En descendant le boulevard Raspail

Nous nous étions retrouvés à l’initiative de  Francine pour une balade en ville sous le ciel gris de janvier. II s’agissait de descendre le boulevard Raspail depuis la place Denfert-Rochereau, jusqu’à la rue de Sèvres pour admirer le Paris art déco, mais chacun avait ses raisons d’ajouter un grain de sel. Alain qui s’intéressait aux mouvements révolutionnaires et à la dernière guerre, Elisabeth et Roger dont c’était le quartier et qui pouvait en raconter chaque pierre… ou moi, contente d’ajouter une étape au tour de l’enceinte des Fermiers généraux en rendant visite aux deux pavillons identiques conçus par Claude-Nicolas Ledoux pour fermer la porte d’Enfer. (passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy)

Place Denfert Rochereau : le lion de Belfort

Le boulevard Raspail correspond d’ailleurs dans sa première partie à l’ancien chemin qui longeait le Mur des Fermiers généraux.

En 1879, jouant sur l’homonymie, la place d’Enfer a pris le nom du gouverneur de Belfort, Denfert-Rochereau, qui a résisté 104 jours au siège des Prussiens pendant la guerre de 1870, obtenant à la fin du siège que Belfort reste française. Au centre de la place, le lion en plaques de cuivre repoussé, sculpté par Auguste Bartholdi (le sculpteur qui a réalisé la statue de la Liberté offerte à New-York)  rappelle la gigantesque sculpture en grès du même Bartholdi installée à Belfort…

Ce dimanche de janvier 2020, ce sont les féministes qui utilisent le socle de la statue comme support afin d’ajouter aux droits de l’homme la protestation féminine contre l’injustice.

Justice pour les femmes. Affiche apposée sur le socle du Lion de Belfort

Propylées de Ledoux (3)

Pour la barrière d’Enfer qui était une des principales voie d’accès à Paris, Ledoux a agrémenté ses façades néo-classiques d’arcades en plein cintre, et de frises de danseuses sculptées par Jean-Guillaume Moitte et inspirées par le cortège des Panathénées de l’acropole d’Athènes. Au temps des Fermiers généraux, le centre de la chaussée était occupé par la barrière de l’octroi qui fermait l’entrée de la ville. Aujourd’hui, un des pavillons donne accès aux Catacombes ; l’autre au Musée de la Résistance récemment déménagé à cet emplacement, car les catacombes étaient un PC de la résistance. Au moment de la libération de Paris, entre le 20 et le 28 août 1944, le colonel Rol-Tanguy commandant régional des FFI et son état-major s’y étaient établis.

Pavillon Ledoux. Place d’Enfer Rochereau. La frise

Monument à Raspail dans le square Jacques Antoine

Alain fait remarquer le socle vide du monument créé en 1889 en hommage à François Vincent Raspail, chimiste et héros du suffrage universel. La statue a été fondue en 1942 sur ordre de Pétain pour contribuer à l’effort de guerre des Allemands. Elle n’a pas été remplacée comme si notre République n’avait plus rien à faire de ses glorieux fondateurs.

https://e-monumen.net/patrimoine-monumental/monument-a-raspail-paris-14e-arr/ Musée d’Orsay. Fonds Dubuisson)
Monument à Raspail. Musée d’Orsay. Fonds Dubuisson
socle du Monument de Raspail. Le médecin des pauvres
Socle du Monument de Raspail. Le médecin des pauvres

Deux bas-reliefs de l’auteur de la statue, Léopold Morice subsistent. Ils relatent des épisodes de la vie de Raspail. Sur une face, Raspail est représenté en médecin.  L’inscription rend hommage au savant, auteur de l’Essai de chimie microscopique (1830) du Nouveau système de chimie organique (1833), du Nouveau système de botanique, publié en 1837 et de l’Histoire naturelle de la santé et de la maladie en 3 volumes, résumés sous la forme d’un manuel, Le Médecin des familles en 1843 : «  A la science hors laquelle tout n’est que folie, A la science l’unique religion de l’avenir ». L’optimisme rationaliste de Raspail et de son temps contrastent avec la vision apocalyptique de la fin du monde, qui semble s’imposer aujourd’hui, même si les dénonciateurs du progrès changent d’avis dès qu’il s’agit de leur santé. Le bas-relief montre le médecin visitant un malade dans sa pauvre demeure.

De l’autre côté du socle, le sculpteur a évoqué le militant qui a payé de sa personne tout au long de sa vie : quinze mois de prison et 500 francs d’amende pour « offense au roi » en 1832 ; deux ans de prison et cinq ans de « surveillance » en 1835. Il occupe sa détention en écrivant  un plaidoyer pour une réforme pénitentiaire dans ses Lettres sur les prisons (1839). Il dénonce aussi le travail dans les manufactures « où trop de gens meurent avant l’âge ».

Raspail proclamant la République devant l’Hôtel de Ville en 1848

Le bas-relief montre Raspail, le 22 février 1848, proclamant  la République. Il est cependant arrêté dès mai 1848 pour avoir participé à des manifestations et est condamné à six ans de prison en 1849. Elu député de Paris en septembre, il se présente du fond de sa prison à l’élection présidentielle de 1848 (élection remportée par Louis Napoléon Bonaparte).  Libéré en 1853, il s’exile en Belgique. Rentré en France en 1863, il est élu député de Marseille en 1866, et réélu dans les Bouches-du-Rhône en 1869…. En 1871, l’indomptable Raspail fustige la répression contre la Commune de Paris et est à nouveau condamné à deux ans de prison. En 1876, alors qu’il était âgé de 82 ans, Raspail est élu député de Marseille. Comme doyen d’âge, il présida la séance d’ouverture de la nouvelle assemblée. Il demande en vain l’amnistie des communards, qui intervient quelques années après sa mort. Il décède en 1878.

Cet homme incarne plus que d’autres le courage politique et la générosité envers les pauvres. Dommage qu’on ne considère plus que cela vaut une statue.

La mémoire des brasseries de Montparnasse : la Rotonde et la Coupole, le Dôme, Bar à huitres…

« – Et bien à quoi vous fait penser la Rotonde, demande Francine ? » Joli clivage mémoriel ! Les uns se rappellent Chagall, Braque, Apollinaire, Satie, Debussy… ou Aragon et même Trotski qui y venaient souvent. Les autres, la fête donnée par Emmanuel Macron pour fêter sa victoire au premier tour de la présidentielle de 2017. La soirée donne lieu à une première polémique lancée par les réseaux sociaux et est associée à la fête donnée par Nicolas Sarkozy au Fouquet pour célébrer son élection. La soirée d’Emmanuel Macron symbolise désormais l’injustice de l’ordre social qui « permet aux puissants de bâfrer alors que le peuple se sert la ceinture ! ».

Francine dit que Simone de Beauvoir est née juste au-dessus de la Rotonde et je découvre ainsi qu’elle a passé presque toute sa vie dans ce quartier.

La Rotonde

La Rotonde, La Coupole, Le Dôme, la Closerie des Lilas… leurs noms dansaient dans la tête des provinciaux des années soixante quand ils arrivaient à Paris. C’est à la Coupole que j’ai goûté pour la première fois des huitres au champagne (à titre d’invitée car je n’aurais pas pu payer).  On murmurait que Sartre avait son rond de serviette à la table numéro 149 et on pouvait voir de loin des membres du gouvernement de la République espagnole en exil (Gobierno de la República Española en el exilio). Ces vieux militants ne sont rentrés en Espagne qu’en 1977.

Ce 18 janvier, la brasserie a été endommagée à la suite d’un incendie volontaire : les vitres ont été brisées et des matériaux incendiaires lancés à l’intérieur. L’enthousiasme que les incendiaires ont dû ressentir se reflète dans certains commentaires sur les réseaux sociaux, qui justifient la violence de rue comme réponse aux politiques néolibérales ou clament leur détestation de lieux qui ne bénéficient qu’aux riches. Cette violence émeutière porte sur une brasserie qui n’incarnait pas spécialement le luxe (à la différence du Fouquet) avant qu’Emmanuel Macron n’y invite son équipe de campagne. Le président Hollande y avait d’ailleurs fêté le 16 octobre 2011, sa victoire au soir d’une primaire socialiste. L’incendie montre surtout l’intensité de la détestation dont l’actuel président peut être l’objet, puisqu’un endroit qui lui est associé devient un objectif à détruire. Ce simulacre de justice sociale reste limité, et, faute de changer l’ordre du monde, les révoltés se satisfont du spectacle d’un café en feu. Le vieux Monde ne brûlera pas.

De l’autre côté du boulevard Raspail, un restaurant de poisson est installé à la place du bal de la Grande Chaumière où les étudiants du quartier latin venaient danser le quadrille dans le premier 19e siècle, avant qu’on ne renomme la salle Le bal Bullier… Aujourd’hui ne viennent que les touristes qui se souviennent du Montparnasse des romans, disparu à son tour dans les années 50.

Quelques statues

Une fois dépassée la frontière du boulevard Montparnasse, au milieu du terre-plein, voici le bronze puissant du  Balzac de Rodin.

Le Balzac de Rodin

Plus bas, dans un square tout près de la prison du Cherche Midi, à présent remplacée par la Maison des Sciences de l’Homme, où fut détenu le capitaine Dreyfus, sa statue. Elle fut commandée par Jacques Lang à l’artiste Tim qui a su trouver un symbole frappant. Le capitaine a ramassé son sabre brisé lors de la cérémonie de dégradation pour cause d’esprionnage et le tient devant son visage, le présentant ainsi fièrement à la foule. Ce retournement du stigmate, bien théorisé par le sociologue E. Goffman, consiste à arborer l’objet de son humiliation publique et à se l’approprier comme un symbole identitaire de résistance.

Immeubles art nouveau

C’est le charme des promenades de faire voisiner la grande histoire et la petite ; les sculptures de premier plan d’un Rodin ou d’un Dreyfus et celle des immeubles bourgeois du quartier.

Mascaron (croisement Raspail Montparnasse)

D’innombrables façades offrent au passant les décors charmants de l’art nouveau. Au n°276, un immeuble de Théodore Bigot, avec des bas-reliefs de Derré qui évoquent les trois âges du couple et le rôle dévolu à la femme après son mariage. Dans l’imaginaire bourgeois, la saison de l’amour dure bien peu et laisse toute la place à la mère et à l’infirmière.

