vous comprenez, le confinement je n’en peux plus ; j’étais comme une lionne en cage. Bon, je vous ai heurté. C’est raté pour la distance de sécurité.  Mais sur le fond, je m’en fiche un peu. Entre Alzheimer, le cancer et le coronavirus, je ne sais vraiment pas choisir. Je laisse le hasard décider.

– Je ne peux pas vous laisser dire ça. Vous auriez tort de ne pas profiter de la vie. Elle vous plaît puisque vous partez pour admirer les arbres. Et puis pensez à tous ceux que vous pouvez contaminer. C’est aussi pour les autres le confinement. Moi aussi j’étais insouciant ; Je me disais « quand bien même, il y aurait 30 000 morts, ce n’est rien pour 67 millions d’habitants. Si la société s’effondre parce qu’on met la France à l’arrêt, ça n’ira pas non plus….

– C’est vous qui le dites. Je ne vois pas pourquoi on doit tout arrêter pour les morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans. Est-ce qu’on ne doit pas aussi se préoccuper des quarantenaires qui vont perdre leur travail et que le stress tuera d’une crise cardiaque ?

– Je raisonnais comme vous, mais la mort d’un proche ça change tout.  J’ai un vieil oncle qui est tombé malade et il est mort en 10 jours. Je suis content de vivre dans une société qui ne tire pas un trait sur les vieux.

– Toutes mes condoléances, Monsieur. Je ne trouve rien à vous dire sinon que vous me ramenez à la raison. Bien sûr ! Bien sûr ! Vous avez raison. Eloignons-nous, mais… profitons de l’occasion pour nous présenter. J’habite au 24. Je m’appelle Alice Lefebvre.
– Moi c’est Elie Hulot. Mes parents ne m’ont pas rendu service en choisissant ce prénom pour ce nom, mais on s’y fait.

On s’est quittés avec une drôle d’impression d’impolitesse. Plus moyen de se serrer la main, mais je n’ai pas de gestes à ma disposition. Je ne me vois pas checker à l’américaine. Pas encore en tout cas. Ni saluer à la japonaise les mains jointes. J’ai vaguement incliné la tête et le jeune homme a fait de même en ajoutant « Prenez soin de vous », devenu une formule aussi obligatoire que « Bonne journée » dans le monde d’avant.

Pierre m’a accueillie comme une rescapée d’un grand danger (et depuis mon retour il guette si une petite toux n’est pas en train de s’installer) :  « J’ai vu quelque chose ou plutôt quelqu’un pendant que tu étais partie faire la follette. Du linge séchait sur la rambarde du balcon d’en face. Le temps de me dire que c’était la première fois que quelqu’un osait étendre quelque chose sur notre belle rue bourgeoise, la fenêtre s’est ouverte et j’ai vu un noir. Déménager en temps de confinement, il faut être fort. Est-ce que tu crois que c’est le propriétaire qui l’a installé, ou bien a-t-il a appris que la chambre était vide et qu’il fallait profiter du confinement qui a sérieusement vidé l’immeuble pour s’installer ?

Je l’ai salué et ma foi il m’a répondu d’un signe de main, mais on était trop loin pour se faire la conversation. Je lui aurais dit « Vous avez donc quitté l’Afrique ? » et il m’aurait dit « Oui, maintenant j’habite Paris »… ou « Je suis aussi parisien que vous, mon vieux. J’arrive tout droit de Porte de Pantin » et je lui aurais dit « Quelle drôle d’idée, de venir s’installer dans le 12e. Il n’y a pas plus endormi. Pour un jeune homme comme vous » et il m’aurait peut-être dit, « oui, les gens ont l’air maussade, mais normalement, il y a Chez Prosper où va la jeunesse, et surtout l’Irish Coffee », mais en fait, on ne s’est rien dit du tout. Il a ramassé sa serviette de bains et il est rentré dans sa mansarde. »

7 avril : Alice s’invite à un des concerts sur le palier

Mon amie, Anne-Edwine Castelnagay, m’a invitée à écouter Thomas dans son immeuble. « Alice, tu t’installeras au second. Il joue depuis le 7e étage. Tu verras, la cage d’escalier est un bon espace de concert.

Quand j’arrive, le violoncelliste s’apprête à interpréter Songs of the birds, composé par Pablo Casals à partir d’un vieux chant populaire catalan. Il s’est enregistré au piano (il explique que cela l’oblige à suivre inexorablement l’accompagnement sans pouvoir ralentir ou accélérer et qu’il s’excuse par avance du côté raide de son exécution). Au milieu du morceau, quelqu’un appelle l’ascenseur, puis on entend une porte s’ouvrir puis se refermer, toute chose qu’on ne supporterait pas dans un concert. Pourtant le résultat est d’une mélancolie poignante qui me met les larmes aux yeux. Le violoncelle, tel un aimant, a capté nos émotions à fleur de peau.

Je pense que la beauté de ce morceau si simple tient aussi au fait qu’il évoque l’essentiel de ce qui fait fonctionner notre corps, le battement du cœur évoqué par le piano, le glissement du souffle dans les lents mouvements de l’archet. C’est ce dont nous parle la pandémie.

A la fin du concert, tout le monde échange des nouvelles du squat. Je  prends le numéro de téléphone des musiciens. Comme nous habitons en face, il nous est facile d’intervenir si nous observons des allées et venues suspectes.

10 avril : Pierre prévient Thomas des nouvelles activités du squatteur

Les choses vont très vite. Les gens d’en face nous ont prévenus par téléphone:

– On restait tard devant la fenêtre. On a vu votre « ami » du 8e qui venait ouvrir à deux personnes. Une dame en short court et hauts talons et son cavalier. Jamais vus avant, ceux-là ! Si vous voulez, on reste en faction, et si le manège recommence avec d’autres personnes, on vous appelle. Vous préviendrez la police qui les cueillera pour proxénétisme

En fait, ce soir, ils sont trois au-dessus de nos têtes. Bruit des talons de la fille, bruit de choses qui tombent. Clameurs des toasts… Puis des bruits non équivoques d’un couple qui fait bruyamment l’amour.

« Et bien, me dit Mya, c’est une distraction. On n’a pas besoin d’allumer la télé. Mais cela nous ôte tout envie de nous livrer à nos propres ébats érotiques ».

Là-haut plus de bruit. Il est quatre heures du matin. Thomas et Mya ont tellement sommeil qu’ils ne parviennent pas à s’endormir.

Quand le lendemain, Mya voit passer le squatteur, elle le hèle pour le menacer. Le gars fait face avec arrogance :

– Ne t’en prends pas à ma copine. Elle ne vous a rien fait. Elle aussi, elle veut vivre. Vivre. C’est tout.

Et puis c’est un miracle. Il n’y a pas eu de bruit cette nuit du 11 mai. L’intrus s’en est allé. Les jours éprouvants vont peut-être cesser.

12 avril : quatre dealers

Hélas ! Il a laissé place à quatre jeunes gens qui se livrent clairement à du trafic. Nous les avons vus passer devant la vitre sans tain de la cuisine. Ils s’étaient arrêtés sur le palier pour souffler un peu avant d’attaquer le dernier étage. « C’est nos petits clients du douzième qui vont être contents », a dit un roux en rigolant. « Finie la pénurie. Puis au-dessus de nos têtes, des éclats de rire, des gloussements très forts ». Puis nous avons entendu des va-et-vient. Thomas a rappelé la police.

– Je les ai entendus, criait-il. Je vous assure que je les ai vus passer. D’accord, ils squattent et vous n’y pouvez rien, mais cette fois vous pouvez venir faire un flagrant délit.

Le silence à l’autre bout du téléphone montrait éloquemment que l’agent était sceptique.

Nous avons espéré quand même une intervention pendant deux heures, puis nous avons admis que personne ne viendrait. Le lendemain, nous avons placardé dans la cage d’escalier et dans le hall une lettre menaçante pour dire que nous avons dénoncé le trafic de drogue que nous avons observé.

Profitant du départ des habitants du deuxième et du troisième, les clients des dealers ont envahi l’escalier principal et ont abandonné derrière eux  les détritus de leur consommation nocturne. Quand nous descendons nous buttons sur des cannettes vides, des cartons de pizzas, des mégots de shit.

 Le 14, les quatre ont disparu, pourtant personne ne retrouve de sérénité. Le silence enveloppe le quartier, mais ce n’est pas le calme d’une ville délivrée de la circulation, qui nous fascinait tant en mars. C’est le silence d’un immeuble sur le point d’être assailli par des ennemis au comportement imprévisible. Que vont-ils inventer ? Il n’y a par ailleurs que de mauvaises nouvelles. Arnaud Véron demande une somme extravagante de 70 000 euros pour ces 5 mètres carrés inhabitables. Autant dire qu’il refuse de vendre. Le syndic dit et redit que le poursuivre va coûter cher et prendre au minimum deux ou trois ans. A demi-mot, il a suggéré de recruter quelques gros bras et de se débarrasser des occupants par la force.

Quand même, ce que les squatteurs ne savent pas, c’est que les habitants de l’immeuble se parlent de palier à palier et qu’ils font pression sur le syndic pour qu’une solution soit trouvée ! Dans ces moments de connivence, nous nous sentons moins seuls.

En attendant, le premier occupant est revenu.

17 avril : Une chute suspecte

Comme on doit passer devant la fenêtre de notre cuisine pour accéder au dernier étage, il est impossible de ne pas entendre qui monte sur les marches de fer de l’escalier de service en temps ordinaire et là en plus, nous guettons ! Voilà que la fille de ce soir se met à crier que ce n’était pas la somme convenue et notre squatteur hurle plus fort qu’elle. « Pourquoi tu brailles si fort. Si j’avais su que tu étais une gueularde hystérique, je t’aurais pas proposé le job !  Si tu continues comme ça ils vont appeler les flics qui vont t’embarquer. T’as pas de papiers. Rappelle-toi. Maintenant, tu te tires. »

Un bruit de chute. Puis plus rien

L’étudiant du fond du couloir descend précipitamment. Il toque à notre fenêtre. « Prévenez la police. Il y a une femme inconsciente dans l’escalier. »

Elle doit être à l’hôpital maintenant. On entrevoit la fin de nos problèmes. Elle va porter plainte et il va devoir partir, peut-être direction la prison.

Le lendemain, la police est venue demander notre témoignage au début de l’après-midi. On a dit ce qu’on avait entendu, mais un policier nous apprend que la femme blessée a refusé de porter plainte. Il est pessimiste sur la suite donnée à l’enquête : « Il ne se passera rien. Sans plainte, pas de suite. ».

