Le féminisme s’affiche dans la ville

Au début du mois de septembre 2019, on a pu voir dans Paris une grande campagne d’affichage.

Un changement de catégorie pour changer les mentalités : du crime passionnel au féminicide

En lettres capitales noires sur fond blanc, les collages informaient sur des meurtres de femmes par leurs conjoints ou leurs compagnons, et rendaient une identité aux victimes en affichant leur prénom, leur âge au moment de la mort et les moyens souvent atroces du crime :

104e féminicide. Monique… Boulevard de Ménilmontant
125e féminicide. Shaïna 15 ans, poignardée et brûlée par son mec. Photo Wolf Jöckel

Montrer que chaque victime est une personne ne suffisait pas. Chaque morte renvoyait à un décompte minutieux des crimes pour montrer l’ampleur du massacre. Le langage « neutre » des faits était un bon moyen de sensibiliser les passants en les confrontant à la gravité de la situation. Le même procédé argumentatif employant l’objectivité du chiffrage pour un effet émotif maximum pouvait passer par des messages plus généraux.

En France, un féminicide tous les 2 jours

D’autres collages s’en prenaient à un état d’esprit machiste, qui encourage les passages à l’acte :

Le machisme tue. Place Pinel

ou mettaient en cause la responsabilité des grandes institutions de la République, en particulier l’apathie de la justice qui sous-estime systématiquement la dangerosité des conjoints.

La justice a signé mon arrêt de mort. Bassin de la Villette

Enfin, elles en appelaient à la solidarité :

A nos soeurs assassinées. Rue du Renard

… Et à l’action :

Rue de Charonnes. Pas une de plus

Le mot féminicide, apparaissait fréquemment sur les affiches, associé au décompte des meurtres. A lui seul, il n’avait certainement pas le pouvoir miraculeux de reconfigurer les esprits, mais il était inséparable de l’aspect visuel des affiches presque toutes semblables, lettres noires sur fond blanc comme des faire-part de deuil, lettres rouges couleur du sang, qui interpellaient les passants, et des slogans qui personnalisaient les victimes et montraient l’ampleur du problème. La dénomination féminicide venait seulement (et ce n’est pas rien) condenser la représentation « genrée » du crime de façon intéressante parce que le mot construit de façon motivée, sur femme + -cide, du latin caedere (qui signifie tuer), affirmait dans sa forme même qu’une femme avait été tuée parce que femme.

La campagne de Marguerite Stern

Derrière cette campagne, il y avait une militante, Marguerite Stern. Elle avait lancé, pendant l’été 2019, une « grande session de collage contre les féminicides » qui invitait  les femmes à se réunir pour peindre, puis coller ensemble des messages dans les rues de Paris. Cette forme d’action a remporté un grand succès. Malgré l’amende de 400 euros infligée au groupe dans la nuit du 7 septembre 2019 :

« Nos messages étaient donc les suivants : «Aux femmes assassinées la patrie indifférente» et «Féminicides : grande cause du quinquennat». On a été interrompu pendant l’action par des agents de la mairie de Paris. Ils ont passé 45 minutes à chercher nos identités et à nous verbaliser alors qu’on ne colle que du papier sur des murs. » http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Les tribunaux connaissent la catégorie des « crimes passionnels », dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse. Longtemps, ces homicides masculins ont été jugés  avec une certaine mansuétude au nom de la passion. Pour la période de la Renaissance, l’historienne Nathalie Zemon Davis a publié une analyse des lettres de pardon accordées par les rois de France aux meurtriers. L’acte criminel est souvent excusé par « la chaude cole », la colère, qui saisit le mari trompé ou désespéré par l’abandon de sa femme…

Un mot pour transformer la réalité sociale

Parler de féminicide, c’est construire autrement la réalité sociale, en arrachant le crime au fait-divers pour le convertir en crime contre la moitié dominée de la population. C’est bien ce qu’affirme une affiche placardée sur les murs de la Philharmonie de Paris : les femmes meurent parce qu’elles sont des femmes.et que des hommes considèrent qu’elles sont de ce fait leur propriété.