276 boulevard Raspail. L’amour.. Bas Relief de Théodore Derré
La Maternité; bas-relief de Théodore Derré au 276 boulevard Raspail.
Derniers instants. Bas-relief de Théodore Derré

Le célèbre immeuble du 31 rue Campagne Première (dont le nom rappelle le passé rural) a été construit en 1911 en béton armé par l’architecte André Arfvidson (1870- 1935)  et a été primé au concours des façades de la Ville de Paris en 1911. La façade est revêtue d’un carrelage en grès flammé réalisé par le céramiste Alexandre Bigot.

31 rue Campagne Première.

Au numéro 247 du boulevard Raspail, se trouve le passage d’Enfer, aujourd’hui fermé par des grilles, qui débouche rue campagne Première. La Cité d’Enfer a été construite sous le second Empire en application du décret de 1852 relatif à l’amélioration des habitations ouvrières. Le propriétaire s’engageait à utiliser des matériaux de bonne qualité et des services communs étaient installés (lavoir, chauffoir, bain, garderie d’enfants). L’architecte Félix Pigeory (1806-1873), inspecteur des travaux de la Ville de Paris, et qui s’intéressait aux lotissements ouvriers de Paris, a supervisé les premières réalisations.

Passage d’Enfer. Arrière du 31 rue Campagne Première (notez le garde-manger sous la fenêtre)

Les carreaux blancs, ocre et bruns de Bigot correspondent à l’arrière du 31 et 31 bis de la rue Campagne première. Le reste du passage d’Enfer est constitué de modestes habitations de plâtre, mais les lieux plongés dans le silence n’ont plus rien de prolétarien ; aucun enfant n’y joue. Les habitants des beaux quartiers ne font plus d’enfants.

Au 26 de la rue Vavin, nous admirons, l’immeuble en gradins  carrelé de blanc et de bleu, conçu par Henri Sauvage et Charles Sarrazin pour faire entrer l’air et la lumière dans des appartements destinés aux ouvriers. (Au 13 rue des Amiraux dans le 18e arrondissement, à la fin des années 20, les architectes ont suivi le même modèle et ils ont réussi à installer une piscine, la célèbre piscine des Amiraux). Un matériau résistant,  d’entretien facile (la pluie le lave !), aurait dû faire le succès de la formule. Seulement, plus les étages montaient, moins le nombre de mètres carrés disponibles était important. Les actionnaires ont réalisé que leur profit  ne serait pas important. Ils ont enterré le projet de Sauvage et ce sont les bourgeois qui achetèrent des appartements où il était possible d’installer des jardins suspendus.  Ce 17 janvier, Roger nous signale qu’un appartement du premier étage vient d’être mis en vente, au prix de 2 850 000 euros (Agence Vaneau Luxembourg).

Immeuble Sauvage. Rue Vavin.

Le thermomètre avait beau indiquer 10 degrés, des rafales de vent nous ont glacés pendant qu’on essayait d’avaler un déjeuner rapide sur les bancs du square Yves Klein. A la fin du repas, nous claquions des dents. Nous nous sommes réfugiés au Typographe. Le garçon s’est penché compatissant pour prendre nos commandes de vin chaud.

De retour sur le boulevard Raspail, nous croisons la rue Huysmans. Au numéro 1, les belles courbes ornées de vignes d’un immeuble.

Rue Huysmans. Brandon et Sartorio architecte et sculpteur

La couleur est la grande absente des rues du Paris bourgeois, mais comme un homme qui ornerait son costume sombre d’une discrète pochette de couleur, l’architecte Wallon a rompu la sobriété de l’immeuble du numéro 71, en s’octroyant la liberté d’un décor de céramique vert et de courbes provocantes en forme de coquille au dernier étage. Cette fantaisie reste invisible sauf pour le passant qui marche le nez en l’air.

71 boulevard Raspail

Presqu’en face du Lutetia le central téléphonique de Jules Godefroy et sa devise latine Vox clamans per orbem (une voix qui retentit à travers le monde, variation sur la formule de Jean-Baptiste « La Voix qui retentit dans le monde »). Plus trivialement, le bâtiment rappelle le temps où pour mémoriser les numéros nous disions Babylone 23-18, Littré 23 18 (le préfixe à composer ne retenait que la première syllabe : BAB, LIT). Quand avais-je l’âge de ces indicatifs téléphoniques, évocateurs des quartiers de Paris ? C’était il y a très longtemps ! Les derniers flottent encore dans ma mémoire, mais ils sont de plus en plus lointains.

Au numéro 45, à l’angle de la rue de Sèvres, l’hôtel Lutetia a rouvert. C’est un hôtel Art nouveau, construit en 1910 à l’initiative de Madame Boucicaut, (apprentie blanchisseuse à 13 ans qui crée avec son mari le premier des grands magasins, le Bon Marché, dont elle devient propriétaire à la mort de ce dernier. Elle lègue toute sa fortune à des oeuvres sociales et à ses employés. Emile Zola a décrit l’épopée du Bon Marché dans Au Bonheur des Dames). Femme d’affaire avisée, elle a  conçu le Lutetia « afin que ses importants clients de province fussent logés dans un établissement tout proche et correspondant à leur train de vie, quand ils venaient faire leurs courses à Paris ». Le bâtiment est trop majestueux pour être sublime, mais suffisamment fastueux pour correspondre aux rêves de riches touristes allemands, japonais ou américains…

Hôtel Lutetia

Les visiteurs d’aujourd’hui savent-ils qu’ils fréquentent un lieu où Gide a vécu, à l’année, où Consuelo et Antoine de Saint Exupéry se sont aimés en 1936, où Albert Cohen a dicté Belle du Seigneur en 1937, où Charles de Gaulle se rendait lorsqu’il passait à Paris…  Connaissent-ils son passé noir pendant l’occupation allemande ?. Le service de renseignement et de contre-espionnage de l’état-major allemand et la police secrète militaire y avaient installé leur quartier général. Combien de ces riches visiteurs savent qu’à la Libération, le propriétaire de l’hôtel a dû mettre à disposition le Lutetia pour accueillir les déportés à leur retour des camps de concentration ? Du moins, une plaque posée à l’extérieur de l’hôtel rappelle cet épisode. En revanche, les actuels propriétaires, se refusent à honorer les résistants allemands qui se réunissaient en 1935 autour d’Heinrich Mann essayant de monter un mouvement de résistance contre les nazis. Il ne faut sans doute pas chercher d’intentions politiques précises derrière ce refus. Plutôt le refus des sujets tragiques… Paris est une fête n’est-ce pas ?

Au n°54  à l’angle avec la rue du Cherche-Midi, la Maison des Sciences de l’Homme (MSH) a aussi réemménagé après des années de désamiantage. Construite à l’emplacement de l’ancienne prison du Cherche-Midi, elle avait été installée au début des années 1960 sous l’égide de l’historien Fernand Braudel afin de rassembler des chercheurs en sciences humaines. Les architectes M. Lods, H. Beauclair, P. Depondt, et A. Malizard arch.(1968-1970) avaient conçu un bâtiment aux façades de verre et de métal, ce qui obligeait à employer une climatisation bien malcommode…Mais qu’importe, les inconvénients de la climatisation. Des chercheurs du monde entier débarquaient à la MSH autant pour l’intérêt de ses programmes de recherche internationaux que pour la cafeteria accueillante où on était sûr de trouver toujours quelqu’un pour discuter et pour sa magnifique bibliothèque bien pourvue de revues en langues étrangères.

Un petit tour dans la rue de Sèvres jusqu’à l’ancienne station électrique destinée à répartir l’énergie nécessaire au métro (P.Friesé Arch.1910) transformée en espace d’expositions de la Fondation EDF. En janvier, on découvre dans l’obscurité une couvée de 7 œufs géants de marbre noir protégée par un nid de bambous géants. Une oeuvre tout simple de Nils Udo. simple et très efficace.

Le Nid de Nils Udo. Fondation EDF

Au 29 rue de Babylone, nous rendons visite au jardin de Catherine Labouré (du nom d’une religieuse qui vivait au 19ème siècle et que l’église a béatifié pour sa vie exemplaire chez les Lazaristes et pour ses visions de la Vierge révélés à son confesseur. Catherine Labouré avait obtenu que soit frappée une médaille miraculeuse, encore populaire aujourd’hui. D’origine paysanne, dure à la tâche, elle correspond comme Bernadette Soubirous à l’exaltation des vertus d’obéissance et d’humilité et à la dévotion mariale que soutiennent encore certains catholiques. La femme soumise et souriante. La femme idéale ! Le square actuel est l’ancien potager de l’hospice des Incurables construit au 18e siècle, devenu hôpital Laennec, avant d’être fermé et vendu à des assurances.  Malgré le froid, des enfants couraient sur les pelouses. Le ciel était encore clair, mais bientôt la nuit commencerait à tomber. Une branche d’arbuste en fleurs dans le passage qui nous ramène vers la rue Vanneau comme une promesse de printemps japonais à moins que ce ne soit une dernière trace de l’automne.

Dernière image sur un mur de l’ancien hôpital des Enfants malades, un portrait de fillette réalisé par le Portugais Alexandre Farto (il  signe VHILS) dont l’art est une sorte de quintessence de l’art de rue, car il sculpte littéralement de vieux murs. Il les défonce à coups de marteau piqueur, grave les détails au burin… faisant peu à peu apparaître les visages enfermés dans la pierre. L’enfant émerge à peine de l’intérieur du mur ; les lignes de son visage se confondent encore avec les craquelures du béton, mais elle est délivrée, ramenée à la surface.

VHILS (Necker enfants malades)

Quelques titres 

Assouline, Pierre, 2005, Lutetia, Paris, Gallimard.

Dumont, Marie-Jeanne Le Logement social à Paris 1850-1930 : les habitations à bon marché, Paris Editions Mardaga

Dansel, Michel, Le Guide du promeneur 14è arrondissement, Paris, Parigramme.

Hayat, Samuel, 2014, Quand la République était révolutionnaire : citoyenneté et représentation en 1848, Paris, Éditions du Seuil, présentation en ligne [archive]), [lire en ligne [archive]], [sur Cairn.info [archive]].

