La Rotonde de La Villette

Claude-Nicolas Ledoux à Paris (2)

Il fait un vilain petit vent de novembre. Mais nous n’avons pas peur du vent. Et comme au Nord-Est, des monuments prévus par Nicolas Ledoux, il ne reste que la Rotonde de la Villette, anciennement Barrière de Saint-Martin, nous prenons tranquillement la ligne 2 jusqu’à Jaurès.

Rotonde de la Villette

Devant la rotonde, c’est à Piero della Francesca que l’on pense d’abord, à sa cité idéale qui comporte un bâtiment cylindrique à étages de colonnes.

Cité idéale. Tableau attribué à Piero della Francesca

Ceci dit, dans son traité, Ledoux fait référence à Palladio et à ses continuateurs anglais. Le bâtiment, qu’on appelait alors la Barrière Saint-Martin, est composé de l’imbrication de deux formes une assise rectangulaire, surmonté d’une rotonde de sorte que, non, ce n’est pas la même architecture, ni sans doute la même destination. Comment parler de cité idéale pour ce que Louis-Sébastien Mercier appelait les « antres du fisc » dans son Tableau de Paris:

« Ce qui est révoltant pour tous les regards, c’est de voir les antres du fisc métamorphosés en palais à colonnes, qui sont de véritables forteresses. Des figures colossales accompagnent ces monuments. On en voit une du côté de Passy qui tient en main des chaînes, qu’elle offre à ceux qui arrivent ; c’est le génie fiscal personnifié sous ses véritables attributs. Ah ! Monsieur Ledoux, vous êtes un terrible architecte ! »

Ce qui est sûr, c’est qu’on retrouve à La Rotonde la grammaire classique de l’architecture, la symétrie des  quatre péristyles en saillie ornés de huit piliers doriques surmontés d’un fronton triangulaire qui crée une impression monumentale, la galerie circulaire du dessus avec ses colonnes accouplées plus légères…

La Rotonde a abrité une caserne pour la garde municipale en 1830, puis un grenier à sel jusqu’en 1921, puis l’entrepôt des douanes du canal Saint-Martin en 1860, ce qui l’a sauvée de la démolition. Restaurée après l’incendie des docks de La Villette par les Communards, en 1871, elle est ensuite abandonnée. De 1960 à 2004, elle a abrité les bureaux du Vieux Paris. Aujourd’hui, la Rotonde n’a plus rien de délabré ; on voit ses formes nobles et elle a trouvé une utilité sociale qui correspond au nouveau Paris puisque l’espace modulaire accueille des expositions, des activités diverses qui vont du cours de yoga à « l’évènement » de mode, et un restaurant qui doit être bien agréable l’été sur la terrasse.

Quand on tourne le dos au bâtiment, on voit le grand bassin de la Villette où la maire autorise la baignade (en fait, seules deux piscines sont autorisées, mais c’est une piscine de plein air au milieu de l’eau, bien plus plaisante que les piscines couvertes).

Bassin de la Villette

Et sur le côté, l’écluse de la Villette, bordée d’un chemin, ombreux à cet endroit.

Ecluse de la Villette

Puis, l’avenue bien luisante encore de la dernière averse :

Quai de la Loire

Aujourd’hui, c’est novembre ; le soleil est en train de disparaître et nous nous réfugions dans le café de la Rotonde. Nous sommes protégés de ce perfide vent de novembre et nous avons droit au dernier reste de lumière grâce au puits zénithal.

Café de la Rotonde

A cinq heures, c’est un petit bar tranquille où le café coûte 2 euros et où on se parle à voix basse. Le 11 novembre est sans doute pour quelque chose dans cette tranquillité, mais nous ne verrons ni le restaurant, ni la galerie car tout est fermé. 

On se parle à voix basse du génie de l’architecte qui avec des colonnes, des frontons de petits temples grecs, des puits de lumière et des soubassements assemble des formes avec une liberté qui fait tout voir autrement.

 L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des mœurs et de la législation (1804)

Puisque c’est novembre et qu’il fait frais, je suis allée lire le traité d’architecture de Claude-Nicolas Ledoux en bibliothèque. On le retrouve de l’autre côté de sa jeunesse. Son échec du mur des Fermiers Généraux et le refus de son projet de Palais de Justice pour Aix-en-Provence, ont été suivis par la chute de l’Ancien régime. Sa clientèle a fui. Il est bientôt arrêté et conduit à la prison de La Force. Dans l’enclos de la prison, où il restera de novembre 1793 à janvier 1795, le pauvre Ledoux travaille à l’esquisse d’un traité d’architecture. De cette expérience cruelle il reste un paragraphe allusif sur le moment où il s’est cru perdu :

Je suis interrompu… La hache nationale étoit levée, on appelle Ledoux, ce n’est pas moi ; ma conscience, mon heureuse étoile me le dictoient : c’étoit un docteur de Sorbonne du même nom. Malheureuse victime !… Je continue »

Après la Révolution, il ne retrouvera plus de commande importante. Sa femme et sa fille préférée sont mortes. Il est en procès avec sa seconde fille. Il écrit dans l’espoir de retrouver la faveur du public en défendant son art et son œuvre. L’architecture est pour lui un art synthétique qui égale l’homme au grand architecte de l’univers, inséparable du monde utopique dont il rêve en bon fils des Lumières.