Vu du côté du squatteur

Evidemment, l’histoire récente ne dit rien de l’enfance du squatteur. On ignorera toujours où il est né, s’il a grandi avec son père et sa mère, ou  si, comme ça arrive, sa mère a été abandonnée avec ses gamins sur les bras. On ne saura pas dans quelle barre d’HLM il vivait, si le parc immobilier s’était dégradé ou s’il était bien entretenu. D’où lui venait sa rancœur, l’évidence que les choses sont mal réparties en France.

Il leur crachait au visage qu’il voulait liquider ce monde injuste, mais pourquoi a-t-il commencé à détester les blancs ? A cause de ses mauvaises notes à l’école qu’il imputait aux profs « racistes », ou de ce moment où il se fait vider du collège pour une bagarre parce qu’un gamin s’était moqué de lui, ou l’avait regardé de travers ? L’autre avait pris cher. Il avait fallu appeler une ambulance, et il avait été exclu.

Quand a-t-il commencé à trafiquer ?  Avec son job de guetteur pour des trafiquants de cannabis. On peut penser qu’il a grandi à la vitesse des gamins des cités, apprenant chaque immeuble à double entrée, chaque bosquet du parc, chaque passage obscur où semer les flics.

Première vente. Le cœur lui bat furieusement quand il échange l’argent contre un sachet de poudre blanche. – C’est le trac de la première fois, lui dit son compagnon. Il s’habitue et pourtant chaque transaction voit son pouls s’accélérer.

Première nuit au poste. Police fasciste. Black Power

La juge lui dit « Si tu as affaire à la police ce n’est pas parce que tu es noir, c’est parce que tu commets des actes répréhensibles, punis par le Code pénal. Faire du trafic de drogue, voler des scooters ce sont des délits interdits par la loi. Les policiers ne s’en prennent pas à toi sans raison ! Le meilleur moyen de t’éviter des confrontations avec les forces de l’ordre c’est de ne pas commettre de délit. » Cela ne fait que l’exaspérer.

A présent, le bizness démarre. Il a investi dans la location du placard, mais il peut récupérer l’argent du loyer avec des prostituées plus ou moins droguées. Et c’est un bon emplacement : dans la piaule d’à côté dont il a forcé la serrure, il  stocke du shit que les revendeurs viennent chercher la nuit pendant que les vieux bourgeois dorment. A deux pas d’une fac qui va bientôt ouvrir. Un emplacement d’avenir.

Il peut imaginer que sa petite entreprise va prospérer et qu’il va sortir enfin de la galère. Son tour est venu, il en est sûr ! Cet endroit mérite qu’on l’exploite à fond.

Et voilà que deux bourgeois montent pour l’engueuler parce que la bassine d’eau a débordé. Pas le temps de penser à tout. Tant pis pour la pouffiasse qui vit en-dessous.

Cette même nuit, Mya parvient à amadouer un commissariat à 3 heures du matin. Elle raconte sa situation impossible. Elle a prévenu quand il y avait du vacarme,  prévenu quand il y avait de la prostitution, prévenu quand il y avait du trafic de drogue et personne n’est venu. Que veut-on d’elle ? Que peut-elle faire ? Et maintenant elle pleure au téléphone.

Le commissaire a envoyé trois agents, mais le résultat ne ressemble pas du tout à un épisode réussi de Julie Lescaut :

17 avril : Les flics débarquent au 8e

Les flics débarquent au 8ème.. Thomas et Mya les entendent discuter avec le squatteur qui fanfaronne sûr de son impunité :

« Vos papiers !

– Je suis chez moi. Je n’ai pas à les montrer

Ils n’insistent pas. Redescendent. S’arrêtent chez Thomas et Mya.

– Il dit qu’il est chez lui ! On n’a pas le droit d’intervenir.

– J’ai le téléphone du propriétaire, dit Thomas. Il me l’a laissé quand il est parti en province.

Les flics appellent. Miracle ! Arnaud Véron répond.

Au bout d’un moment le flic raccroche et s’adressant au couple. « C’est compliqué votre affaire. M. Véron dit qu’il a prêté la pièce pour dépanner. L’occupant nous a dit qu’il paie un loyer pour cette chambre qui fait moins de 5 mètres carrés au sol. C’est vraisemblable. En tout cas, c’est un placard à balais qu’on n’a pas le droit de louer, de surcroît complètement insalubre. A mon avis, M. Véran est un marchand de sommeil. Vous pouvez dénoncer la situation à la commission d’insalubrité de la Ville de Paris qui est assez réactive. Demandez au syndic de porter plainte lui aussi.  C’est son rôle. En attendant l’intervention des services, ne montez pas. Ce gars, il a l’air cheloux. Il a des couteaux. On ne le sent pas ». Mon jeune ami, insiste un policier : « On voit que vous avez un caractère impétueux. N’allez pas l’assommer, on ne sait pas comment ces choses-là finissent. Lui, il n’a rien à perdre. Vous avez votre amoureuse, votre travail, votre vie devant vous. Ne le touchez pas. Soyez patient ».

18 avril : Il faut couper l’eau des parties communes communes

Le lendemain le squatteur se vante. « Tu ne peux rien contre moi. Je te l’avais dit. J’ai la loi pour moi ! Ah ! Ah ! Votre élite est foutue. Vive le Pouvoir noir !»

L’eau appartient aux parties communes. Le syndic a accepté de faire venir un plombier qui va couper l’arrivée, en espérant que le gars soit incapable de faire un nouveau branchement. Sans eau, le local est beaucoup moins intéressant. Peut-être que tout va cesser.

C’est étrange. D’un côté le pouvoir nous répète sans cesse que la meilleure façon de participer à la vie de la nation est de rester chez soi. Ne sortez plus, on s’occupe de tout est le mot d’ordre. En même temps, le même « pouvoir » (faut-il encore dire pouvoir, tant il organise son impuissance ?) nous pousse à des actes d’une grande violence dont nous ne sommes pas très fiers.

1er mai : Que va faire le propriétaire ?

Thomas appelle le propriétaire du réduit et lui annonce qu’il a déposé une main courante contre le squatteur qui a inondé trois fois leur appartement, que la police considère que le local est insalubre. « L’assurance ne couvre rien, tu risques de te retrouver avec une porte murée. Tu ne pourras plus du tout  vendre. – Merci, dit l’autre, qui ne précise pas du tout ses intentions. »

2 mai : « Est-ce que vous n’avez pas de cœur ? » 

L’eau a été coupée pendant l’absence du squatteur. A son retour, il est venu furieux frapper à la porte de la cuisine. « Je n’aurais plus d’eau, mais vous non plus. Vous allez voir ! » On s’est un peu énervés : « La dernière inondation, c’était sur notre lit. Tu crois que c’est possible de se réveiller sous une couverture trempée parce qu’un idiot part sans fermer son robinet. »

Le lendemain son voisin voit le squatteur en train de cisailler un câble avec un cutter. Il l’arrête à temps. « Malheureux tu vas t’électrocuter, c’est un câble électrique » et descend raconter à Thomas ce qui se passe.

Le soir, à minuit, le squatteur sonne à nouveau aux différents étages. Le 3 mai, Anne-Edwige prévient Mya qu’il a demandé de l’eau. J’ai fait comme la dernière fois. Je n’ai pas répondu et il a fini par partir en criant «  Vous n’avez pas de cœur ». Je suis restée mal à l’aise. Vous savez, j’ai vécu en Amérique latine, et la situation m’a rappelé une chanson d’amour, la Samaritaine :

Te pedí un vaso de agua,

Guambrita y..no me lo diste.

Me lo negaste,

Prenda querida.

Si me niegas el agua

Guambrita y…pierdo la vida

.

Je t’ai demandé un verre d’eau, ne me le refuse pas. Si tu me refuses l’eau, je perds la vie…. Et bien je me sentais un peu comme la personne qui refuse un verre d’eau à l’assoiffé de la chanson. L’homme qui me faisait peur était en même temps un mendiant qui demandait miséricorde. Je suis chrétienne. Je vais écouter des sermons où on m’explique que Jésus qui vient de demander à boire à une femme de Samarie, lui offre en échange une eau vive pour étancher sa soif, sa soif de justice. Et moi, je refuse de l’eau à quelqu’un qui a soif.

Mya répond, véhémente. « Cet homme n’est pas un pauvre diable, mal éduqué quelconque. Quand il a cru qu’il nous tenait, il jouissait de notre impuissance. Il nous a rendu la vie impossible. Il continue d’ailleurs. Jésus ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Il loue ceux qui placent au centre de leur vie le souci de la justice. Je ne peux pas sauver ma peau et m’occuper d’un vaurien. On a essayé de négocier. Il est incapable de tenir compte des autres. Et puis, vous non plus, vous n’avez pas envie que l’immeuble se transforme en lieu où on trafique des stupéfiants et où on fait travailler des prostituées. »

Grâce aux concerts, une petite société se reforme trois fois par semaine sur les marches d’escalier de l’immeuble. Le problème du squatteur aussi angoissant qu’apparemment insoluble nous réunit autant que la musique. On commence par discuter des actions à entreprendre et souvent la discussion se prolonge sans but précis, autour du sens de ce qu’on vit, le confinement, l’action de l’Etat, la démocratie, mais toujours, on en revient à l’étrange tolérance des pouvoirs publics en faveur des squatteurs.

La voisine du troisième est furieuse : ce sont des gens qui vivent de la victimisation et je remarque que chaque fois qu’il y a un noir qui commet un vol ou qui se comporte de façon illégale, un journaliste nous explique que c’est un pauvre garçon. Pendant ce temps-là les classes moyennes sont en train de tomber. Alors cette ânerie de “privilège blanc“…. Les paysans et les petits commerçants qui n’ont jamais de vacances et gagnent moins que le Smic vont se dire : “Je finis pas le mois, j’ai du mal à élever mes enfants, et en plus, il faut que je m’excuse de mon privilège blanc ! C’est vraiment n’importe quoi ! Moi, ma fille est médecin, elle a fait 10 ans d’études après le bac, elle travaille comme une folle, risque sa vie pour des écervelés qui ne prennent aucune précaution et tout ça pour moins de 2000 euros par mois. Pendant ce temps, n’importe quel gars qui ne veut pas travailler reçoit le RSA, s’installe chez les autres et au nom de cet état de fait obtient des droits… ″

Alice est la plus ambivalente. L’ordre établi lui semble difficile à défendre en bloc : « On sait bien qu’il n’y a pas assez de logements disponibles à Paris et qu’il y a beaucoup de propriétaires cupides qui préfèrent louer à des touristes de passage qu’à des gens modestes. Et puis, si j’étais à la place du squatteur, je serai exaspérée d’entendre sans cesse que la France m’entretient ; que je touche le RSA pour ne rien faire, alors que je n’arrive pas à trouver du travail et que la moindre vitrine du centre-ville étale des richesses qui me sont inaccessibles. J’en aurai marre d’entendre que mon HLM de lointaine banlieue est un progrès sur les bidonvilles d’Afrique, alors que je suis français.