Hazan, Éric , 2009, LInvention de Paris, Le Seuil.

Hillairet, Jacques, 1985, Dictionnaire historique des rues de Paris, Paris, Editions de Minuit.

Raspail, Simone, Dubief, Lise & Carbonnier Marianne, 1978, François-Vincent Raspail (1794-1878), Catalogue de l’exposition de la Bibliothèque Nationale, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65339008/f64.image

https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/14/suivre-le-mur-des-fermiers-generaux-de-la-place-de-lile-de-la-reunion-aux-pavillons-de-bercy)

https://passagedutemps.wordpress.com/2019/11/18/la-rotonde-de-la-villette/

Et bien sûr Wikipedia….

Léonard de Vinci au Louvre

Pour enflammer nos repas de fêtes rien n’a égalé cette année les discussions sur la grève de la RATP et de la SNCF. Un autre sujet de dispute a été l’exposition Léonard de Vinci. Une amie a expliqué avec enthousiasme qu’elle ne regrettait pas d’avoir marché douze kilomètres pour se rendre au Louvre. L’exposition était exceptionnelle, illuminante, sublime !!! Son voisin a crié à l’imposture. Il aurait voulu voir le Léonard ingénieur et homme de cour et n’a trouvé ni maquettes (les salles d’exposition sont trop petites), ni costumes de fête alors que tout cela est au clos Lucet ! La troisième trouvait qu’il y avait trop peu de tableaux venus d’ailleurs et trop de dessins tout petits, malcommodes à regarder…

Il est vrai que le Louvre avait basé une partie de sa communication sur le fait qu’il exposerait L’Homme de Vitruve, déjà reparti à Parme, ainsi que « le tableau le plus cher du monde », le Salvador Mundi, disparu dans les coffres-forts d’un prince saoudien quelconque, et qui finalement n’a pas été obtenu. On avait affaire à une rétrospective d’un hyperpeintre starifié, dans un hypermusée mondialisé financé par des hypersponsors comme la Bank of America, et on verrait ce qu’on verrait. Léonard pulvériserait les records de visiteurs constatés pour Toutankhamon… A force d’accumuler les superlatifs, il ne pouvait qu’y avoir des déçus.

La rétrospective est pourtant l’occasion de voir des tableaux jamais rassemblés au Louvre, Léda, un Saint Jérome pénitent du Vatican, des portraits de cour admirables, une Vierge à l’Enfant dite “Madone Benois” venue de Saint-Pétersbourg (que je n’aime pas plus que ça), et des dizaines de dessins, croquis, pages de carnets en zoologie, en botanique, astro-physique, armes de guerre.

Et puis, nos façons de consommer de l’art ont changé. Avant, on allait au musée voir des chefs-d’œuvres isolés. On attend à présent des expositions de nouveaux points de vue sur le travail d’un artiste. Tantôt, comme pour la grande exposition sur Vermeer, on le compare aux autres peintres de genre de son époque ; tantôt, comme pour Picasso et Matisse, on confronte deux géants de l’art moderne. Cette fois, les conservateurs proposent une rétrospective et on veut faire connaître l’homme autant que l’artiste.

Ils montrent qu’il y a toute l’histoire de l’art derrière la vision d’un artiste, et non le réel… C’est pourquoi dès la première salle, ils nous confrontent à la statue du « Christ et Saint Thomas » en bronze réalisée par le maître de Léonard de Vinci, Andrea del Verrocchio. Tout autour de la statue, les travaux de l’écolier Léonard qui dessinait des modèles de tissu enduits de plâtre évoquent les lourds drapés du sculpteur.

Andrea del Verrochio. Le Christ et Saint Thomas

Une de mes draperies préférées contraste des parties parfaitement achevées où c’est la lumière qui dessine les plis et des parties ébauchées où quelques zébrures permettent d’imaginer la forme à venir, mais tiennent surtout de l’écriture du créateur.

Léonard de Vinci. Drapé
Léonard de Vinci. Draperie

Dans les salles suivantes, on montre la façon dont Léonard dialogue avec ses contemporains, Verrochio encore, Baldovinetti, Antonello da Messina ; la présence des antiques avec les marbres qui entourent Léda et le cygne ; l’omniprésence du travail d’atelier avec la reproduction de la Cène par son aide Marco d’Oggiono et les têtes d’apôtre peintes par son autre élève Antonio Boltraffio (peut-être l’auteur principal du mystérieux Salvator Mundi).

Je revois ce que je connais… La verticale de La Vierge aux rochers où sont disposées la main protectrice de la Vierge, l’index de l’ange qui montre Jean le Baptiste, les doigts de Jésus bénissant.

La Vierge aux rochers. Trois mains sur une verticale

La beauté de certains visages jamais ostentatoire, illuminée par un sourire impalpable, aimant, serein. (sourire qui ne passe pas par des lèvres retroussées et semble naître de nulle part) et, le fameux sfumato, les lignes de la chevelre se fondant dans l’atmosphère. Bien sûr, oui, oui, les anges si émouvants et le Saint Jean-Baptiste androgyne, qui font penser au titre du livre de Judith Butler Trouble dans le genre…

Je suis venue pour les belles esquisses rassemblées autour de ces toiles : les croquis préparatoires à des Vierges.

Vierge lavant l'enfant Jésus
La Vierge lavant l’enfant Jésus

L’Echevelée rêveuse et mélancolique, habituellement à Parme : j’y retrouve le mélange d’inachevé dans les arabesques de la chevelure et de fini qui me plaît tant.

La Scapigliata. L’Echevelée

La gloire de Léonard, que le Louvre célèbre, est d’avoir fait des tableaux parfaits, mais les oeuvres qui nous touchent vraiment sont inaccomplies.

Il y aussi les tout petits carnets que Léonard glissait sans doute dans ses poches : le Louvre rend hommage au génie de la Renaissance mathématicien, géomètre, ingénieur, anatomiste, botaniste … qui affirmait que la peinture avait besoin de la connaissance de lumière, des corps, de la sexualité, de l’univers entier et qu’elle était un art mental.

Tête de chien
https://www.photo.rmn.fr/CS.aspx?VP3=SearchResult&VBID=2CO5PCXE2R30U&SMLS=1&RW=1536&RH=752

A vrai dire, on voit ces carnets dans des conditions médiocres. On est obligé de se pousser rapidement pour laisser les suivants regarder, on ne peut pas se pencher sur la page. Le soir, j’ai cherché sur internet les reproductions des plus beaux feuillets (ils sont en accès libre) et j’ai pu apprécier  les détails, les lignes qui se croisent, se courbent et qu’on retrouve dans les tourbillons du déluge

Un Déluge
Codex Windsor, conservé à la Librairie Royale du château Windsor

J’ai pu, dans le silence retrouvé, contempler à loisir ces images. Les reproductions, de plus en plus fidèles, sont à la portée de tous, et elles permettent un usage personnel à chacun. Alors, pourquoi participer à des évènements culturels où on piétine à la queue leu leu autour des vitrines et comment se plaindre de la foule puisque j’en faisais partie ?

Quelque chose nous pousse à participer à ces grands évènements culturels, à voir le même peintre en même temps que tout le monde, à nous défendre si nous décidons de ne pas participer… et il est vrai qu’on ressent, même au coeur de la foule, une impression étrange à contempler le dessin authentique et fragile de l’Echevelée ! comme si la présence du peintre subsistait dans les oeuvres véritables, présence dont aucun fac-simile ne peut fournir l’équivalent. (Devenue métaphorique pour la plupart des catholiques quand ils parlent de la présence du Christ dans l’hostie, elle serait la dernière présence spirituelle à laquelle nous avons accès.)

Bibliographie : Un outil commode pour se repérer et pour accéder aux codex: https://inventionsdevinci.wordpress.com/2015/04/24/lacces-au-codex-pour-tous/

Le féminisme s’affiche dans la ville

Au début du mois de septembre 2019, on a pu voir dans Paris une grande campagne d’affichage.

Un changement de catégorie pour changer les mentalités : du crime passionnel au féminicide

En lettres capitales noires sur fond blanc, les collages informaient sur des meurtres de femmes par leurs conjoints ou leurs compagnons, et rendaient une identité aux victimes en affichant leur prénom, leur âge au moment de la mort et les moyens souvent atroces du crime :

104e féminicide. Monique… Boulevard de Ménilmontant
125e féminicide. Shaïna 15 ans, poignardée et brûlée par son mec. Photo Wolf Jöckel

Montrer que chaque victime est une personne ne suffisait pas. Chaque morte renvoyait à un décompte minutieux des crimes pour montrer l’ampleur du massacre. Le langage « neutre » des faits était un bon moyen de sensibiliser les passants en les confrontant à la gravité de la situation. Le même procédé argumentatif employant l’objectivité du chiffrage pour un effet émotif maximum pouvait passer par des messages plus généraux.

En France, un féminicide tous les 2 jours

D’autres collages s’en prenaient à un état d’esprit machiste, qui encourage les passages à l’acte :

Le machisme tue. Place Pinel

ou mettaient en cause la responsabilité des grandes institutions de la République, en particulier l’apathie de la justice qui sous-estime systématiquement la dangerosité des conjoints.

La justice a signé mon arrêt de mort. Bassin de la Villette

Enfin, elles en appelaient à la solidarité :

A nos soeurs assassinées. Rue du Renard

… Et à l’action :

Rue de Charonnes. Pas une de plus

Le mot féminicide, apparaissait fréquemment sur les affiches, associé au décompte des meurtres. A lui seul, il n’avait certainement pas le pouvoir miraculeux de reconfigurer les esprits, mais il était inséparable de l’aspect visuel des affiches presque toutes semblables, lettres noires sur fond blanc comme des faire-part de deuil, lettres rouges couleur du sang, qui interpellaient les passants, et des slogans qui personnalisaient les victimes et montraient l’ampleur du problème. La dénomination féminicide venait seulement (et ce n’est pas rien) condenser la représentation « genrée » du crime de façon intéressante parce que le mot construit de façon motivée, sur femme + -cide, du latin caedere (qui signifie tuer), affirmait dans sa forme même qu’une femme avait été tuée parce que femme.