Etre une femme tue. Mur de la Philharmonie de Paris. Boulevard Sérurier

Le féminicide (théorisé en 1992 par la criminologue britannique Jill Radford) est le résultat d’une violence intrinsèquement masculine qui ne relève plus du fait divers, mais de l’inégalité entre les sexes.

Evidemment ce mot peut attirer l’attention des passants et changer leur perception, mais il n’aura vraiment de pouvoir que si des magistrats punissent les coupables. C’est pourquoi, imposer cette catégorie dans le domaine juridique est un enjeu essentiel pour les militants.

Jusqu’à aujourd’hui, le féminicide n’est pas entré dans le Code pénal et fait l’objet d’un débat assez âpre. Ses adversaires soulignent que la notion de meurtre sexiste couvre le meurtre d’un mari par sa femme, ou d’une lesbienne par sa compagne. A quoi, les militants ont beau jeu de rétorquer que statistiquement, les victimes  sont très souvent des femmes (en 2018 sur 149 victimes 121 étaient des femmes (cf. les chiffres communiquées par l’AFP https://www.youtube.com/watch?v=JhyrggyycfI).

L’orthographe inclusive : une façon de lutter pour une meilleure visibilité des femmes ?

Dans un régime démocratique, les individus peuvent protester contre ce qui les opprime. L’exigence d’égalité augmentant à juste titre, le tolérable devient insupportable. Il en va ainsi de la domination masculine. On assiste aujourd’hui à une demande de reconnaissance de l’oppression des femmes, victimes du patriarcat depuis des millénaires, et à l’appel militant pour transformer cette souffrance en indignation. Des militants estiment que les représentations jouent un rôle essentiel dans la façon dont est définie l’identité des individus, et que la langue, vue comme entièrement réductible à « un produit du patriarcat  » , doit être « réparée », par le recours à des néologismes ou à d’autres moyens de la purger de tout sexisme.

Depuis plus de trente ans, des femmes luttent pour féminiser leurs titres, leurs fonctions, le nom de leurs professions et la quasi-totalité des linguistes est d’accord avec elles.

Cependant cette unanimité s’est fissurée récemment quand de nouvelles féministes ont décidé de modifier aussi le code orthographique pour « assurer la visibilité des femmes dans l’écriture ». Ainsi dans plusieurs administrations et dans les universités sont apparues au pluriel des formes comme cher.e.s ami.e.s, supposées mieux prendre en compte les femmes. Les tenants de cette pratique désignent sous le nom d’écriture inclusive un ensemble de moyens qui vont de la féminisation des noms de métier à des procédés discursifs comme l’énumération (chères amies et chers amis), à la préférence donnée à des noms épicènes qui ne différencient pas le masculin et le féminin (chers collègues) et à la transformation de l’orthographe. Ces moyens sont regroupés sous l’étiquette « écriture inclusive » car ils ont une même fonction : afficher la présence des femmes et refuser l’usage du masculin pluriel (chers amis) comme forme « neutralisée » renvoyant indifféremment aux deux sexes.

Inversement, les adversaires de l’écriture inclusive refusent de mélanger systèmes linguistiques et discours, et discutent secteur de la langue par secteur de la langue les réformes proposées : l’énumération relève des normes d’usage que chacun peut suivre en fonction des genres discursifs, ou de ses goûts stylistiques, mais les propositions concernant l’orthographe impactent le fonctionnement du système graphique et méritent une discussion « technique ».

Il semble que l’usage de l’orthographe inclusive soit cependant devenu un marqueur pour une partie de la gauche qui se revendique des mouvements anticolonialistes et des positions de Benoît Hamon, ex-responsable du parti socialiste.