– La faute à qui ? La Grande Borne de Grigny était un quartier de jolis petits immeubles construits pour des cadres avant que la ville devienne un pivot du trafic de drogue. Tous ceux qui pouvaient partir ont fui. La faute à qui si des jeunes comme lui désertent l’école avant de venir pleurer qu’on ne leur donne pas un travail de banquier ! »

– On n’a pas de chance d’être tombé sur lui, mais il pose le problème de toutes les personnes “non blanches“ qui nous en veulent parce qu’elles sont confrontées à plus d’occasions d’être discriminées. Les noirs se logent moins bien ; trouvent moins facilement du travail, vivent davantage dans des quartiers où on n’aimerait pas habiter, on le sait bien. Même si tous n’ont pas des comportements impeccables, loin de là, ils voient leurs rapports avec la police sous l’angle de la guerre des races et c’est vrai qu’on les contrôle sans cesse et que ça doit rendre fou.

– Mais on mélange un peu tout là, reprenait la voisine du troisième, on n’a pas à faire à quelqu’un de discriminé. On a affaire à quelqu’un qui pourrit la vie d’un immeuble parce qu’il y vend de la drogue et y installe des prostituées. Et puis franchement, on ne va pas supprimer le droit de propriété pour pallier les carences de l’Etat. En plus Alice, les gens que vous approuvez crient à la haine de la République et veulent tout ramener à un conflit de races. En tout cas, ils ne donnent pas envie d’embaucher ceux qui cherchent du travail, ou d’accueillir de nouveaux migrants.

– Là, on se retrouve, concluait Alice. J’ai horreur de leur façon de poser des appartenances essentialisées. Leur attitude ne risque pas d’aboutir à ce qu’une majorité soit d’accord pour améliorer la situation.

29 mai : Une porte interdit l’accès au 8e

Le squatteur s’accroche. Mya a alors l’idée de faire poser une porte blindée à l’entrée du couloir du 8e.  Comme il s’agit de parties communes, il est possible d’intervenir et, heureusement, un des membres du Conseil syndical confiné lui aussi a pris la décision avec le syndic. La porte arrivera dans le courant du mois de mai. Pour le moment, on dirait une course de vitesse. Les voisins d’en face ont entendu des pas et des coups au-dessus de leur chambre. Ils sont montés. Il n’y avait personne, mais ils sont sûrs qu’il s’agissait d’une tentative d’effraction. Dans notre aile de l’immeuble, nous avons trouvé une nouvelle chambre forcée, ouverte, un matelas sale posé sur le sol. Et le vacarme nocturne s’étend.

Le vendredi 29, l’installateur vient monter une porte blindée. Elle ressemble à une issue de cinéma. On ne peut pas la bloquer de l’intérieur, pour ne pas retarder la sortie en cas de problème, mais elle résistera aux tentatives d’effraction. Une fois de plus le squatteur était parti pour le weekend. Il n’y a donc même pas eu d’affrontement. Les affaires qui pourrissaient dans le couloir ont été descendues et ramassées par la voirie, y compris des sacs de femmes dont on peut se demander où ils avaient été volés. Au milieu du fouillis une valise noire que nous avons descendue sans l’examiner. Quand l’intrus est revenu, il a trouvé porte close. Il a essayé d’ouvrir, donné de grands coups de pieds dans la porte, mais en vain, et a fini par se décourager.

Il a dormi dans la cage de l’escalier principal où la concierge, qui a repris son travail, l’a trouvé. Elle a appelé la police qui l’a embarqué.

2 juin : « Où est ma valise noire ?

Tout est normal. L’homme au chien est assis sur son banc. Il porte son éternelle houppelande noire, bien qu’il fasse chaud à présent. Il me hèle. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. Les chiens, eux, sont fidèles ». Ses cheveux sont coupés de près. Il est un des premiers à être retourné chez le coiffeur.

J’ai repris le métro. Vide et propre. Dans le monde déconfiné qui recommence, je ne suis pas sûr d’avoir le temps de chercher le sens de mon existence. Il va falloir que je joue tout simplement pour la gagner et que je chasse les pensées importunes sur la vraie vie. Je suis heureux d’avoir des propositions car personne ne sait si le virus ne va pas revenir à l’automne.

Quand je regagne notre appartement, l’obscurité commence à descendre. Elle est moins épaisse qu’au début du confinement parce que l’été approche. La concierge qui a repris son travail m’annonce que l’homme est revenu, mais il n’était pas agressif. Il lui a seulement reproché de l’avoir mis dans cette situation : « Pourquoi tu m’as fait ça ? »

– Elle lui a expliqué qu’elle n’était pas là, qu’elle n’était pour rien dans la pose de la porte. Et puis elle a ajouté. « Pourquoi tu t’es comporté, comme ça ? Si tu avais respecté les gens de l’immeuble, personne ne t’aurait embêté ? ». Il s’est tu un moment. Il a encore dit : « J’avais une valise noire. Il me la faut. C’est important pour moi ». « – La voirie a tout emporté. » Il n’a rien répondu et a tourné les talons.

3 juin : Soudain un visage collé aux carreaux

La concierge appelle Mya qui s’apprête à sortir de l’immeuble.  « Il est entêté votre squatteur. Il a demandé à nouveau sa valise ».

Cet entêtement est absurde, pense Mya, mais elle est mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il y avait d’important dans cette valise ? Des certificats de travail ? De l’herbe, dont il fait trafic ? Des objets volés ? Des adresses… ? C’est peut-être grâce à ce sac qu’il luttait contre la misère, à sa façon sordide, détestable, évidemment. Mais nous luttons tous pour survivre et c’était un pauvre diable.

Thomas s’est absenté pour le weekend. Mya est seule.

Un visage se colle aux carreaux de la cuisine. Elle sursaute. C’est le squatteur. Leurs yeux se croisent. Il tourne brusquement les talons pour redescendre l’escalier.

Elle reste seule avec la peur. Le futur lui fait peur. Il a le visage du capitalisme fou qui promet le pire. Il a le visage de la surpopulation et des millions d’émigrés qui espèrent trouver une vie meilleure en Europe. Il a le visage du squatteur mi-pitoyable, mi-menaçant.

La Cité Universitaire : 100 ans d’architecture et d’utopie universitaire

S’y rendre : 17 Boulevard Jourdan ; RER B et tramway : arrêt Cité Universitaire

A la bordure Sud du parc Montsouris, là où avaient été édifiées les fortifications de Thiers désaffectées et promises à la démolition après 1919, on se trouvait aux lisières de Paris et de Gentilly. Comme dans toutes ces zones incertaines des grandes villes, il y avait seulement sur ces terrains quelques rares fabriques, des baraques de chiffonniers, des maisons croulantes, des friches.

On peine à imaginer ce morne paysage quand on arrive devant la Cité internationale universitaire de Paris.

Débuts de la Cité Universitaire. Pavillon Deutsch de la Meurthe et zone (collection Musée Carnavalet)

Après la première guerre mondiale, un groupe de mécènes et d’administrateurs ont acheté les terrains disponibles et conçu un lieu destiné à favoriser la rencontre entre les étudiants du monde entier. Les plus connus sont André Honnorat, alors ministre de L’Instruction Publique, Paul Appell, le recteur de l’université de Paris, Emile Deutsch de la Meurthe, qui devait sa fortune au pétrole et à l’aviation et quelques autres. Ils ont  inventé ce « monde en miniature » où plus de 5 500 étudiants forment une communauté regroupant plus de 130 nationalités. Chaque pays doit accepter d’accueillir dans son pavillon 30% au moins d’étudiants d’une autre nationalité pour favoriser le ‘vivre ensemble’.

Une quarantaine de « maisons » sont aujourd’hui réparties dans 34 ha de verdure :

Entre pastiche réussi et modernité, ce sont 100 ans d’architecture qui sont rassemblés dans le parc.

Le bâtiment central,  la Maison Internationale, qui abrite la bibliothèque, le restaurant, un théâtre, etc,est construit  dans un style qui imite le château de Fontainebleau.

Maison Internationale

La fondation Emile et Louise Deutsch de la Meurthe, du nom d’un grand industriel philanthrope et de sa femme a été édifiée la première, dès 1925. Elle fait penser aux résidences universitaires d’Oxford, bien que l’architecte  Lucien Bechmann ait déclaré s’être plutôt inspiré du style médiéval normand.


Le beffroi et l’arrière de la fondation un peu dissimulé par un cèdre pleureur 

Grande verrière « à gradins » et toits à forte pente rappellent les villes flamandes

Des échauguettes décorées de fenêtres à meneaux donnent aux 7 bâtiments disposés autour d’un jardin intérieur un style néo-médiéval, qui s’accommode très bien de la couleur brun-rouge des briques et des vélos écolo des étudiants.

Pavilleon Gréard (Fondation Deutsch de la Meurthe)
Massif d’Hortensias blancs au pavillon Appell (Fondation Deutsch de la Meurthe)

Répondant à l’appel des fondateurs, des personnalités ou des gouvernements étrangers prennent rapidement d’autres initiatives en faveur de la construction de résidences.

Vers l’Est

Après la délicieuse atmosphère néo créée par les premiers architectes, on peut aller voir les réalisations de Le Corbusier (Paris en compte peu). La Fondation suisse (1933) est un des premiers exemples de ses constructions géométriques sur pilotis qui seront ensuite développées à la Cité radieuse de Marseille, bien plus connue.

Pavillon suisse (Le Corbusier)
Le pavillon de Norvège depuis la dalle du pavillon suisse

On peut trouver (c’est mon cas) l’ensemble un peu sévère. Il aurait peut-être fallu entrer pour voir le mobilier réalisé par Charlotte Perriand qu’on redécouvre aujourd’hui. La fondation danoise, dessinée par l’architecte Kaj Gottlob en 1932 est elle aussi très austère, même si les briques sombres ont de l’allure.