La campagne de Marguerite Stern

Derrière cette campagne, il y avait une militante, Marguerite Stern. Elle avait lancé, pendant l’été 2019, une « grande session de collage contre les féminicides » qui invitait  les femmes à se réunir pour peindre, puis coller ensemble des messages dans les rues de Paris. Cette forme d’action a remporté un grand succès. Malgré l’amende de 400 euros infligée au groupe dans la nuit du 7 septembre 2019 :

« Nos messages étaient donc les suivants : «Aux femmes assassinées la patrie indifférente» et «Féminicides : grande cause du quinquennat». On a été interrompu pendant l’action par des agents de la mairie de Paris. Ils ont passé 45 minutes à chercher nos identités et à nous verbaliser alors qu’on ne colle que du papier sur des murs. » http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Les tribunaux connaissent la catégorie des « crimes passionnels », dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse. Longtemps, ces homicides masculins ont été jugés  avec une certaine mansuétude au nom de la passion. Pour la période de la Renaissance, l’historienne Nathalie Zemon Davis a publié une analyse des lettres de pardon accordées par les rois de France aux meurtriers. L’acte criminel est souvent excusé par « la chaude cole », la colère, qui saisit le mari trompé ou désespéré par l’abandon de sa femme…

Un mot pour transformer la réalité sociale

Parler de féminicide, c’est construire autrement la réalité sociale, en arrachant le crime au fait-divers pour le convertir en crime contre la moitié dominée de la population. C’est bien ce qu’affirme une affiche placardée sur les murs de la Philharmonie de Paris : les femmes meurent parce qu’elles sont des femmes.et que des hommes considèrent qu’elles sont de ce fait leur propriété.

Etre une femme tue. Mur de la Philharmonie de Paris. Boulevard Sérurier

Le féminicide (théorisé en 1992 par la criminologue britannique Jill Radford) est le résultat d’une violence intrinsèquement masculine qui ne relève plus du fait divers, mais de l’inégalité entre les sexes.

Evidemment ce mot peut attirer l’attention des passants et changer leur perception, mais il n’aura vraiment de pouvoir que si des magistrats punissent les coupables. C’est pourquoi, imposer cette catégorie dans le domaine juridique est un enjeu essentiel pour les militants.

Jusqu’à aujourd’hui, le féminicide n’est pas entré dans le Code pénal et fait l’objet d’un débat assez âpre. Ses adversaires soulignent que la notion de meurtre sexiste couvre le meurtre d’un mari par sa femme, ou d’une lesbienne par sa compagne. A quoi, les militants ont beau jeu de rétorquer que statistiquement, les victimes  sont très souvent des femmes (en 2018 sur 149 victimes 121 étaient des femmes (cf. les chiffres communiquées par l’AFP https://www.youtube.com/watch?v=JhyrggyycfI).

L’orthographe inclusive : une façon de lutter pour une meilleure visibilité des femmes ?

Dans un régime démocratique, les individus peuvent protester contre ce qui les opprime. L’exigence d’égalité augmentant à juste titre, le tolérable devient insupportable. Il en va ainsi de la domination masculine. On assiste aujourd’hui à une demande de reconnaissance de l’oppression des femmes, victimes du patriarcat depuis des millénaires, et à l’appel militant pour transformer cette souffrance en indignation. Des militants estiment que les représentations jouent un rôle essentiel dans la façon dont est définie l’identité des individus, et que la langue, vue comme entièrement réductible à « un produit du patriarcat  » , doit être « réparée », par le recours à des néologismes ou à d’autres moyens de la purger de tout sexisme.

Depuis plus de trente ans, des femmes luttent pour féminiser leurs titres, leurs fonctions, le nom de leurs professions et la quasi-totalité des linguistes est d’accord avec elles.

Cependant cette unanimité s’est fissurée récemment quand de nouvelles féministes ont décidé de modifier aussi le code orthographique pour « assurer la visibilité des femmes dans l’écriture ». Ainsi dans plusieurs administrations et dans les universités sont apparues au pluriel des formes comme cher.e.s ami.e.s, supposées mieux prendre en compte les femmes. Les tenants de cette pratique désignent sous le nom d’écriture inclusive un ensemble de moyens qui vont de la féminisation des noms de métier à des procédés discursifs comme l’énumération (chères amies et chers amis), à la préférence donnée à des noms épicènes qui ne différencient pas le masculin et le féminin (chers collègues) et à la transformation de l’orthographe. Ces moyens sont regroupés sous l’étiquette « écriture inclusive » car ils ont une même fonction : afficher la présence des femmes et refuser l’usage du masculin pluriel (chers amis) comme forme « neutralisée » renvoyant indifféremment aux deux sexes.

Inversement, les adversaires de l’écriture inclusive refusent de mélanger systèmes linguistiques et discours, et discutent secteur de la langue par secteur de la langue les réformes proposées : l’énumération relève des normes d’usage que chacun peut suivre en fonction des genres discursifs, ou de ses goûts stylistiques, mais les propositions concernant l’orthographe impactent le fonctionnement du système graphique et méritent une discussion « technique ».

Il semble que l’usage de l’orthographe inclusive soit cependant devenu un marqueur pour une partie de la gauche qui se revendique des mouvements anticolonialistes et des positions de Benoît Hamon, ex-responsable du parti socialiste.

J’ai vu récemment une affiche collée sur le pont Saint-Michel qui était un appel à se souvenir de la répression sanglante exercée le 17 octobre 1961 contre une manifestation d’Algériens. Pour échapper aux policiers, plusieurs avait préféré se jeter du pont Saint-Michel. Benjamin Stora compte 325 victimes « dont la mort peut très vraisemblablement être imputée à l’action de la police ». (https://www.monde-diplomatique.fr/mav/82/STORA/56309)

Quelques semaines après le massacre, des militants anonymes avaient écrit « Ici, on noie des Algériens ». Au petit matin, deux photographes du journal communiste l’Avant-Garde, avaient découvert la photo.

On passe sur les quais de la Seine, tous les deux en voiture et on voit cette inscription : “Ici on noie les Algériens”. Deux flics, un à chaque bout, gardaient l’inscription parce qu’ils voulaient la détruire. Alors on passe au ralenti, on revient sur nos pas, je saute pratiquement en marche et je fais deux photos pas plus. J’ai pas eu le temps d’en faire plus, les flics arrivent les bras en l’air, voulant nous arrêter, je saute dans la bagnole et Claude [Angeli] pied au plancher, on s’en va tous les deux.       
Jean Texier, photographe

En quelques heures, ce graffiti est effacé par les autorités. La seule trace de son existence est la photo prise par Jean Texier et Claude Angeli. Ils proposent le jour même leur photographie à L’Humanité mais pendant la guerre d’Algérie, le journal est saisi à 27 reprises et fait l’objet de 150 poursuites pour ses positions anticolonialistes. Ne pouvant assumer financièrement une saisie supplémentaire, L’Humanité ne publie pas la photo tout de suite. https://www.franceculture.fr/histoire/ici-noie-les-algeriens-la-photo-memoire-du-massacre-du-17-octobre-1961

La photo paraît en 1986 :

Photo mémorielle publiée par L’Humanité en 1986 (émission de France Culture :
https://www.facebook.com/franceculture/posts/10157441660138349/

Aujourd’hui, c’est donc le rappel d’une dénonciation (tout autant que du massacre) qui est affiché. Cependant, seuls quelques passants auront reconnu dans l’affiche de 2019 l’allusion à l’affiche de 1961 et auront été à même d’apprécier le changement intervenu.

Mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive
2019 : mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive

Le choix de l’écriture inclusive insiste, j’imagine, sur la participation des femmes à la guerre contre le colonialisme.

Les militants eux-mêmes ont du mal à s’y retrouver

En principe le point médian permet de regrouper un une séquence unique des formes au masculin et au féminin.

Art en Grève. A quoi sert le point médian avec des mots épicènes ?

Les signataires d’une affiche s’adressent ainsi à des travailleur.se.s et autres auteur.ice.s. Mais que viennent faire dans cette liste les journaliste.s, pigiste.s, commissaire.s, critique.s, et autres graphiste.s ? Pourquoi ne pas se contenter de marquer le pluriel par une « s » ? Qu’apporte donc le point médian ?

Génération.s à Paris : l’accord de l’adjectif

Les accords de l’adjectif semblent poser des problèmes encore plus difficiles à résoudre par ceux-là mêmes qui nous recommandent cette orthographe. L’autre jour, sur le marché, les militants de Génération.s à Paris me tendent un tract :

Il s’agit, disent les premières lignes du tract, de mobiliser les « militant.e.s et les élu.e.s locaux… »

L’usage de l’orthographe inclusive est associé à nouveau à un mouvement qui se veut progressiste.

Je souris parce les rédacteurs n’ont pas respecté leurs propres règles. L’adjectif selon les tenants de l’écriture inclusive devrait ou bien s’écrire « loca·les·ux », ce qui n’est vraiment pas commode à lire, ou bien, en suivant la recommandation qui veut qu’on accorde l’adjectif avec le nom le plus proche pour en finir avec la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », s’écrire « les militant.e.s et les élu.e.s locales », ce qui a dû faire reculer les rédacteurs… Mais peut-être n’ont-ils pas vu le problème et ont-ils accordé selon l’usage habituel au masculin pluriel ? Ce cafouillage montre au moins que le système est vraiment malcommode. Il aurait d’ailleurs été intéressant de faire lire le tract aux passants pour voir ce que ceux-ci comprenaient.

Personnellement, j’approuve la féminisation des noms de métier parce que le lexique des langues change sans cesse pour s’adapter aux changements dans la vie sociale et que les femmes occupent aujourd’hui toute sorte de professions qu’il faut nommer. Je suis en revanche défavorable aux modifications orthographiques proposées qui compliquent sérieusement la lecture. Selon moi, l’orthographe est faite pour représenter l’oral. Tout ce qui va dans le sens d’une représentation efficace me paraît utile. C’est pourquoi, une réforme qui débarrasserait le français des lettres grecques et qui proposerait d’écrire simplement nénufar, comme en espagnol nenufar, me semblerait positive. Mais c’est pourquoi aussi je m’oppose à l’orthographe inclusive qui rajoute un code morphologique compliqué à un système déjà complexe et mal maîtrisé par les Français.