J’ai vu récemment une affiche collée sur le pont Saint-Michel qui était un appel à se souvenir de la répression sanglante exercée le 17 octobre 1961 contre une manifestation d’Algériens. Pour échapper aux policiers, plusieurs avaient préféré se jeter du pont Saint-Michel. Benjamin Stora compte 325 victimes « dont la mort peut très vraisemblablement être imputée à l’action de la police ». (https://www.monde-diplomatique.fr/mav/82/STORA/56309)

Quelques semaines après le massacre, des militants anonymes avaient écrit « Ici, on noie des Algériens ». Au petit matin, deux photographes du journal communiste l’Avant-Garde, avaient découvert la photo.

On passe sur les quais de la Seine, tous les deux en voiture et on voit cette inscription : “Ici on noie les Algériens”. Deux flics, un à chaque bout, gardaient l’inscription parce qu’ils voulaient la détruire. Alors on passe au ralenti, on revient sur nos pas, je saute pratiquement en marche et je fais deux photos pas plus. J’ai pas eu le temps d’en faire plus, les flics arrivent les bras en l’air, voulant nous arrêter, je saute dans la bagnole et Claude [Angeli] pied au plancher, on s’en va tous les deux.       
Jean Texier, photographe

En quelques heures, ce graffiti est effacé par les autorités. La seule trace de son existence est la photo prise par Jean Texier et Claude Angeli. Ils proposent le jour même leur photographie à L’Humanité mais pendant la guerre d’Algérie, le journal est saisi à 27 reprises et fait l’objet de 150 poursuites pour ses positions anticolonialistes. Ne pouvant assumer financièrement une saisie supplémentaire, L’Humanité ne publie pas la photo tout de suite. https://www.franceculture.fr/histoire/ici-noie-les-algeriens-la-photo-memoire-du-massacre-du-17-octobre-1961

La photo paraît en 1986 :

Photo mémorielle publiée par L’Humanité en 1986 (émission de France Culture :
https://www.facebook.com/franceculture/posts/10157441660138349/

Aujourd’hui, c’est donc le rappel d’une dénonciation (tout autant que du massacre) qui est affiché. Cependant, seuls quelques passants auront reconnu dans l’affiche de 2019 l’allusion à l’affiche de 1961 et auront été à même d’apprécier le changement intervenu.

Mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive
2019 : mémoire du massacre de 1961 et écriture inclusive

Le choix de l’écriture inclusive insiste, j’imagine, sur la participation des femmes à la guerre contre le colonialisme.

Les militants eux-mêmes ont du mal à s’y retrouver

En principe le point médian permet de regrouper un une séquence unique des formes au masculin et au féminin.

Art en Grève. A quoi sert le point médian avec des mots épicènes ?

Les signataires d’une affiche s’adressent ainsi à des travailleur.se.s et autres auteur.ice.s. Mais que viennent faire dans cette liste les journaliste.s, pigiste.s, commissaire.s, critique.s, et autres graphiste.s ? Pourquoi ne pas se contenter de marquer le pluriel par une « s » ? Qu’apporte donc le point médian ?

Génération.s à Paris : l’accord de l’adjectif

Les accords de l’adjectif semblent poser des problèmes encore plus difficiles à résoudre par ceux-là mêmes qui nous recommandent cette orthographe. L’autre jour, sur le marché, les militants de Génération.s à Paris me tendent un tract :

Il s’agit, disent les premières lignes du tract, de mobiliser les « militant.e.s et les élu.e.s locaux… »

L’usage de l’orthographe inclusive est associé à nouveau à un mouvement qui se veut progressiste.

Je souris parce les rédacteurs n’ont pas respecté leurs propres règles. L’adjectif selon les tenants de l’écriture inclusive devrait ou bien s’écrire « loca·les·ux », ce qui n’est vraiment pas commode à lire, ou bien, en suivant la recommandation qui veut qu’on accorde l’adjectif avec le nom le plus proche pour en finir avec la règle du « masculin qui l’emporte sur le féminin », s’écrire « les militant.e.s et les élu.e.s locales », ce qui a dû faire reculer les rédacteurs… Mais peut-être n’ont-ils pas vu le problème et ont-ils accordé selon l’usage habituel au masculin pluriel ? Ce cafouillage montre au moins que le système est vraiment malcommode. Il aurait d’ailleurs été intéressant de faire lire le tract aux passants pour voir ce que ceux-ci comprenaient.