Fondation danoise 1932 (Kaj Gottlob)

Les Suédois ont choisi un style élégant et intimiste. On a l’impression d’arriver juste à temps pour le goûter dans une demeure du 18ème où l’on est attendu !

Pavillon suédois (1931 Peder Clason, Germain Debré)

Patrick Modiano évoque dans Une Jeunesse, les bains de soleil sur l’immense pelouse de la Cité Universitaire bordée par l’église de Sacré-Cœur. Je connais bien cette église car elle est coincée au bord de l’autoroute A6. Quand je la vois, je sais que le voyage est fini, qu’on est arrivés ! Mais jamais je ne suis allée la voir. l’église est trop associée au bruit de l’autoroute, à l’odeur d’essence, aux embouteillages. Aujourd’hui, il me suffirait de prendre une passerelle au bout du parc pour voir de près les anges de bronze du clocher.

La flèche du Sacré-Coeur de Gentilly depuis la pelouse

Mais il fait trop chaud. Il n’y a personne au soleil. La plupart des étudiants  sont partis, chassés par l’épidémie et ceux qui n’ont pas pu retourner dans leur famille cherchent l’ombre sous les bouquets d’arbres.

Nous rejoignons les tilleuls qui bordent une grande allée. Quelques personnes se reposent sous la voûte de leur feuillage. Paris a l’air très loin

Allée des tilleuls

Vers l’Ouest

A l’Ouest, on retrouve de jolis pastiches. En 1930, deux architectes français, Pierre Martin et Maurice Vieu se sont inspirés des traditions vietnamiennes pour créer une Maison de l’Indochine, aujourd’hui la Maison d’Asie du Sud Est.

Maison de l’Asie du Sud-Est

Inaugurée aussi en 1930, la Maison des Etudiants Arméniens représente une nation qui, 10 ans plus tôt, venait de perdre sa souveraineté. Son fondateur, Boghos Nubar Pacha, (Centralien, nommé administrateur des chemins de fer égyptiens collaborateur du baron Empain pour la création de la ville d’Héliopolis, près du Caire. Il invente une machine à labourer fort remarquée lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris) consacre la fin de son existence à la survie d’une intelligentsia arménienne. Conçue par l’architecte Léon Nafilyan, la résidence présente des façades ornées de frises à motifs géométriques et floraux inspirées de celles d’un monastère arménien

Maison des étudiants arméniens 1930

Tout près le pavillon grec multiplie aussi les références. C’est un petit temple qui accueille les étudiants, occasion de réviser le nom des colonnes, ah oui, ioniques !

Fondation hellénique

De la résidence Lucien Paye construite par Laprade (l’architecte de la porte Dorée), je retiens surtout la belle surprise des bas-reliefs d’Anna Quinquaud, qui met en valeur la puissance et la grâce de ses modèles. Dans ce monde si dur de l’art, même quand elle fait une belle carrière, une femme est vite oubliée. Qui connaît aujourd’hui Anna Quinquaud ?

Résidence en l’honneur de Lucien Paye. (1949) Bas-relief d’Anna Quinquaud

Nouvelles maisons

L’histoire continue. Au bout du parc s’achève la maison de la Tunisie. Deux artistes tunisiens, le calligraphe Shoof  et le designer Wissem Soussi. l’ont habillée de lettres arabes

Deuxiième fondation tunisienne
Calligraphie et aluminum. Le travail de Soof et de Wissem Soussi

Et une pancarte annonce déjà la maison de Chine, une imposante résidence de 300 chambres.

Deuxième pavillon de Tunisie. Projet chinois

La Chine veut s’afficher comme puissance intellectuelle. Le chantier, qui a pris du retard cette année, devrait bientôt démarrer.

Croix d’Augas et rocher Cassepot. Des métiers dans la forêt

Les rues de Paris ne nous sont pas encore complètement rendues. Nombre d’endroits sont encore fermés, sans qu’on comprenne toujours pourquoi. Nous avons voulu revoir la Cité Universitaire de Paris, mais elle est encore inaccessible. Les cafés sont fermés, ou alors il faut aller dehors, mais les cafetiers n’ont pas de chance : depuis qu’ils ont le droit d’ouvrir leurs terrasses, il fait frais ou il pleut.

Une fois de plus, nous fuyons vers Fontainebleau entre deux averses pour retrouver un lieu qui a continué à exister tranquillement sans se soucier de la pandémie. On peut rester des heures à regarder sans comprendre ce qui fait pousser si droit les troncs noirs des pins laricio, comment s’organise la régularité irrégulière qui fait se déployer leurs branches, pourquoi les branches des chênes partent vers le haut et celles des mélèzes vers le bas, pourquoi les branches se divisent… ? Pour autant, dès qu’on prend le temps de se promener à Fontainebleau, on voit que rien n’y est «éternel », ni les rochers aux formes fantastiques, ni la végétation. La forêt a été modelée par les activités humaines. Cette fois, nous partons de la Croix d’Augas tout près de Fontainebleau, pour nous diriger vers le rocher Cassepot. (Pour une fois, j’ai trouvé le sens de ce nom Cassepot, autre nom de la raiponce à feuilles de bétoine, Phyteuma betonicifolium).

Raiponce à feuilles de bétoine. (Cassepot)
http://rene2.fond-ecran-image.com/blog-photo/2013/07/26/mon-regard-sur-la-flore-des-montagnes-my-looking-of-the-mountain-flowers/b-bleu-raiponce-a-feuilles-de-betoine

Le sentier que nous allons suivre, inauguré en 1890, a été tracé par Charles Colinet, successeur de Denecourt.

Circuit du Rocher Cassepot depuis la Croix d’Augas

Les Amis de la forêt de Fontainebleau contre l’Office National des Forêts

Tout près de la D 116, on tombe sur des troncs énormes attendant d’être emportés pour être débités en planches. La destruction de ces grands pins serre le cœur. A la place des troncs géants alignés sur la route, l’Office National des Forêts (ONF) replantera sûrement des résineux, mais ceux-ci ne seront pas plus hauts que des piquets.

Coupes de bois près de la Croix d’Augas

Je sais bien que la forêt de Fontainebleau  est une création récente : nous devons les chênes à Colbert, qui les destinait à la marine. Il n’y avait pas davantage de pins avant les 18e et 19e siècles,. Franchard était une gorge aride. C’est pourquoi elle paraissait plus escarpée qu’elle ne nous semble l’être aujourd’hui. De même, les bizarres formations rocheuses des bords des platières étaient sans doute plus impressionnantes que de nos jours. Sur les platières du Cassepot, seuls poussaient la bruyère, le genévrier et le genêt qui donnaient un air mélancolique à ces vastes étendues.

Oui, ce sont les forestiers qui ont inventé Fontainebleau en remodelant ses paysages et ils ont raison de dire qu’une forêt s’entretient. Mais pourquoi abattent-ils tous les grands arbres à la fois, au lieu de pratiquer des coupes avec précaution ? La forêt doit être rentable, mais l’argument économique justifie-t-il qu’elle perde son âme ?

Récemment encore, les Amis de Fontainebleau ont obtenu la suspension de coupes massives prévues dans le massif des Trois Pignons, mais à La Croix d’Augas, la logique économique a prévalu.

Nous passons devant les mares Froideau, un peu tristes.

mares Froideau

Près du grand point de vue du Cassepot, nous traversons d’anciennes carrières de grès qui rappellent qu’avant de devenir un haut lieu touristique Fontainebleau faisait vivre toute une population de carriers.

La forêt industrielle : les carrières de grès

Chaque fois que nous nous baladions ensemble, Ivan nous rappelait l’histoire du grès de Fontainebleau, cette roche composée de sable (quartz) et d’un ciment fourni par la silice dissoute par la mer Stampienne qui avait envahi le bassin parisien entre trente-sept et trente-trois millions d’années avant JC. Le sable, qui peut atteindre soixante mètres d’épaisseur, affleure par endroits. Les sables du Cul du Chien, particulièrement blancs, sont de la silice quasi pure, répétait patiemment Ivan, ce qui en fait  une matière première précieuse pour l’optique de précision. C’est ce sable qui a fourni le ciment siliceux nécessaire pour former les blocs de grès de Fontainebleau, disposés en bancs dans la masse sableuse, puis dégagés par l’érosion.

Ça vous explique les platières, concluait Ivan. Elles peuvent être longues de 3 km et d’une épaisseur variant de 3 à 10 mètres. Les blocs sont aux bords de ces plateaux. On demandait : Pourquoi les trous dans les roches ? – Et bien, sans doute y avait-il des parties calcaires plus tendres et plus solubles qui ont disparu pendant que le gré résistait.

Pierre fantôme

A la promenade suivante, nous avions oublié les dates : comment se souvenir d’une pareille épaisseur de temps alors qu’on a du mal à mémoriser la succession des rois de France ?

Mais avec l’histoire des carrières, nous changeons d’horloge. Les premières carrières de Fontainebleau datent de l’an mille. Le gré étant une roche trop dure pour être sculptée, contrairement au calcaire, sa principale utilisation est la fabrication de pavés pour paver les rues ou pour construire des fondations comme à Moret-sur-Loing. En 1184, une Ordonnance Royale autorise l’ouverture par adjudications, de carrières là où se trouvaient des bancs de grès.

Un an plus tard Philippe-Auguste exige le pavage de toutes les rues de Paris ce qui entraîne le développement de l’industrie du taillage du grès. A partir de la fin du 18e siècle et jusque dans les années 1840 on comptait, selon les saisons, entre 1000 et 2000 ouvriers dans le massif.

Dans un paysage où il n’y avait pas encore de pins, et où le grès affleurait, chaque entrepreneur recrutait entre 10 à 15 ouvriers carriers qui enlevaient d’abord la végétation au-dessus du front de taille, puis décapaient le sol afin de préparer le plan de chute.


Front de taille près des mares Froideau

La première phase de l’exploitation consistait à abattre un bloc, le plus important possible.
Des coins en fer étaient disposés en ligne dans des mortaises appelées aussi « boites à coins » sur le dessus de la platière, permettant de détacher des blocs de 200, 300 voir 400 tonnes.
Dans une partie de la carrière appelée « atelier », les carriers débitaient les gros blocs en blocs plus petits jusqu’à atteindre la dimension d’un pavé. Le rythme de production était de 6 pavés par carrier et par heure, durant une journée de 12 heures.

Les écales formées par les grès sont les déchets restés sur place. Ces empilements de restes de pavés sont aujourd’hui recouverts par la végétation.  