 (J’ajoute brièvement pour ne pas allonger un billet trop long que je préfère le masculin pluriel qui « rassemble » les catégories des militants et des élus, à l’énumération disjointe des femmes et des hommes à la fois parce que je ne vois pas en quoi la distinction des deux sexes est pertinente en l’occurrence, et parce qu’on peut être sûr qu’à ce petit jeu, les transgenres et les bisexuels vont demander bientôt à être eux aussi représentés, ce qui ne fera qu’ajouter aux difficultés orthographiques. Mais pour les néo-féministes activistes, les contraintes du système, son autonomie relative sont contingentes (ou plutôt elles n’existent pas, car l’orthographe, et au-delà la langue française, sont des phénomènes de part en part sociaux, que l’on peut modifier à volonté pour les imposer à l’ensemble de la société. Ce qui importe, c’est l’activisme qui produit du collectif et qu’importe s’il complique la vie des lecteurs et des scripteurs !).

Sur féminicide, wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9minicide)

On trouvera documents et analyses de la campagne d’affichage de Marguerite Stern sur le blog wolfparisblog. Stop féminicide/Schluss mit den Frauenmorden: Aktuelle Aktionen in Frankreich par wolfparisblog

Marguerite Stern est interviewée sur :http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Zemon Davis, Nathalie, 1988, Pour sauver sa vie. Les récits de pardon au XVIe siècle, Paris, Seuil.

Sur l’orthographe inclusive, l’exposé des convictions d’Eliane Viennot, 2014, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe.

Et la réponse des grammairiens Danièle Manesse et Gilles Siouffi, éds, 2019, Le Féminin & le Masculin dans la langue. L’écriture inclusive en questions,  Paris, ESF… qui critiquent les analyses historiques d’Eliane Viennot et montrent pourquoi selon eux l’orthographe inclusive n’est pas une avancée.

La Rotonde de La Villette

Claude-Nicolas Ledoux à Paris (2)

Il fait un vilain petit vent de novembre. Mais nous n’avons pas peur du vent. Et comme au Nord-Est, des monuments prévus par Nicolas Ledoux, il ne reste que la Rotonde de la Villette, anciennement Barrière de Saint-Martin, nous prenons tranquillement la ligne 2 jusqu’à Jaurès.

Rotonde de la Villette

Devant la rotonde, c’est à Piero della Francesca que l’on pense d’abord, à sa cité idéale qui comporte un bâtiment cylindrique à étages de colonnes.

Cité idéale. Tableau attribué à Piero della Francesca

Ceci dit, dans son traité, Ledoux fait référence à Palladio et à ses continuateurs anglais. Le bâtiment, qu’on appelait alors la Barrière Saint-Martin, est composé de l’imbrication de deux formes une assise rectangulaire, surmonté d’une rotonde de sorte que, non, ce n’est pas la même architecture, ni sans doute la même destination. Comment parler de cité idéale pour ce que Louis-Sébastien Mercier appelait les « antres du fisc » dans son Tableau de Paris:

« Ce qui est révoltant pour tous les regards, c’est de voir les antres du fisc métamorphosés en palais à colonnes, qui sont de véritables forteresses. Des figures colossales accompagnent ces monuments. On en voit une du côté de Passy qui tient en main des chaînes, qu’elle offre à ceux qui arrivent ; c’est le génie fiscal personnifié sous ses véritables attributs. Ah ! Monsieur Ledoux, vous êtes un terrible architecte ! »

Ce qui est sûr, c’est qu’on retrouve à La Rotonde la grammaire classique de l’architecture, la symétrie des  quatre péristyles en saillie ornés de huit piliers doriques surmontés d’un fronton triangulaire qui crée une impression monumentale, la galerie circulaire du dessus avec ses colonnes accouplées plus légères…

La Rotonde a abrité une caserne pour la garde municipale en 1830, puis un grenier à sel jusqu’en 1921, puis l’entrepôt des douanes du canal Saint-Martin en 1860, ce qui l’a sauvée de la démolition. Restaurée après l’incendie des docks de La Villette par les Communards, en 1871, elle est ensuite abandonnée. De 1960 à 2004, elle a abrité les bureaux du Vieux Paris. Aujourd’hui, la Rotonde n’a plus rien de délabré ; on voit ses formes nobles et elle a trouvé une utilité sociale qui correspond au nouveau Paris puisque l’espace modulaire accueille des expositions, des activités diverses qui vont du cours de yoga à « l’évènement » de mode, et un restaurant qui doit être bien agréable l’été sur la terrasse.

Quand on tourne le dos au bâtiment, on voit le grand bassin de la Villette où la maire autorise la baignade (en fait, seules deux piscines sont autorisées, mais c’est une piscine de plein air au milieu de l’eau, bien plus plaisante que les piscines couvertes).

Bassin de la Villette

Et sur le côté, l’écluse de la Villette, bordée d’un chemin, ombreux à cet endroit.

Ecluse de la Villette

Puis, l’avenue bien luisante encore de la dernière averse :

Quai de la Loire

Aujourd’hui, c’est novembre ; le soleil est en train de disparaître et nous nous réfugions dans le café de la Rotonde. Nous sommes protégés de ce perfide vent de novembre et nous avons droit au dernier reste de lumière grâce au puits zénithal.

Café de la Rotonde

A cinq heures, c’est un petit bar tranquille où le café coûte 2 euros et où on se parle à voix basse. Le 11 novembre est sans doute pour quelque chose dans cette tranquillité, mais nous ne verrons ni le restaurant, ni la galerie car tout est fermé. 

On se parle à voix basse du génie de l’architecte qui avec des colonnes, des frontons de petits temples grecs, des puits de lumière et des soubassements assemble des formes avec une liberté qui fait tout voir autrement.

 L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation (1804)

Puisque c’est novembre et qu’il fait frais, je suis allée lire le traité d’architecture de Claude-Nicolas Ledoux en bibliothèque. On le retrouve de l’autre côté de sa jeunesse. Son échec du mur des Fermiers Généraux et le refus de son projet de Palais de Justice pour Aix-en-Provence, ont été suivis par la chute de l’Ancien régime. Sa clientèle a fui. Il est bientôt arrêté et conduit à la prison de La Force. Dans l’enclos de la prison, où il restera de novembre 1793 à janvier 1795, le pauvre Ledoux travaille à l’esquisse d’un traité d’architecture. De cette expérience cruelle il reste un paragraphe allusif sur le moment où il s’est cru perdu :

Je suis interrompu… La hache nationale étoit levée, on appelle Ledoux, ce n’est pas moi ; ma conscience, mon heureuse étoile me le dictoient : c’étoit un docteur de Sorbonne du même nom. Malheureuse victime !… Je continue »

Après la Révolution, il ne retrouvera plus de commande importante. Sa femme et sa fille préférée sont mortes. Il est en procès avec sa seconde fille. Il écrit dans l’espoir de retrouver la faveur du public en défendant son art et son œuvre. L’architecture est pour lui un art synthétique qui égale l’homme au grand architecte de l’univers, inséparable du monde utopique dont il rêve en bon fils des Lumières.

Voici  par exemple ce dessin de l’intérieur du théâtre de Besançon qui se reflète dans l’œil du spectateur, rappelant ainsi l’importance qu’il donne à la vue et l’utopie égalitaire qui supprime les places où l’on est debout et d’où on ne voit rien et organise la salle comme un amphithéâtre :

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« Voyez l’agitation et le mouvement convulsif qui règnent dans toutes les places. Une partie des spectateurs s’élance sur la pointe du pied pour subvenir à l’insuffisance de sa taille ; une autre partie, ayant une mi-tête de plus que celle-ci, lui cache la scène toute entière. [..]

Quoi des loges amphithéâtres, connues en 1776, des cercles progressifs que nous applaudissons chez les anciens ; cette égalité qui confond les rangs, [..] » (1804 [1997] p. 384)

Cet œil du spectateur, satisfait de bien voir, a fasciné les surréalistes et Magritte l’a copié dans son Faux Miroir qui présente au spectateur un œil, instrument indispensable de son rapport à l’art, qui n’est qu’un trompe l’œil…puisqu’il montre ce qui est à la source du tableau (un ciel contemplé auparavant, ou qui correspond à une vision intérieure) et non le spectateur qui le regarde et devrait donc s’y refléter.

Le Faux Miroir (René Magritte)

A côté de l’œuvre réalisée, voici l’œuvre inventée désormais en toute liberté, la ville idéale de Chaux que Ledoux n’a pas réussi à faire construire dans la forêt de Chaux à côté d’Arc-et-Sénans, et qu’il peut donc composer à sa volonté. Il montre des monuments à la gaîté, un tribunal (ou Pacifère, car le monde de l’Utopie est aussi un monde de la néologie) …

Le tribunal ou Pacifère

… un cimetière qui s’organise autour de la forme simple d’une immense sphère, symbole d’éternité et de perfection.

Cimetière de la ville imaginaire de Chaux
La montée au ciel des morts (cimetière de la ville de Chaux)

… des bains publics, des maisons entourées de champs et de bois, les maisons luxueuses des gardes et des commis, des villas qui ressemblent à de petits temples à l’orée de bois, ou ce monument que Ledoux aurait voulu édifier un temple de mémoire en l’honneur des femmes (car alors que les guerriers détruisent la civilisation, les femmes la protègent) :

« On élève des temples à la sagesse, aux vertus publiques ; ne dérivent-elles pas des vertus particulières ? Si la justice n’admet qu’une balance, doit-elle avoir deux mesures ? Eh ! pourquoi n’associeroit-on pas les femmes au culte que l’on rend aux demi-dieux, quand l’histoire nous sollicite  à les mettre au niveau de l’homme ; n’est-ce pas consacrer une ame pour servir deux corps ? Pourquoi n’éleveroit-on pas des colonnes triomphales pour retracer les traits principaux qui les distinguent ?  »

Ledoux bouscule nos catégories. Avec ses octrois, ou avec Arc-et-Sénans, il participe de l’invention d’une police de l’espace qui renforce le contrôle des pouvoirs sur la production et la circulation des marchandises et on peut voir en lui un des inventeurs de la société de surveillance où chacun est sous le regard de gardes et de surveillants. Pourtant, c’est aussi Ledoux qui dessine le rêve d’une société plus égalitaire et plus civilisée, où tous, sans distinction, ont droit à la beauté. Mais est-ce tellement contradictoire ?