Personnellement, j’approuve la féminisation des noms de métier parce que le lexique des langues change sans cesse pour s’adapter aux changements dans la vie sociale et que les femmes occupent aujourd’hui toute sorte de professions qu’il faut nommer. Je suis en revanche défavorable aux modifications orthographiques proposées qui compliquent sérieusement la lecture. Selon moi, l’orthographe est faite pour représenter l’oral. Tout ce qui va dans le sens d’une représentation efficace me paraît utile. C’est pourquoi, une réforme qui débarrasserait le français des lettres grecques et qui proposerait d’écrire simplement nénufar, comme en espagnol nenufar, me semblerait positive. Mais c’est pourquoi aussi je m’oppose à l’orthographe inclusive qui rajoute un code morphologique compliqué à un système déjà complexe et mal maîtrisé par les Français.

 (J’ajoute brièvement pour ne pas allonger un billet trop long que je préfère le masculin pluriel qui « rassemble » les catégories des militants et des élus, à l’énumération disjointe des femmes et des hommes à la fois parce que je ne vois pas en quoi la distinction des deux sexes est pertinente en l’occurrence, et parce qu’on peut être sûr qu’à ce petit jeu, les transgenres et les bisexuels vont demander bientôt à être eux aussi représentés, ce qui ne fera qu’ajouter aux difficultés orthographiques. Mais pour les néo-féministes activistes, les contraintes du système, son autonomie relative sont contingentes (ou plutôt elles n’existent pas, car l’orthographe, et au-delà la langue française, sont des phénomènes de part en part sociaux, que l’on peut modifier à volonté pour les imposer à l’ensemble de la société. Ce qui importe, c’est l’activisme qui produit du collectif et qu’importe s’il complique la vie des lecteurs et des scripteurs !).

Sur féminicide, wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/F%C3%A9minicide)

On trouvera documents et analyses de la campagne d’affichage de Marguerite Stern sur le blog wolfparisblog. Stop féminicide/Schluss mit den Frauenmorden: Aktuelle Aktionen in Frankreich par wolfparisblog

Marguerite Stern est interviewée sur :http://madame.lefigaro.fr/societe/marguerite-stern-la-militante-derriere-la-campagne-de-collage-qui-denonce-les-feminicides-070919-166715

Zemon Davis, Nathalie, 1988, Pour sauver sa vie. Les récits de pardon au XVIe siècle, Paris, Seuil.

Sur l’orthographe inclusive, l’exposé des convictions d’Eliane Viennot, 2014, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, Éditions iXe.

Et la réponse des grammairiens Danièle Manesse et Gilles Siouffi, éds, 2019, Le Féminin & le Masculin dans la langue. L’écriture inclusive en questions,  Paris, ESF… qui critiquent les analyses historiques d’Eliane Viennot et montrent pourquoi selon eux l’orthographe inclusive n’est pas une avancée.

2 réflexions sur “Le féminisme s’affiche dans la ville

  1. Déjà que les fautes d’orthographe sont légion et qu avec l écriture Sms on arrive à des trucs illisibles les points de l écriture inclusive compliquent tout. Je me demande combien d instits et de profs de collèges essaient de m utiliser en classe.

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    • … Je crois que le niveau en orthographe dégringole surtout parce que la société française le veut (en diminuant de façon notable le nombre d’heures de français. Pour ne parler que du primaire, la moyenne pour toutes les classes est en 1923, de 14h sur 30 heures et en 2008 de 8h 45 sur 24h… Sans parler de la suppression des exercices systémtiques d’entraînement pratiqués le soir..Ceci dit, la plupart de ceux qui pratiquent le point médian disent que leur système n’est pas fait pour être enseigné au début des apprentissages, puisqu’il s’agit d’abréviations.

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