Buttes d’écales recouvertes par la végétation

La production déclina ensuite par suite de la concurrence du grès des Ardennes, réputé plus résistant, et du granite de Bretagne, qui possède l’énorme avantage sur le grès, de ne pas être glissant lorsqu’il est mouillé. A partir de 1850, l’émergence de l’asphalte et des pavés de bois pour le recouvrement des chaussées accélère l’obsolescence des grès de Fontainebleau. L’exploitation des carrières dans la forêt de Fontainebleau a cessé en 1907 au grand soulagement des promeneurs. La forêt industrielle a été transformée en parc touristique et même les traces de l’activité des carriers ont été muséifiées.

SUR LES CARRIERS

Je mets ces quelques notes en attendant de suivre une prochaine fois le sentier des carriers aménagé par l’ONF qui part du Carrefour du Coq, Faisanderie de Fontainebleau à côté du Centre d’initiation à la forêt de l’ONF. (le sentier passe par des abris de carriers qui constituent un « village »). Voir le site internet de l’ONF où l’on peut télécharger un audioguide, une plaquette et un livret du sentier des carriers.

Voir aussi le Blog https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com/ animé par Patrick Dubreucq. On y trouve les dates des promenades organisées, expositions et ouvrages concernant les carriers de Fontainebleau.

Dans le cadre des journées du patrimoine, le dernier tailleur de grès de cettte région ouvre les portes de sa carrière à Moigny-sur-Ecole, route de Boutigny-sur-Essonne.

Les gorges de Franchard dans les pas de Flaubert

Départ : Parking au carrefour de la Croix de Franchard  (croisement de la Route Ronde (D. 401) et de la route des Gorges de Franchard)

Franchard. Carte du parcours

Je n’allais plus à Franchard depuis des années, parce que c’était l’endroit de la forêt le plus connu et donc le plus fréquenté. Cependant, j’ai constaté mardi qu’à condition d’arriver tôt, on y rencontrait peu de monde et la petite promenade des gorges (6 km environ, qu’on peut allonger à l’envie) permet de voir de grands arbres vénérables, plus majestueux qu’aux Trois Pignons.

Et puis, il s’agit d’un coin de forêt, évoqué par Flaubert dans l’Education Sentimentale. Le héros, Frédéric, fuit les troubles révolutionnaires de 1848 avec sa maîtresse, Rosanette, se réfugie à Fontainebleau où il visite le château, puis la forêt, avec l’impression d’avoir échappé à l’histoire violente qui se déroule à Paris et d’entrer dans un autre  temps, au milieu des roches qui « étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi jusqu’à la fin ». C’est un peu la même impression que nous cherchions en fuyant Paris où tout était encore interdit.

A vrai dire, je n’avais pas bien compris que les autorités nous interdisent de nous déplacer en voiture pour aller marcher seuls en forêt, alors que les risques encourus étaient plus grands au supermarché (on a vu plus aberrant puisqu’il était interdit de monter sur une montagne à plus de 100 mètres de dénivelé de son domicile, ou de marcher sur la plage déserte qui longeait sa maison.) En aucun cas, ces pratiques ne pouvaient accélérer la transmission du virus. Est-ce qu’il s’agissait d’empêcher la jalousie en imposant un confinement indifférencié, seul à même de faire accepter des mesures si lourdes en raison de l’idée pessimiste que les Français sont incapables de supporter que certains soient mieux lotis que d’autres) ? Ou bien s’agissait-il de marquer qu’on était entrés dans une ère de surveillance où l’Etat manifestait sa toute puissance en enfermant tout le monde dans des cellules d’isolement ?

Tournant le dos à l’Ermitage, nous avons en gros suivi le sentier n°7 tracé par Denecourt et son successeur Colinet en guettant les lettres majuscules et les étoiles bleues qui signalent les curiosités les plus remarquables. (sur Denecourt voir Le chemin des 25 bosses à partir du cimetière du Vaudoué. Au bout de la pinède, on arrive à la limite de la platière sur un escarpement, d’où se sont détachés les blocs de pierres qui font la renommée de Fontainebleau. On passe l’abri T avec ses grandes taches couleur de souffre, comme la trace d’un tableau abandonné.

Une marque bleue
Une balise

Et on descend dans des amas d’énormes boules de grès rondes et polies.

Le Chaos

A Franchard comme ailleurs dans la forêt, on croise des sauriens écailleux qui évoquent des animaux du début du monde, des dragons pétrifiés et d’étranges rochers bourgeonnants et troués comme ce Sphinx des Druides.

Franchard. Le Sphinx des druides

De temps à autre, la brise tiède apporte l’odeur résineuse des pins.  Et partout sous la pinède, on tombe sur des bouquets de fougères émeraude.

Fougères

Il y a aussi des pins torches qui s’enflamment au soleil.

Un des embranchements du sentier mène à travers un dédale de roches et de défilés étroits, jusqu’à la fameuse Antre des Druides, en fait une simple saillie rocheuse, assez profonde pour qu’on s’y rencogne quand la pluie tombe. Elle a peut-être servi d’abri sous roche aux anciens habitants de la forêt.

L’Antre des Druides

Elle paraît obscure dans le contre-jour et s’éclaire quand on approche. Hélas ! On découvre les nombreux graffiti laissés sur la paroi par les visiteurs.

Pas d’eau au fond de la gorge. Le chemin remonte jusqu’à un col puis revient vers l’ermitage par une allée sableuse. Les hauts troncs de pins qui ont été plantés symétriquement donnent à la forêt une allure émouvante de cathédrale.

Allée des pins maritimes

Retour à l’Ermitage : tout près de ce grand parking conçu pour pouvoir accueillir une foule de touristes, des ascètes ont vécu dans une solitude sauvage depuis la fin du 12e siècle…. Le monastère détruit pendant la guerre de cent ans, a été reconstruit et à nouveau occupé jusqu’au 18ème siècle où des brigands ont assassiné l’ermite qui y résidait et se sont approprié le prieuré. Il fut alors transformé en maison forestière. De la période ancienne, il reste les vestiges du mur extérieur de la chapelle avec ses contreforts.

Franchard. L’Ermitage

Aujourd’hui, le logis est loué par l’Office National des Forêts. Une plaque commémorative (apposée en 1969) rappelle qu’eut lieu là Fontainebleau le 9 juin 1900 le premier Congrès International de Sylviculture qui avait abouti à la création de l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources. Tout près, une tour permet de surveiller les feux, particulièrement à craindre dans une forêt où poussent tellement de pins.

Franchard. Une tour pour surveiller les incendies

Quelques références

Flaubert, L’Education sentimentale, éd., Paris, Garnier 1961. p. 320 et s.

http://www.hunza.pro/2019/09/randonnee-en-foret-de-fontainebleau-le-tour-des-gorges-de-franchard.html

Mérienne, Patrick & Hervet, Jean-Pierre, Forêt de Fontainebleau. Randonnées et découvertes, saint-Amand-Monrond, éditions Ouest-France.

Garches : étang de Saint-Cucufa dans la forêt de La Malmaison et pavillons de banlieue

L’accès depuis Paris en est si facile qu’on n’imagine pas Garches et Vaucresson comme des petites villes déjà provinciales. S’y promener, c’est voir se déployer tous les styles des pavillons de banlieues, modestes maisons de briques, châteaux à tourelles en style gothique 19e, villas d’architecte… Et voilà déjà la forêt de la Malmaison.

La surface d’un simple étang au creux de la forêt est un spectacle qui se renouvelle à chaque pas : d’abord, la surface de l’eau et les anneaux des feuilles de nénufars métalliques, enténébrés par l’ombre d’un grand arbre.

Etang de Saint-Cucufa. Les nénuphars

Un peu plus loin, l’étang devient jaune et vert olive dans le reflet de jeunes peupliers, les plateaux des nénuphars se changent en une matière blanche un peu trouble, couleur de l’anis qu’on dilue trop dans un verre d’eau, et les idées funèbres se métamorphosent en romance estivale.

L’image change encore : l’étang mué sous le soleil déploie des verts luxuriants ; la lumière qui frappe les rondelles des feuilles de nénuphars les a transformées en assiettes d’argent pour une dînette chez les fées.

Etang de Saint-Cucufa. Au soleil

C’est tout. On peut regarder pendant des heures, un peu d’eau morte sans épuiser les paysages qu’elle suffit à susciter.

Mais les photos sont trompeuses, qui évoquent le silence et la paix. Ce deuxième dimanche de déconfinement, si radieux, tout Garchesest venu promener enfants, grands-parents et chiens. Nous soupirons, « L’humanité est bien nombreuse ! »  et nous contournons prudemment l’étang pour retraverser le bois par des allées moins fréquentées. Il y a de beaux arbres, bien que ce soit une forêt de ville débroussaillée qui n’a rien à voir avec la forêt enchevêtrée de Fontainebleau.

Retour au milieu des villas fleuries de roses anciennes :

Dans une rue de Vaucresson

Quand on prend le temps de regarder les façades, on voit parfois des frises en céramique émaillée. Je ferais volontiers une collection de ces décors floraux (celui-ci rappelle les peintures des bols bretons). Je vais chercher quelles étaient les manufactures qui les proposaient.

Le chemin des 25 bosses à partir du cimetière du Vaudoué (Fontainebleau)

Les médias répètent en boucle : « Soyez prudents, soyez patients, soyez responsables : respectez les gestes barrière ». Ils font tout pour maintenir un niveau maximum d’anxiété. Peut-être que les pronostics alarmistes sur la probable remontée catastrophique de l’épidémie en Ile de France, sont raisonnables et qu’il vaut mieux ne pas faire les malins avec le coronavirus. Mais ce discours laisse de côté le fait que chaque jour de confinement, qui coûte à la France 2 milliards d’euros et un chômage de masse, crée aussi des dégâts psychologiques : « J’ai du mal à sortir. Je n’y arrive pas »,  me dit une amie. « Une partie de moi décide de rester cachée dans l’appartement… ». Combien de temps faudra-t-il pour que s’estompe la terreur ?

Nous, nous voulions oublier nos deux mois confinés en courant à Fontainebleau.

– Vous n’avez pas peur des contagieux ?

 – Nous y allons mardi. Nous partirons tôt. Tant pis, si nous croisons tout Paris au retour !

Comme nous étions au parking du cimetière du Vaudoué avant 9 heures, il n’y avait presque personne. Quelques grimpeurs, quelques amoureux du silence. Le chemin montait vers les 25 bosses. A la redescente, le parking était plein, mais on s’était régalés pendant des heures sans croiser grand monde.