(voir https://wordpress.com/block-editor/post/passagedutemps.wordpress.com/6182 )

Foucault, Michel, 1975, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, NRF.

Ledoux, Claude-Nicolas, (1736-1806), L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des meurs et de la législation, Paris, Herman. (et sur Gallica, en accès libre l’édition originale, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k857284.image

Ozouf, Mona, 1966, « Architecture et urbanisme : l’image de la ville chez Claude-Nicolas Ledoux » Annales, n° 6.

Voir aussi Le mur des Fermiers généraux : de la place de l’Ile de la Réunion aux pavillons de Bercy

Le mur des Fermiers généraux : de la place de l’Ile de la Réunion aux pavillons de Bercy

Ledoux à Paris (1)

Je me demandais de temps en temps pourquoi la ligne 2 et la ligne 6 du métro avaient des parties aériennes et pourquoi, elles comportaient des courbes impressionnantes alors que les autres lignes filaient droit sous la terre. C’est par hasard que j’ai lu qu’elles suivaient le tracé du mur des Fermiers généraux.

Claude-Nicolas Ledoux et les Fermiers généraux

Il y a eu 7 enceintes successives autour de Paris. Les plus connues sont le rempart du 4e siècle qui protégeait l’île de la Cité, celle de Philippe Auguste dont on trouve encore beaucoup de traces, celle de Charles V… et  l’enceinte des Fermiers généraux (une compagnie de financiers, la « Ferme générale » qui, sous l’Ancien Régime, prenaient à ferme le recouvrement des impôts). En 1784, le chimiste et Fermier général Lavoisier, voulant faire payer des droits d’entrée sur les marchandises à un maximum de Parisiens, obtient de Calonne, contrôleur général des finances, d’ériger un mur continu, doublé d’une voie de circulation externe et d’un chemin de ronde interne. Le tracé fut arrêté début 1785 et la construction des pavillons qui devaient abriter les bureaux et les logements du personnel confiée à l’architecte Claude-Nicolas Ledoux (1736-1806) qui dessina 55 pavillons chacun de structure unique. Calonne et Ledoux voulurent profiter de l’occasion pour donner un caractère monumental aux portes de la capitale, d’où leur nom de Propylées qui devait rappeler les entrées de l’Acropole d’Athènes.

Il faudrait raconter toute l’histoire de cet architecte d’extraction modeste, comblé d’amour et de succès sous l’Ancien Régime, construisant des palais pour l’aristocratie et des cités-usines pour l’appareil d’Etat à Arc et Sénan.

Claude-Nicolas Ledoux et sa fille Adelaïde

Il faudrait aussi parler de son projet utopique de ville, anticipation rêveuse des cités fourriéristes du 19e siècle. J’aimerais rester davantage en sa compagnie, mais ma promenade parisienne attend. Je reste à Paris, quitte à organiser rapidement une expédition aux salines d’Arc et Sénan.

La bonne étoile de Ledoux semble le quitter en 1787. Le mur est évidemment très impopulaire. Beaumarchais qui  cite ou qui  invente cet alexandrin résume : « Le mur murant Paris rend Paris murmurant. » L’architecte est accusé de bâtir des bâtiments à colonnades ruineux pour mieux écraser d’impôts les Parisiens. Le successeur de Calonne suspend les travaux et Ledoux est définitivement remplacé en 1789.. .

Le mur enserrant Paris dans un anneau de 23 km est tout de même achevé. Haut de 3m 30, il est percé d’une soixantaine de portes. Même si le projet a été revu à la baisse, la plupart des Propylées ont été sauvées. Mais la Révolution éclate. Avant même la Prise de la Bastille, du 10 au 14 juillet, le peuple essaie d’incendier le mur. Ce dernier est rebâti rapidement, on y installe les commis de l’octroi en juin 1790.

Mur des Fermiers généraux (source BNF. Gallica)

Devant les protestations, l’Assemblée législative vote en mars 1791 la suppression des droits d’entrée aux barrières de Paris. Ils sont rétablis en 1798 par le Directoire, sous le vocable « d’octroi municipal de bienfaisance », au seul bénéfice de la ville de Paris avant de disparaître en 1860 quand Haussmann fait démolir le mur pour annexer les villages qui entouraient Paris (Mais les régimes s’écroulent et les impôts demeurent, quitte à changer de nom et je ne sais pas si la TVA est moins lourde que l’octroi de la ferme générale).

Lavoisier que nous admirons comme le « père de la chimie moderne » (il a énoncé la première version de la loi de conservation de la matière, identifié et baptisé l’oxygène, réformé la nomenclature chimique sur une base rationnelle….) était surtout connu de son temps comme « fermier général » et inventeur de l’assignat, ce qui lui vaudra d’être arrêté et guillotiné. On prête au vice-président du tribunal, un certain Coffinhal, la formule sans doute apocryphe : «La République n’a pas besoin de savants !»… A nouveau, j’aurais bien voulu m’attarder sur sa vie, mais enfin ce billet serait beaucoup trop long !

Quant à Ledoux, il est lui aussi arrêté en 1793, le 29 Novembre, par le comité révolutionnaire du faubourg du Nord qui lui reproche de ne pas avoir assez changé d’attitude après 1789. Il sera libéré le 13 Janvier 1795 après avoir échappé de peu à la guiIIotine. Réhabilité, il prend place dans les assemblées académiques. Cependant il ne construira plus. En 1804 il publie, à son compte, son livre L’architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation, ouvrage à la rédaction duquel il a consacré ses dernières années. Il meurt à Paris le 18 Novembre 1806  à l’âge de soixante-dix huit ans.

Ledoux n’a pas de chance. Presque toutes ses portes ont été détruites au 19e siècle. De plus, très peu ont été gravées pour son ouvrage L’Architecture. Les 273 dessins expédiés à Saint-Pétersbourg en 1789 ont sans doute disparu dans l’incendie de la bibliothèque impériale. Des dessins ont été égarés au cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale. Il faut se contenter de représentations un peu plus tardives comme celles de Palaiseau :

Aujourd’hui, rien ne signale l’enceinte. Ce sont les mêmes successions d’immeubles, de chapelles, de commerces, épiceries, bars tabac, restaurants, ateliers de dépannage, de part et d’autre du tracé, qui montrent que, comme chaque fois, la ville a tranquillement continué à grandir. Rien, sauf les lignes de métro 6 et 2 qui, à peu de choses près, suivent le tracé du mur des Fermiers généraux, partant de la place de la Nation, pour arriver à la place de l’Etoile.

Le mur de Nation à Denfert

A l’arrêt de métro Nation, place de l’Ile de la Réunion, a subsisté le pavillon Philippe-Auguste en belles pierres de taille et sa colonne (surmontée d’un Philippe Auguste plus tardif). En face, de l’autre côté de l’avenue du Trône, sur la place des Antilles, on trouve un ensemble jumeau avec pavillon Saint-Louis et sa colonne.

Palaiseau. Barrière du Trône (aujourd’hui de Vincennes)

Malgré leur fronton de petit temple, leur forme trapue qui s’inscrit dans un cube vise surtout à donner une impression de force. C’est un symbole de pouvoir, fait pour durer.

Pavillon Philippe Auguste

Deux plaques signalent l’une que la guillotine a été installée là du 13 juin au 8 juillet 1794 ; l’autre qu’il y a eu 6 militants indépendantistes algériens et un syndicaliste français tués ainsi que de nombreux blessés lors de la répression d’une manifestation le 14 juillet 1953.

En s’engageant dans le boulevard de Picpus tout proche, on remonte jusqu’à la place Daumesnil, aménagée à l’emplacement de la barrière de Reuilly. Là, aucune trace des vestiges du mur. J’en profite  pour faire un petit détour par la rue de Charenton. Dans cette longue rue si disparate, on trouve au numéro 199 quatre atlantes du sculpteur Pierre-Alexandre Morlon (1878-1951) : un forgeron à tablier qui vient de réaliser une clé, et un marin en ciré :

un mineur à casque et lanterne, un paysan à serpette,

Ces Atlantes ne montrent pas leurs muscles. Ils ont l’air surtout bien las de porter ces lourds balcons et on peut penser qu’ils aspirent à la liberté. Les derniers étages sont décorés par des torsades de feuilles de vigne et de grappes de raisin.

A Paris, un peu partout, on rencontre dans des rues modestes comme il y en a partout ces immeubles (celui-ci a été primé en 1911) dont on voudrait connaître le commanditaire pour mieux comprendre ses motivations.

Voici la descente vers Bercy où, le Ministère des Finances a avalé deux pavillons. Je ncvrois qu’ils ont été conçu par le successeur de Ledoux et leur style est moins inspiré.

Ministère des Finances. Depuis le boulevard de Bercy

On voit d’abord seulement l’immense bâtiment blanc et noir  puis on arrive rue de Bercy :

Pavillon de Bercy

Après une petite pause pour admirer un cycliste acrobate, il faut longer le bâtiment pour voir le second pavillon, quai de Bercy. En contrebas, dans des sortes de douves (destinées à protéger les inspecteurs des finances ?), il y a des statues que personne ne regarde, Pourtant la Pénélope de Bourdelle a beaucoup de charme.

Ministère des finances. Pénélope de Bourdelle
Pavillon de la Rapée. Ministère des Finances
Rive gauche depuis Bercy

L’art mural sur le boulevard Vincent Auriol à l’automne 2019 : tout est en mouvement

Il faut une constance que je n’ai pas pour ne pister que Ledoux quand on se promène à Paris car pour monter jusqu’aux barrières de d’Enfer, il faut prendre le boulevard Vincent Auriol et le mur, qui avait été déplacé afin de permettre de rattacher à Paris le village d’Austerlitz, a été entièrement détruit.

Une fois de plus, je parcours ce boulevard métamorphosé par le street art en guettant les nouveaux murs décorés. Six mois après notre dernière balade, de nouveaux collages ont fait leur apparition. Je n’aimais guère l’art de D FAce. Quelqu’un a peint des virgules noires et roses de l’autre côté de l’immeuble de la place Pinel. Peu importe que je n’apprécie pas davantage, je dois bien reconnaître que ça existe, que ça attire l’œil et que l’ensemble met de la couleur jusque dans le ciel gris du mois de novembre.

place Pinel. Baiser de D Face et imeuble à virgules

Là où les flâneurs ne regardent que Turncoat, l’autre grande fresque de D.Face, deux femmes qui lui tournent le dos ne voient que le jardinet où jouent leurs petits-enfants. Elles vivent dans un autre monde, sans se soucier des couleurs tonitruantes et de la romance pop qui se raconte dans leur dos. Elles n’ont aucun effort à faire pour faire partie de l’histoire du quartier. Elles sont de là, tout simplement. J’aimerais m’arrêter davantage m’asseoir sur le banc, entamer la conversation et écouter leur histoire.

Sous le fresque de D. Face

Ce collage des deux mondes est à l’image de Paris, où nous sommes (presque) tous des étrangers, des passants.

Un peu plus haut le grand panneau décoratif d’Add Fuel, Azulejos, que j’avais vu en cours a un vis-à-vis de l’autre côté du boulevard :

Add Fuel. Azulejos

La fresque des jumeaux qui signent Hownosm, Sun Daze est achevée au 167.

HowSnosm. Sun Daze

La très belle peinture bondissante du Chinois DALeast  au 154 qu’il décrit ainsi sur le site de la Galerie Itinérance :

Mon dernier mur représente deux léopards qui sont en fait une créature unifiée, dont les actions semblent causer sa brisure en deux. Ils sont connectés quels que que soient leurs actions, qu’il s’agisse de jouer, de se battre ou d’aimer, le résultat affectera directement cette créature. C’est le reflet de beaucoup de situations dans la vie.

DaLeast. Deux léopards

Il faudrait ajouter tous les petits artistes qui se sentent poussés par les grands fresquistes, moins disciplinés, plus chiens fous, accrochant l’un d’étranges reliques aux murs :

 Installant pour l’autre ses portraits criards sous les arcades du métro.

Jeunes pousses. Arcades du métro National

Trois mondes s’ignorent le long du boulevard Vincent Auriol : celui du flâneur qui cherche les traces d’un 18e siècle décidément effacé ; celui du touriste qui traverse le quartier en jouissant du spectacle de la ville moderne ; celui des petites vieilles installées sur le banc de leurs habitudes qui tournent le dos à la terrible femme de l’affiche avec son rouge à lèvres tonitruant et se racontent la vie de là-bas (mais sans doute leur là-bas est-il un ici définitif)

Voir aussi : La Rotonde de La Villette

Les fresques du boulevard Vincent Auriol ; passagedutemps.wordpress.com/2019/04/19/les-fresques-du-boulevard-vincent-auriol/

Bibliographie succincte

 https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Liste_des_barrières_de_Paris&oldid=163693851 ».

Catégories :

http://webdocument.online.fr/BP-M1-annexes.pdf

BLOND Stéphane « Les barrières de Paris », Histoire par l’image [en ligne], consulté le 11 novembre 2019. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/barrieres-paris

Commission du vieux Paris, 1979, Ledoux et Paris, Cahiers de La Rotonde, 3, Paris, Rotonde de La Villette.

Gallet, Michel, 1980, Claure-Nicolas Ledoux, Paris, Ed Picard.

Gagneux, Renaud, Prouvost Denis, Gaffard, Emmanuel, 2004, Sur les traces des enceintes de Paris. Promenades au long des murs disparus, Parigramme.

Ledoux, Claude-Nicolas, (1736-1806), L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des meurs et de la législation, Paris, Herman.

Lyonnet, Jean-Pierre , 2013, Propylées de Paris -1785-1788 Claude-Nicolas Ledoux, Editions Honoré Clair.

Jean-Pierre Lyonnet, <em>Les Propylées de Paris (1785-1788), Claude Nicolas Ledoux, Une promenade au clair de lune</em>,

Palaiseau. Gravures, 1819.

Le parc d’eau de Courances

Courances est un château de pure imagination. Il a effectivement été édifié au début du XVIIe siècle, mais de son état primitif, il ne restait pas grand-chose lorsqu’en 1871, le baron Samuel de Haber, un banquier suisse, héritier des banquiers des grands-ducs de Bade, l’a racheté.  En faisant restaurer des bâtiments à demi ruinés, il avait fait ajouter un escalier en fer à cheval, sur le modèle du château de Fontainebleau, et un élégant parement de briques qui n’était pas dans l’original. Ainsi transformé, Courances correspond mieux aux images rêvées que nous nous faisons du style Henri IV et Louis XIII et maintenant qu’un siècle a passé quelle différence entre le « vrai » XVIIe et la belle construction d’aujourd’hui « à moitié fausse »  ?

Courances. Le château
L’escalier à double révolution, imité de Fontainebleau

L’intérieur de la demeure, toujours habitée par des héritiers de Samuel de Haber, ne se visite qu’en partie. Mais nous sommes venus d’abord pour le parc de 76 hectares, un des plus beaux jardins de France, disent les guides. De la Renaissance, le jardin, un temps abandonné, a gardé le goût des jeux d’eau ; de l’âge classique, le tracé géométrique des allées ouvrant sur des perspectives lointaines, mais les propriétaires, aidés par de merveilleux jardiniers, les Duchêne père et fils, ont renoncé au gravier et à la taille géométrique des arbres. Après-guerre, Jean-Louis de Ganay, en charge du domaine, a réaménagé à son tour le parc et les pièces d’eau. Il a planté des peupliers, notamment le long du grand canal. Il a agrandi les pelouses entourant les dix-sept pièces d’eau sans doute parce qu’il était sensible à l’élégance de ces grands tapis d’herbe (en partie aussi dans un souci d’économie : cinq personnes suffisent pour l’entretien du domaine). L’actuelle châtelaine, Valentine de Ganay, développe aujourd’hui avec beaucoup d’énergie une agriculture bio et sans labour sur les 500 hectares qui appartiennent toujours à sa famille.

Ainsi, les bosquets du parc poussent au naturel et les branches basses des vieux platanes ploient jusqu’à l’eau.

Courances. Des platanes

Il y a toujours au fond d’une allée une statue, un bassin qui font voir la profondeur de l’espace.

Les couleurs montent de cette masse de feuillages, les verts de l’été, déjà touchés par le roux et le jaune de l’automne.  Elles viennent colorer l’eau des douves et des bassins.

En suivant une allée plantée de hêtres, j’arrive très vite au jardin anglo-japonais, conçu à la Belle époque par Berthe de Ganay, petite fille du baron. Ravagé par la seconde guerre mondiale, il a retrouvé une nouvelle vie grâce à Philippine de Noailles, épouse du petit fils du baron. Il se regarde comme le tableau d’un coloriste éblouissant (de loin car il est protégé par des barrières). Le rouge intense des érables et les boules des buis contrastent avec la sobriété du reste du parc.

Courances. Fragment du Jardin japonais

Courances doit son nom à quatorze sources cachées dans les bois qui irriguent dix-sept pièces d’eau. La source du rond de Moigny, filtrée par le sable, est si transparente qu’elle transfigure le moindre caillou en joyau. Il paraît que ces eaux courantes aidées par les carpes qui broutent les herbes aquatiques suffisent pour entretenir les bassins.

En se penchant bien, selon qu’on tourne la tête vers la lumière ou vers l’ombre, on passe d’un monde roux qui semble naître de l’eau à un monde bleu traversé de petites irisations.

Le temps pluvieux a vidé le parc et permet d’échapper aux foules bruyantes qui envahissent les lieux célèbres. Je marche sur des tapis d’herbe autour des principales pièces d’eau de la propriété : Grand  canal, Nappes (qui sont des bassins en escalier), Miroir d’eau à l’arrière du château. Sur mon passage, je fais lever des bouffées de parfum d’herbe mouillée dont l’odeur se respire jusqu’au vertige. On a du mal à la raconter. Pourtant, elle réveille des souvenirs entêtants, de jeux dans des prairies, de courses, de luttes, de roulades, avant de se coucher sur le dos pour regarder les nuages. Dans ce temps-là, je fredonnais une chanson dont j’aimais la douceur  un peu molle : «  Je me suis couché dans l’herbe pour écouter le vent, écouter chanter l’herbe des champs ». Aujourd’hui, les jeux de l’enfance sont perdus et je ne sais plus ce que cette chanson pouvait bien me dire, mais le parfum de l’herbe en ravive le souvenir, comme la présence fantôme de la joie d’exister.

La vie de château

Un guide nous fait visiter quelques pièces du château ouvertes au public. C’est très étonnant. Le baron mégalomane a multiplié les signes de royauté, ajoutant des lys au décor des poutres, installant une cheminée avec un bas-relief de Louis 14… Vanité (assez touchante) des actuels propriétaires qui ont disposé près de l’entrée, sur un piano, des dizaines de photographies de leurs invités prestigieux, de façon à montrer aux visiteurs que les grands de ce monde séjournent chez eux. (Le statut princier du prince Charles en première ligne semble leur importer davantage que le statut historique de de Gaulle à moins que ce soit son goût pour l’écologie qu’il partage avec Valentine de Ganay, une des propriétaires actuelles). Sur un canapé, trois petits coussins à litifs régressifs de nounours montrent que la vie continue et que le goût des habitants évolue. Pourtant, il y a un charme dans ce salon étroit où les fenêtres ouvrent sur les deux façades du château et sur les belles verdures du parc comme si nous étions dans une halte entre deux promenades.

Le salon suivant est assez vilain. Il est tout encombré de meubles, notamment une table de billard, abandonnée par  le maréchal Montgomery, adjoint au commandement des troupes de l’OTAN, basé à Fontainebleau.

Un autre comporte une peinture curieuse des cinq frères de Ganay, par un des membres de la famille, Sébastien de Ganay. L’oeuvre couvre tout un mur : sur un fond de rayures jaunes et vertes, les 5 frères posent en pied. L’aîné à califourchon sur une chaise nous regarde dans les yeux. Il ont le sourire et la belle allure de cow boys (ou de banquiers) américains.