– C’est beau, t’ai-je dit au retour.

Nous avons voulu te raconter l’herbe qui poussait déjà au milieu du chemin, le lapereau même pas effrayé, entr’aperçu au bord de la route ; le vipereau trop confiant qu’un promeneur matinal avait couché en travers du chemin d’un coup de bâton. Et te montrer notre moisson de photos.

Vers le cimetière du Vaudoué
Fontainebleau. 25 Bosses

Tu as fait ta petite moue condescendante. Tu boudais d’être coincée dans les 100 kilomètres qui entourent Paris, et que la Corse te reste inaccessible.

– Tes photos sont toujours les mêmes : en Corse, le granite fait des paysages sublimes… Mais tes Parisiens qui parlent de monts et de vallées, je crois qu’ils n’ont jamais vu une montagne. Ils se vantent de leurs rochers d’escalade. Qu’est-ce qu’ils diraient du massif de Cagna ? Ils croient être près du ciel quand ils ont gravi une bosse. Bosse, c’est le mot juste. Et les vallées sont des ravins ; les gouffres, des modèles réduits, comme si l’on traversait le jardin miniature d’un dignitaire chinois où quelques roches valent pour des montagnes.

Bon, tes photos. C’est vrai que ça fait du bien de voir la lumière, les lichens sous la dernière écharpe de brume matinale et soleil rasant, c’est joli…

Lichens

et c’est vrai que Fontainebleau a de beaux arbres et qu’on aime les voir tout auréolés de soleil.

Châtaignier

– Ce qui est encore mieux pour le moral, on sent combien le coronavirus importe peu à la forêt.

Le Sylvain

« Je t’accorde aussi l’histoire de Claude-François Denecourt, cet ancien soldat qui s’est consolé de son rêve napoléonien fracassé en dessinant les chemins de la forêt. J’aime bien penser à lui en héros des bois. On l’avait révoqué d’un poste de concierge en 1832 à cause de ses idées républicaines. Il avait 44 ans. Ça lui a évité de macérer dans l’humiliation. Jusqu’à sa mort, il a dressé la carte des lieux et tracé 150 kilomètres de sentiers.

Avant lui, de grandes routes droites, qui existent toujours, traversaient Fontainebleau. Ce qu’il a inventé, c’est l’art de se promener en suivant des sentiers sinueux : Il a fabriqué des labyrinthes entre les rochers, permis au promeneur de descendre dans des vallons bas, puis de remonter à flanc de coteau jusqu’à des « points de vue ». Il a créé le balisage au moyen de flèches bleues, pour que le visiteur ne s’égare pas. Ses chemins tortueux menaient auprès des arbres les plus remarquables et des roches les plus fantastiques à qui il donnait des noms. En baptisant les sites, les arbres (600), les rochers (700), il accrochait au réel des amorces d’histoires qui flottent toujours, un peu brumeuses, autour. Ce chêne n’est pas un chêne, c’est le Chêne des Fées. Ce rocher n’est pas simplement un rocher, c’est le Rocher de Merlin l’Enchanteur… A partir de 1839, il publie des éditions successives de son Indicateur historique et descriptif de Fontainebleau. Il fait également aménager des fontaines, des grottes, des escaliers à l’aide des pavés de rebut rachetés aux carriers qui exploitent le grès de la forêt et, grâce à une souscription lancée en 1853, une tour d’observation appelée « Fort l’empereur » (actuellement la tour Denecourt).

En 1855, de grands écrivains (dont Victor Hugo, Nerval, Baudelaire, Georges Sand, Théophile Gautier lui rendent hommage avec un recueil de textes.  Théophile Gautier le nomme « le Sylvain » :

« Sylvain, que l’on croit mort depuis deux mille ans, existe, et nous l’avons retrouvé : il s’appelle Denecourt. Les hommes s’imaginent qu’il a été soldat de Napoléon, et ils ont peur eux les apparences ; mais, comme vous le savez, rien n’est plus trompeur que les apparences. Si vous interrogez les habitants de Fontainebleau, ils vous répondront que Denecourt est un bourgeois un peu singulier qui aime se promener en forêt. Et, en effet, il n’a pas l’air d’autre chose ; mais examinez-le de plus près, et vous verrez se dessiner sous la vulgaire face de l’homme la physionomie du dieu sylvestre : son paletot est couleur bois, son pantalon noisette ; ses mains, hâlées par l’air font saillir des muscles semblables à des nervures de chêne ; ses cheveux mêlés ressemblent à des broussailles ; son teint a des nuances verdâtres, et ses joues sont veinées de fibrilles rouges comme les feuilles aux approches de l’automne ; ses pieds mordent le sol comme des racines, et il semble que ses doigts se divisent en branches ; son chapeau se découpe en couronne de feuillage, et le côté végétal apparaît bien vite à l’œil attentif. » (Théophile Gautier, 1855)

DENECOURT, Claude-François, 1839, Indicateur historique et descriptif de Fontainebleau. Itinéraire du palais, de la forêt et des environs, (dernière édition 1931; rééd Hachette/BNF 2018)

https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6531559w/f9.image.r=Indicateur%20historique%20et%20descriptif%20de%20Fontainebleau

2007, La forêt des poètes. Fontainebleau. Hommage à Denecourt, réédition, Barbizon, éd. Pôles d’images.

19 mai : Je complète ce billet par le commentaire de Phrygane :

« A défaut de pouvoir aller courir en forêt de Fontainebleau, quoi de plus enchanteur que de parcourir l’indicateur historique et descriptif de Fontainebleau de Claude-Francois Denecourt.Les noms des lieux,des arbres , des rochers entraînent dans un fantastique voyage poétique : l’antre de la fée Vipérine, la grotte aux cristaux, la grotte Étincelle, le sentier des Lierres , du Feu d’Artifice , l’oasis des Amants, la table des Muses, le passage du Serpent, le bain d’Acteon ..Les références littéraires sont partout : le belvédère de Balzac, les chaos de Shakespeare, de Victor Hugo de Georges Sand, du Tasse, de Corneille, l’esplanade Pétrarque, les chênes Voltaire, jean Jacques Rousseau , Bernardin de Saint Pierre…La peinture : les belvédères Nicolas Poussin, d’Ingres, du Titien , les sentiers Watteau, Jean François Millet, le chaos de Michel Ange, les chênes Delacroix, Chardin…La musique aussi avec les chênes Rossini , Massenet, Gounod…L’histoire : le défilé de Vaucouleurs, la grotte de la Pucelle, le belvédère de Jeanne d’Arc, la route La Fayette, les chênes Charlemagne, le Roland…Et tous les noms qui se déroulent au fil des pages font de la forêt de Fontainebleau un haut lieu de mémoire.Merci ,Sonia, pour cette découverte.« 

Phraygane a raison. C’est un des charmes de la promenade à Fontainebleau de rencontrer partout les panneaux qui aident à se repérer, tout en proposant un itinéraire mémoriel et une prise de possession symbolique de la forêt. Depuis Adam, nous savons que nommer c’est exercer un acte de souveraineté. Denoncourt et ses successeurs sont de beaux exemples de donneurs de noms. Ils ont fait de Fontainebleau une vraie forêt de Brocéliande en nous faisant passer par l’antre de la fée Vipérine et par des rochers sacrés, et un jardin des Muses qu’hantent les ombres des écrivains, des peintres et des musiciens.

Chemin de la Mée. carrefour du Rocher Fin

Boulevard Voltaire

De Nation au Bataclan

Voilà un boulevard où j’allais rarement. La longue ligne droite d’une des percées haussmanniennes m’attirait moins que Saint-Antoine et ses anciennes cours et passages qui gardent quelque chose de l’atmosphère du temps où l’on fabriquait encore des meubles à Paris.

Le boulevard Voltaire, inauguré en 1862 sous le nom de boulevard du Prince-Eugène, avait été conçu pour contourner le centre par la place de la République et faciliter le passage de la troupe, trop facile à bloquer sur le boulevard Saint-Antoine. Zola évoque dans La Curée l’ampleur des destructions de ce vieux coin de Paris, les bâtisses éventrées, les pauvres logis détruits, et avec eux les existences anéanties des ouvriers que la spéculation rejetait vers les faubourgs.

Rue des Immeubles Industriels

Mais en ces temps de confinement, toute balade est propre à prendre et c’est d’abord l’occasion de repasser par la rue des Immeubles industriels dont les façades parfaitement alignées sont assez séduisantes. Un architecte, Emile Leménil, a édifié en 1877 dix-neuf immeubles identiques pour y loger des ouvriers au-dessus du rez-de-chaussée et de l’entresol, destinés aux activités artisanales et industrielles. L’ensemble est élégant avec des horizontales qui se prolongent tout le long de la rue en lignes de fuite, les verticales des colonnes de fonte et les mansardes qui rythment le dernier étage. Une machine à vapeur située au sous-sol d’un bâtiment du milieu de la rue, fournissait l’énergie, distribuée aux 230 ateliers qui occupaient jusqu’à 2 000 personnes. Les deux côtés étaient desservis grâce à un tunnel situé au niveau du 2e sous-sol. À l’époque, la plupart des artisans étaient des ébénistes ou des fabricants de meubles.(Wikipédia). Cette opération (plutôt rare à l’époque y compris par son souci du confort des logements pour des ouvriers) a reçu une médaille d’or à l’exposition universelle de 1878.

Le boulevard Voltaire est moins vide que la semaine dernière et le feuillage duveteux des platanes a fait place à une ombre vert foncé. Pendant que nous sommes enfermés, le printemps avance inexorablement. Plus qu’une semaine !

Rue Voltaire

Plus qu’une semaine avant quoi, puisqu’on nous le répète chaque jour le 11 mai n’est que la date d’une timide reprise du travail, si nous sommes sages, si nous continuons à nous éviter comme avant !

Quand il n’y a rien de spécial à regarder, on regarde les boutiques : celle du quartier juif consacrée aux arts de la table, avec des chandeliers à neuf branches, des verres à kiddouch et leurs soucoupes en métal argenté, des napperons, des plateaux…

En face, une boutique de confiseries, « Dragées d’amour », non loin de la vitrine du dératiseur qui promet de débarrasser les clients des souris, pigeons, punaises, cafards, rats et mouches. Quand on s’approche, on peut voir les dessins des insectes comme dans les planches réalistes des écoles primaires d’antan.

Le Dératiseur. 131 bl. Voltaire

De temps à autres, de belles portes de fer forgé, comme celle du 224 qui servait d’entrée à une entreprise de spiritueux, en particulier d’absinthe, créée en 1857 par Eugène Cusenier à Ornans, dans le Doubs.