La salle à manger est moins déprimante avec quatre tables rondes de faux marbre,  des boiseries, une frise d’assiettes accrochées près du plafond…mais manger là doit donner l’impression de descendre dans un hôtel. Il ne reste qu’à espérer que les propriétaires qui ont divisé l’espace restant en 4 appartements de 300 m2 chacun se sont inventés des appartements plus personnels.

Nous sortons un instant sur la terrasse qui permet de voir l’arrière du château et sa broderie de buis. La brume se lève. Le ciel blanc s’obscurcit peu à peu.

Broderie de buis depuis la terrasse du château

Au rez-de-chaussée, de l’aile ancienne, un autre salon dans une pièce envahie de trophées de chasse. Plus loin, une longue galerie et trois tapisseries flamandes, des scènes de singeries du 17e siècle. Les personnages sont uniquement des singes dont les vête­ments réduits à quelques accessoires, chapeaux, écharpes, turbans… servent seulement à indiquer leur sexe ou leur rôle. Les scènes sont assez plaisantes, jeux variés, tournoi, jeu de mail,  paume, jeu de dés, danses, musique. Souvent critiques : le clergé joue aux jeux d’argent…Fin de visite dans une chapelle consacrée dont on admire les boiseries.

Courances doit être magnifique par tous les temps, mais nous avons aimé cette visite d’automne, le roux des feuilles mortes, le vert des pelouses, au-dessus de nos têtes le blanc laiteux du ciel et ce fond brumeux qu’on regarde comme si un cavalier solitaire allait en surgir.

http://courances.net/wp-content/uploads/2018/07/Valentine-de-Ganay.pdf

sur les Singeries, voir l’article de Nicole de Reynies « La tenture  de Sully au château de Courance. Pour une histoire des singeries »  Revue de l’art, années 1987, https://www.persee.fr/doc/rvart_0035-1326_1987_num_77_1_347656

De l’échangeur de Bagnolet au métro Robespierre de Montreuil en passant par le parc Jean Moulin : trois paysages pour un seul nom

L’Echangeur de Bagnolet

Je n’allais pas à Bagnolet. Je voyais seulement, quand j’empruntais parfois le périphérique, deux tours, les Mercuriales, avec leurs parois réfléchissantes qui leur donnaient un air de twin towers version du pauvre, juste après l’indication d’une bretelle d’accès à la Porte de Bagnolet. Après ce repère, il fallait arriver à la Philharmonie pour retrouver un bâtiment monumental.

Au retour, je reprenais le périphérique « dense, mais fluide », regardant les lumières de la Ville et des automobiles, l’échangeur de Bagnolet, les grandes lettres sur les Mercuriales, le flux rouge des feux arrière, le flux jaune des phares d’en face qui coloriaient la chaussée mouillée.

Malgré les Mercuriales, Bagnolet n’existait pas. C’était un nom sur un panneau qui n’était là que pour être dépassé par les milliers de voitures accumulées sur le périphérique. Dans cette section, on était sûr de rencontrer un ralentissement à l’échangeur car un flot d’automobiles venues de l’autoroute A3, a plus empruntée d’Europe, s’ajoutait après l’embranchement.

J’avais beau savoir que les Parisiens vivaient surtout en banlieue. Le périphérique faisait frontière.

Un jour pourtant, j’ai dû me rendre à Bagnolet pour voir quelqu’un. J’ai regardé le plan sur Google Map. Sur le côté gauche, en bordure de ville, on voyait l’échangeur de Bagnolet qu’il était possible d’agrandir. J’ai admiré la composition de l’architecte,  Serge Lana,  la flèche formées par les rues à l’équerre de l’ancien quartier, avenue de la République, avenue Ibsen, la quasi droite du périphérique, les courbes de l’échangeur.

Les photos, aussi étaient jolies avec leurs rubans de béton qui rejoignent la voirie locale encore plus visibles que sur le dessin.

L’échangeur de Bagnolet (photo-c3a9changeur-de-bagnolet.-les-mystc3a8res-de-panane.png)

Echangeur me rappelant vaguement échangisme, j’imaginais la gigantesque partouze de la civilisation automobile, troquant des camions belges contre des automobiles locales qui se rendaient au supermarché. J’ai cherché sur Internet l’histoire du projet : Serge Lana, un de ces grands aménageurs qu’a produit la France récente, avait voulu rééquilibrer l’agglomération parisienne en modernisant Bagnolet, longtemps laissé à l’abandon. Comme dans un organisme géant, les routes et le métro de la ligne 3 allaient irriguer les organes d’une nouvelle Défense, des bureaux, des lieux de consommation et des hôtels pour hommes d’affaires tout juste débarqués de Roissy.

Il reste de ce projet encore non abouti, le terminal des cars européens, le centre commercial Bel Est et les deux tours Mercuriales de 175 et 141 m bâties entre 1975 et 1977, qui représentent une surface de 80 000 m² et sont actuellement en grande partie vides. Elles ont été acquises par le promoteur anglo-israélien Omnam. La tour Levant (côté A3) restera une tour de bureaux, la tour Ponant (côté Paris) sera transformée en hôtel haut de gamme.

Les Mercuriales depuis le noeud autoroutier de Bagnolet

Reste aussi l’arrêt de métro Gallieni, terminus de la ligne 3 qui vient du centre de Paris. Plus de coupure, plus de frontière ! J’ai réalisé qu’une station de métro faisait plus pour établir une continuité que tous les discours sur le grand Paris.

Sur le parvis, toutes les nationalités se croisent, Africaines en boubou, Maghrébines à foulard, Européens, tous en route vers le centre commercial du Bel Est où l’on trouve toutes les boutiques spécialisées de la consommation, des banques, des bijouteries, un fleuriste, une pharmacie, une bijouterie, des petites boutiques de mode et diverses formes de restauration qui masquent un peu la démesure de l’hypermarché avec ses immenses étals de viande, de crèmerie, ses dizaines de caisses enregistreuses… et ses chariots pleins à ras bords.

Je suis contente de ne pas avoir à y aller. Je profite des Franprix et autres Monoprix de Paris où l’on paie un peu plus cher, mais où on achète moins de choses, ce qui fait qu’on ne doit pas dépenser davantage au final.

Sur le parvis, des vendeurs de pizza et de poulets grillés. En face, les Roms ont installé un campement : des matelas protégés de la pluie, des chaises, une table. Pas de bébés endormis ou drogués au phénergan. Deux enfants jouent avec une trottinette profitant de la liberté de la rue, désormais interdite aux petits Parisiens (qu’on ne voit  plus jamais seuls dans l’espace public).

Bagnolet. Un abri provisoire pour des Roms
Bagnolet. L’Echangeur vu de dessous

Le Bagnolet villageois

Il suffit de tourner dans la rue des Fleurs pour échapper à la foule et pour se retrouver dans des rues villageoises au nom fleuri. Le bruit de la ville vient de très loin.

La proximité de la Société de Distribution de Chaleur de Bagnolet (SDCB) qui fournit le  chauffage urbain d’une partie de la ville empêche encore les prix de s’envoler car on n’aime jamais trop vivre à proximité de grandes cheminées…

Plus haut, de l’autre côté de l’avenue Jules Vercruysse, le quartier est en voie de « boboïsation. Les maisons sont souvent étroites, les étages rares, encore plus rares, les balcons, mais il suffit d’une glycine, d’une vigne vierge pour transformer en villa une bicoque joliment retapée. Les annonces sur Internet proposent des maisonnettes à 650 000 euros.

Bagnolet, rue des Arts

Les ombres du Bagnolet d’antan sont en train de partir. Les ruelles tranquilles se partagent entre des maisons où des familles venues d’ailleurs s’entassent et des maisons aux baies vitrées qui font rentrer la lumière à flots dans leurs salons.

Bagnolet. Etendage. Rue des Arts
Bagnolet. Rue des Arts

Quelque part, un enfant s’essaie au violon. La mélodie qui grince un peu n’enlève rien à la sérénité de la rue.

Parc Jean Moulin – Les Guilands

Comme il fait beau, je décide de poursuivre mon chemin et de rentrer par Le Parc Jean Moulin – Les Guilands qui permet de redescendre sur Montreuil et de rentrer par la ligne9.

Il s’agit de la réunification de deux parcs, l’un sur la ville de Bagnolet et l’autre sur Montreuil, ce qui permet d’atteindre 26 hectares de verdure. On entre par une pinède à Bagnolet et on rencontre un terrain occupé ce jour-là par des joueurs d’un sport non identifiable. Il semble que l’équipe soit pakistanaise. Armés de battes de baseball ou de cricket, les joueurs se balancent d’une jambe sur l’autre en attendant qu’une balle soit lancée (qui la plupart du temps rate son but). Le meneur de jeu pousse un cri terrible et tombe tout de suite dans une apathie étonnante. Les joueurs ont l’air de s’endormir et nous nous assoupissons au soleil en attendant le coup suivant qui vient… ou qui ne vient pas.

Plus loin, une aire de jeu pour enfants ; les panneaux expliquent que des animations comme la venue d’un cirque sont organisées toute l’année.

Plus loin, une esplanade, une grande prairie, avec vue sur des jardins partagés et sur les grands ensembles.

Parc Jean Moulin-Les Guilands

La Maison du parc et son esthétique Ikea

La Maison du Parc

Coté Montreuil, on peut apercevoir la « Cascadelle », un escalier de plus de 100 marches. Dommage ! La cascade d’eau annoncée ne coule pas. Plus haut, un étang artificiel avec ses canards et dit-on la nuit des fouines, furets et autres petits carnassiers.

Redescente vers Montreuil :

Cheminée de l’ancienne usine plâtrière de Montreuil (et street art sur le mur de la rue Marcel Dufriche)
rue Marcel Dufriche

Tant pis pour Paris-le-petit qui se croyait protégé de la banlieue grâce au périphérique (qui avait lui-même pris la place des fortifications militaires désaffectées après la première guerre mondiale). En redescendant du grand parc dont j’ignorais l’existence, je me suis demandé qui vivait de l’autre côté. Au fond, c’était peut-être Paris, encerclé, qui était privé de sa moitié du ciel.

Bibliographie : Groupe Tomato architectes, 2003, Paris , La Ville du Périphérique, Le Moniteur (ce groupe d’architectes défend l’idée de transformations  en cours permettant de mieux intégrer périphérique et banlieue)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Tours_Mercuriales