Cusenier. L’Absinthe oxygénée
N° 224. Fabrique et siège de la Société Cusenier

Aujourd’hui, c’est un espace de coworking. Partout on trouve les traces d’un passé artisanal, industriel qui s’est évaporé, remplacé par des bureaux, par des boutiques dédiées au soin du corps, fitness, coiffure, optique, pharmacie, laboratoires, par des restaurants, des cafés, des pâtisseries.

Au 201, un immeuble construit en 1882 fait le coin avec la rue Alexandre-Dumas. Du côté de cette rue se trouve un médaillon de l’écrivain, et au-dessus, la liste de ses œuvres principales (comme si on avait voulu mesurer à la toise sur ce mur la croissance du génie).

Médaillon d’Alexandre Dumas et liste de ses oeuvres

Alexandre Dumas possédait un hôtel particulier (malheureusement détruit) dans cette rue.

Le boulevard est aussi le lieu de toutes les expressions. Dans un passage, on trouve ce collage signé Levalet représentant un personnage entouré de triangles mystérieux.

Pourquoi le jeune homme agite-t-il cette forme triangulaire ? Est-il un Franc maçon ? Qu’est-ce que ce cochon-tirelire, lui aussi orné d’un triangle ? Et que signifie cette coiffure en forme de fez ?

Aux balcons çà et là, des syndicalistes rappellent qu’il ne suffit pas d’applaudir les médecins à 20 heures et qu’il faut de l’argent pour l’hôpital.

Rue Frot

Sur les trottoirs, entre des slogans politiques, des petits moments de poésie sentimentale.

Dans le 11e, les animalistes prospèrent. C’est tout de même assez curieux en ces temps de pandémie qui rappellent (certes de loin) la peste, de voir des murs couverts d’affiches appelant à la mobilisation en faveur des rats. Paradoxe : on s’alarme du mélange hommes, chauves-souris, pangolins responsables du coronavirus, mais on redécouvre avec bonheur les animaux sauvages qui s’aventurent dans les rues de Paris. Cet amour s’étend plus rarement aux rats. Là, je découvre qu’il est couplé avec l’écriture inclusive, décidemment, marqueur du nouveau progressisme. Ordinairement réservée aux personnes humaines, la marque de genre est ici étendue aux rats, rates, rotons et autres ratonnes !

Affiche animaliste

Un peu plus haut les flèches de Saint-Ambroise et le jardin Truillot que la mairie a récemment ouvert. Il est évidemment fermé en ce moment.

Saint-Ambroise (et le jeune homme au masque)
Des photos et des mots. Quartiers République et Bastille

Au n° 50, à l’angle de Voltaire et de Richard Lenoir, nous arrivons à la salle de spectacle du Bataclan, aujourd’hui inséparable du souvenir d’un massacre djihadiste. La salle, construite dans le style des pagodes chinoises par l’architecte Charles Duval en 1864 s’appelait à l’origine Le Grand Café Chinois-Théâtre Ba-ta-clan. par référence à Ba-ta-clan, une opérette d’Offenbach.

Au Bataclan

Au Ba-Ta-Clan, eut lieu la première revue en 1883.  Le chanteur Paulus rachèta l’établissement en 1892. Aristide Bruant et Buffalo Bill s’y produisirent. En 1912, l’écrivaine Colette  participa à la revue Ca grise avec une pantomime La Chatte amoureuse.

Mistinguett et Maurice Chevalier s’y produiront aussi.

En 1952, une nouvelle salle de dimension plus modeste (1350 fauteuils) est inaugurée après un incendie.  Du café chinois d’antan il reste encore quelques têtes de dragon stylisées clouées sur des décors géométriques aux harmonies roses et jaunes.

Tête de dragon au Bataclan

Désaffecté un moment, le théâtre plaisait à nouveau à la jeunesse quand eut lieu un attentat terroriste massif le 13 novembre 2015.  90 personnes venues pour entendre un concert du groupe Les Eagles of death Metal sont mortes, assassinées par trois malfrats minables qui s’étaient racheté une identité en faisant la guerre à la société qui les entourait.

Depuis, le public est revenu, pour l’aura de la salle et avec le sentiment de défendre son droit à l’insouciance..

Nous avons dépassé notre kilomètre de balade depuis longtemps. Allez, il faut rentrer. Nous n’avons pourtant pas « épuisé la description du boulevard », comme aurait dit Pérec. Juste noté ce qui attirait nos regards et le banal boulevard Voltaire s’est transformé en un breuvage magique où flottent de minuscules grumeaux de temps.

Cinquante jours

Trop, disent les mails à présent…

« Je suis très déprimée »

« Ici, le moral est au plus bas »

« Il vaut mieux que je ne  parle pas de mes états d’âme, pas réjouissants »

« J’ai la certitude que tout va se dégrader. Les petits plaisirs de la vie, les restaurants, les cinémas, les diners avec les amis qui vont maintenant se méfier les uns des autres. »

Jusqu’au voisin que j’ai rencontré dans le couloir qui mène au local des poubelles. En pantoufles pour la première fois depuis que nous nous croisons, il m’a dit : « je suis triste. Le pire, c’est que je ne vois pas bien la suite ».

Au début, nous avons vanté le recul que permet l’arrêt de la vie agitée qu’on menait. On a dit que ce temps de retrait allait nous rendre créatifs.

On s’est mortifiés de ne pas vivre à 5 dans des logements insalubres et trop petits. On a eu honte d’avoir des rentrées d’argent régulières parce qu’on était des retraités. On a pensé aux personnes plus vulnérables que nous et on a trouvé qu’on avait la chance de ne pas être seuls et de nous aimer. Bien sûr, notre réclusion luxueuse n’avait rien à voir avec les souffrances d’Anne Frank se terrant dans son grenier avec sa famille, sans savoir de quoi ses lendemains seraient faits.

On aurait voulu dire. « Le virus, on s’en fiche, on préfère la vie à la santé, mais on nous répétait qu’il fallait être sages pour que les médecins puissent tenir. On nous disait que la seule grandeur dont nous étions capables à présent était de nous protéger »

Pour nous occuper, nous avons regardé et retransmis ce que nous recevions, des histoires drôles, des caricatures drôles, des vidéos drôles, des vidéos jolies et des chansons émouvantes. Deux mois après le début du confinement les histoires tournent encore en boucle… « Tu l’as celle de la femme qui part faire les courses avec son mari ? Au retour, ils enlèvent leurs masques… et Zut ! C’est pas lui. Moralité. Faites attention ! » On nous avait recommandé de relire les livres qui parlent d’épidémies, d’effondrement du monde, de prison et de solitude. Amazone a livré des milliers de La Peste, de Le Hussard sur le toit, de L’Amour au temps du choléra. Les délicats mentionnaient Voyage autour de ma chambre. On ne voulait pas utiliser Amazone et on avait attendu que la libraire puisse recommencer à travailler

On avait envoyé des poèmes de confinement, amorcé des journaux de confinement. On avait surabondamment utilisé WhatsApp, apprivoisé Zoom et communiqué avec le monde entier, tout en déplorant de confier nos données à on ne savait quelles multinationales.

Ce qui était étrange, c’est que le confinement actuel n’était pas si différent de notre vie habituelle. Lecture, écriture, cuisine… Nous avions même le droit de nous balader autour de notre immeuble.

On savait que la vie reprendrait mais on disait «  Nous resterons fragiles et apeurés longtemps ». Les amis écrivaient : « Et la vie nouvelle, tu y crois toi ? ! »

Et pourtant, on s’agaçait du pessimisme chronique des Français de leur défiance vis-à-vis d’un Etat dont ils attendaient pourtant à peu près tout. Au petit déjeuner, on discutait de la complicité de la presse qui accentuait le mélange de colère et de catastrophisme de la population, sans nous rendre compte qu’à l’abri dans notre appartement, nous aussi nous râlions et nous accusions.

Daniel Defoe avait écrit 278 ans avant : « Toutes choses reprirent leur cours peu désirable, redevenant ce qu’elles étaient auparavant ».

Le pot de menthe et la clématite (coronavirus 5)

Quelle différence entre avant où l’espace était ouvert et aujourd’hui ? Nous passons des heures à regarder le petit monde miniature qui nous entoure et nous découvrons qu’il est aussi riche en épopées que les forêts d’Amazonie : de minuscules plantes à fleurs blanches et vertes ont poussé en trois jours sur le balcon et s’apprêtent à étouffer la menthe. Pareille à un dieu de l’Olympe, je suis intervenue pour arrêter cette guerre féroce en exterminant les nouveaux arrivants.

Il y a quinze jours, nous observions les boutons de la clématite.  

D’un coup, le printemps a poussé toutes les fleurs à s’ouvrir en même temps. Elles sont somptueuses. Pour qui se déploie cette explosion bleue ?

Il y a quinze jours, les arbres de la rue étaient gonflés de bouquets d’or. Depuis, le feuillage a pris une teinte plus sombre.

et le merle chante tard dans la nuit pour sa femelle.

On ne connaît que ce qu’on prend le temps de regarder et la puissance de rêve de quelques pots de fleurs devient énorme pour peu qu’on rapproche le regard.

Pour être honnête, l’émotion que me procure mon petit royaume s’épuise au long de la journée et quand le soir tombe je n’aspire plus qu’à la délivrance

Vieux, vieillards, seniors, aînés, personnes âgées, papy boomers…. (coronavirus 4)

Le 15 avril, Jean-François Delfraissy, président du Conseil scientifique mis en place pour orienter l’exécutif pendant la crise du coronavirus, recommandait de maintenir confinés les gens de plus de 70 ans jusqu’à la mise au point d’un vaccin. Les réactions ne se sont pas fait attendre, ce que les autorités appelaient « protection », les opposants à cette mesure l’ont dénoncé comme une « stigmatisation » et le gouvernement a fait marche arrière en renvoyant chacun à sa responsabilité individuelle.

Ce moment polémique attire l’attention sur l’organisation en âges de nos sociétés et sur des dénominations comme vieux (et ses quasi synonymes, « personnes âgées, vieillards, anciens, aînés, seniors, personnes du troisième et du quatrième âge, papy boomers…). Le seul fait de dire « les vieux » fait croire à l’existence d’une telle catégorie, mais les mots ne font pas que refléter la réalité ; ils contribuent à instaurer un découpage par confrontation aux autres classes d’âge et une représentation stéréotypée des personnes qui appartiennent à ces groupes.

L’âge un système de catégorisation flou et instable

Les pratiques sociales jouent toutefois un rôle déterminant dans ces classifications. Ainsi, la catégorie des adolescents émerge parallèlement au développement de la scolarité qui a retardé l’entrée dans le monde du travail. Cependant, le seuil qui sépare les adolescents des adultes est bien flou (20, 25, 30 ans ?) et varie en fonction de la fin des études et de l’âge de la paternité. A la limite, on aurait d’éternels adolescents chez ceux qui se refusent à avoir des enfants !

La catégorie des personnes âgées que les médecins invitent à rester confinées est tout aussi incertaine. Les différents secteurs de la société n’en ont pas la même perception. Dans le monde de l’entreprise, on emploie le terme senior pour des personnes de plus de 45 ans. En sport, on passe senior à 23 ans en athlétisme et en cyclisme, à 19 ans en handball, rugby et football, à 20 ans gymnastique et en basketball, à 21 ans en natation… et à 26 ans en parachutisme (https://conseilsport.decathlon.fr/conseils/partir-de-quel-age-est-considere-comme-senior-tp_30734).

Du moins l’administration a-t-elle un critère : l’âge de la retraite et les prestations et divers droits sociaux qui lui sont associés. Vieux  finit par équivaloir à retraité. Évidemment, les concernés objectent que certains arrêtent de travailler à 55 ans (les fameux régimes spéciaux !) alors que d’autres poursuivent jusqu’à 67 ans, voire n’arrêtent jamais (quid des vieux professeurs d’université, des hommes politiques, des artistes toujours prolifiques, des petits agriculteurs qui continuent à épauler la génération suivante, etc. ?)

La catégorie des vieux a aussi bougé dans l’histoire. Au 17e, pour partir des premiers dictionnaires du français (qui donnent une idée du français commun), la vieillesse commence à 40 ans : Richelet écrit en 1680 dans l’article Vieillard: « On appelle vieillard un homme depuis 40 jusqu’à 70 ans. Aujourd’hui, l’espérance de vie a beaucoup augmenté et le chiffre de 40 ans fait sourire, d’où l’idée de distinguer un 3e âge où l’on peut assumer un rôle social et un 4e âge, âge de la dépendance.

Un regard social plutôt négatif

La valeur symbolique associée à la catégorie est toute aussi importante que l’incertitude de sa délimitation. Les dictionnaires en rendent compte en relevant, après la définition, des adjectifs fréquents ou des citations qui « chargent » le mot de significations (les connotations des linguistes). Furetière témoigne cependant des vertus positives des vieillards « Roboam se trouva mal de n’avoir pas suivi le conseil des vieillards, des gens sages et expérimentez »,  Idem pour l’Académie française qui liste  les adjectifs couramment employés avec Vieillard. « Grave, sage, honorable, vénérable vieillard. » L’iconographie religieuse représente volontiers les piliers de l’église sous les traits de vieillards ce qui associe dans une certaine mesure la vieillesse et le sacré.. Ainsi, le saint Pierre du Greco tourné vers le monde invisible (serait-ce la fonction profonde des vieux?):

Saint Pierre, pêcheur. Le Greco.

Cependant les représentations sont ambivalentes et Richelet, dont le dictionnaire s’intéresse moins au sacré qu’à la vie profane, retient des traits psychologiques bien négatifs : « Les vieillards sont d’ordinaire soupçonneux, jaloux, avares, chagrins, causeurs, se plaignent toujours ; les vieillards ne sont pas capables d’amitié. »

Au féminin pris comme substantif, l’aspect négatif domine « Une bonne, une pauvre vieille » est plutôt sympathique, mais on y perçoit une pointe de condescendance. Le terme Vieille est aussi associé à l’ignorance et à la crédulité dans « Des contes de vieilles. Une méchante vieille ». En peinture un des thèmes fréquents est le contraste d’une affreuse vieillarde et d’une belle jeune fille.

Le Caravage à Rome. Judith et Holopherne

La grande euphémisation des années 2000 et le retournement du stigmate

C’est sans doute parce que les images négatives finissent par dominer dans l’usage que vieux et vieillard sont pris dans le grand mouvement de remplacement des désignants choquants par des euphémismes supposés plus neutres. (il faut bien sûr faire un sort à part à mon vieux, mes vieux pour les relations affectueuses entre parents et enfants, comme dans la chanson de Renaud. Dans cet emploi, le déterminant possessif est essentiel). On trouve donc personnes âgées, personnes vulnérables, (personnes du 3ème, du 4ème âge, du grand âge) seniors (jeunes seniors)  et, notamment dans la publicité, papy-boomers

Les emplois en discours dessinent des sous-catégories de vieux : une figure de consommateur ou de citoyen engagé apparaît surtout avec senior. Les seniors sont actifs, épanouis, tantôt altruistes, tantôt hédonistes ; on leur promet une jeunesse perpétuelle pour peu qu’ils répondent à l’injonction sociétale : « je fais de nouvelles activités. Je m’accomplis » (de vieux-jeunes en quelque sorte). Il ne s’agit pas seulement d’un modèle publicitaire. Des retraités politisés, retournant le stigmate, décident de conserver le mot vieux et de refuser l’amalgame de de la vieillesse et de l’inutilité sociale ou de la fragilité. Ils insistent sur leur participation à la vie publique via le bénévolat et sur leur inscription dans des luttes poliques pour faire valoir leurs droits (J. Boutet 2020).

Claire Brétécher. Agrippine et l’ancêtre

L’âge venant, les emplois reflètent la dépendance et la fragilité de personnes amoindries, tout en évitant vieux trop mal connoté avec un recours massif à personne + adjectif (âgée, vulnérable, dépendante). Personne est vraiment le mot politiquement correct, tant il est générique, passe-partout. Dans les EHPAD, et à présent plus généralement dans le discours administratif et politiques, on adopte souvent anciens (associés à nos, comme dans « Protégeons nos anciens »). Le 6 mars, Emmanuel Macron demandait ainsi d’éviter de « visiter nos anciens », et sur les réseaux sociaux, on préocnisait de « maintenir le lien avec nos anciens ».

.Quoi qu’il en soit, il s’agit toujours de classer des êtres humains en les assignant à une catégorie d’âge.

L’assignation à la catégorie des « personnes vulnérables »

D’ordinaire, je ne pense pas à la vieillesse. Je ne me demande pas où j’en suis du parcours de ma vie, d’autant que je connais beaucoup de gens qui sont nés dans les mêmes années et qui ne me renvoient pas une image de déclin lamentable. Il a fallu l’appel des médecins au confinement des vieux pour m’obliger à envisager mon appartenance à cette vaste catégorie (le regroupement venant justement masquer les différences auxquelles je tiens tant entre 3e âge et grand âge!!), et faire de moi une des cibles de l’art de gouverner dans un monde entièrement médicalisé. Ce mixte de savoir et de pouvoir qui s’octroie le droit de m’enfermer m’est insupportable, même si ma protestation est bien ambiguë car dans le même temps, je suis reconaissante à ce pouvoir « bienveillant » de ne pas avoir passé par profits et perte les personnes fragiles.

Cependant, je me suis sentie assignée à une version infantilisante du vieillissement. Dès lors, le premier fléau n’était plus le virus, mais la mesure d’isolement « pour mon bien » qui, pour me protéger, m’excluait de l’espace public ainsi que 18 millions de personnes « à risques » jusqu’à la mise sur le marché d’un hypothétique vaccin.

La pétition lancée par un juriste montre le fort refus entraîné par ce projet de catégorisation de la population où l’âge équivaut à une fragilité telle qu’elle dépossède la personne de son autonomie.

Jean-Pierre Rosenczveig . La pétition : « Il est interdit d’interdire aux vieux de sortir au seul prétexte qu’ils sont vieux. »

Nous, de tous âges, nous élevons contre la préconisation du Comité des experts de retarder au-delà du 11 mai 2020 le déconfinement des plus âgés, a fortiori s’ils sont porteurs de facteurs aggravant au Covid 19 comme le surpoids, le diabète ou des problèmes cardiaques, au prétexte qu’ils seraient plus susceptibles d’être affectés par le virus.

Sauf à être identifiée comme porteuse, toute personne se présentant en bonne santé doit pouvoir circuler librement en respectant les instructions administratives. En l’état des connaissances sur le Covid-19, les personnes âgées ne sont pas plus porteuses du virus que les enfants, les jeunes, les personnes matures ; au plus y sont-elles plus sensibles et peuvent présenter des développements plus préoccupants.

Maintenir le confinement aux seules personnes âgées – qu’est-ce qu’être âgé au sens de la loi ? – serait discriminatoire comme ça le serait en fonction du sexe, de la couleur de peau ou de la religion, et de ce fait anticonstitutionnel. La santé publique ne saurait s’abstraire du droit.

L’absence de tests et de matériels permettant de protéger la population ne saurait justifier en rien des démarches discriminatoires non fondées sur des critères médicaux avérés. 

Si les pouvoirs publics peuvent recommander aux personnes à risques, spécialement aux anciens de ne pas prendre le risque de sortir de chez eux, nous nous opposons à la mise en place d’un dispositif de confinement centrée sur le seul critère de l’âge.

De même nous appelons à l’adoption de dispositifs spécifiques permettant aux personnes très âgées, en EHPAD ou non, eu égard au niveau actuel d’espérance de vie, d’entretenir des relations avec leurs proches de telle sorte que le confinement ne rajoute pas à une situation d’ores et déjà délicate qui appelle plus à entretenir du lien qu’à en être privé. 1.888 signatures

Evidemment, il y a du narcissisme blessé  dans ces protestations. On n’aime pas se découvrir vieux dans le regard de l’autre. Mais ce n’est pas tout : en faisant de la vieillesse un objet de l’action des pouvoirs publics, l’Etat joue un rôle ambivalent. Il nous protège, mais nous pousse aussi à l’inquiétude  A se comporter en vieillard on risque d’un devenir un rapidement, les représentations, énoncés performatifs, faisant bien souvent advenir ce qu’elles énoncent !

Bibliographie

Boutet Josiane, « La notion de vieillissement de la population? Une représentation négative de l’allongement de la vie », https://silogora.org/cat/silomag/la-bataille-des-mots/

Change.Org Site de pétitions

Furetière Antoine, 1690, Dictionnaire universel contenant […] La Haye

Le Dictionnaire De L’académie Françoise, 1694, Paris, J.B. Coignard.

Richelet Pierre, 1680, Dictionnaire françois contenant les mots et les choses […] Genève.