Voici  par exemple ce dessin de l’intérieur du théâtre de Besançon qui se reflète dans l’œil du spectateur, rappelant ainsi l’importance qu’il donne à la vue et l’utopie égalitaire qui supprime les places où l’on est debout et d’où on ne voit rien et organise la salle comme un amphithéâtre :

Ledoux_Claude_bpt6k1047050b (1).JPEG

« Voyez l’agitation et le mouvement convulsif qui règnent dans toutes les places. Une partie des spectateurs s’élance sur la pointe du pied pour subvenir à l’insuffisance de sa taille ; une autre partie, ayant une mi-tête de plus que celle-ci, lui cache la scène toute entière. [..]

Quoi des loges amphithéâtres, connues en 1776, des cercles progressifs que nous applaudissons chez les anciens ; cette égalité qui confond les rangs, [..] » (1804 [1997] p. 384)

Cet œil du spectateur, satisfait de bien voir, a fasciné les surréalistes et Magritte l’a copié dans son Faux Miroir qui présente au spectateur un œil, instrument indispensable de son rapport à l’art, qui n’est qu’un trompe l’œil…puisqu’il montre ce qui est à la source du tableau (un ciel contemplé auparavant, ou qui correspond à une vision intérieure) et non le spectateur qui le regarde et devrait donc s’y refléter.

Le Faux Miroir (René Magritte)

A côté de l’œuvre réalisée, voici l’œuvre inventée désormais en toute liberté, la ville idéale de Chaux que Ledoux n’a pas réussi à faire construire dans la forêt de Chaux à côté d’Arc-et-Sénans, et qu’il peut donc composer à sa volonté. Il montre des monuments à la gaîté, un tribunal (ou Pacifère, car le monde de l’Utopie est aussi un monde de la néologie) …

Le tribunal ou Pacifère (voir la photographie de la maquette dans le post intitulé « Le Rêve de Pierre de Ledoux. La Saline Royale d’Arc-et-Senans)

… un cimetière qui s’organise autour de la forme simple d’une immense sphère, symbole d’éternité et de perfection.

Cimetière de la ville imaginaire de Chaux
La montée au ciel des morts (cimetière de la ville de Chaux)

… des bains publics, des maisons entourées de champs et de bois, les maisons luxueuses des gardes et des commis, des villas qui ressemblent à de petits temples à l’orée de bois, ou ce monument que Ledoux aurait voulu édifier un temple de mémoire en l’honneur des femmes (car alors que les guerriers détruisent la civilisation, les femmes la protègent) :

« On élève des temples à la sagesse, aux vertus publiques ; ne dérivent-elles pas des vertus particulières ? Si la justice n’admet qu’une balance, doit-elle avoir deux mesures ? Eh ! pourquoi n’associeroit-on pas les femmes au culte que l’on rend aux demi-dieux, quand l’histoire nous sollicite  à les mettre au niveau de l’homme ; n’est-ce pas consacrer une ame pour servir deux corps ? Pourquoi n’éleveroit-on pas des colonnes triomphales pour retracer les traits principaux qui les distinguent ?  »

Ledoux bouscule nos catégories. Avec ses octrois, ou avec Arc-et-Sénans, il participe de l’invention d’une police de l’espace qui renforce le contrôle des pouvoirs sur la production et la circulation des marchandises et on peut voir en lui un des inventeurs de la société de surveillance où chacun est sous le regard de gardes et de surveillants. Pourtant, c’est aussi Ledoux qui dessine le rêve d’une société plus égalitaire et plus civilisée, où tous, sans distinction, ont droit à la beauté. Mais est-ce tellement contradictoire ?

(voir https://wordpress.com/block-editor/post/passagedutemps.wordpress.com/6182 )

Foucault, Michel, 1975, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, NRF.

Ledoux, Claude-Nicolas, (1736-1806), L’Architecture considérée sous le rapport de l’art, des meurs et de la législation, Paris, Herman. (et sur Gallica, en accès libre l’édition originale, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k857284.image

Ozouf, Mona, 1966, « Architecture et urbanisme : l’image de la ville chez Claude-Nicolas Ledoux » Annales, n° 6.

Voir aussi Le mur des Fermiers généraux : de la place de l’Ile de la Réunion aux pavillons de Bercy

2 réflexions sur “La Rotonde de La Villette

    • Merci beaucoup pour le rapprochement de Ledoux et de Lequeu et pour le post de votre blog sur le sujet. J’ai vu moi aussi la suggestive exposition qui lui était consacrée et j’ai adoré les fantasmes érotiques que Lequeu dessinait à la fin de sa vie. Je ne crois pas qu’il y ait d’obsession érotique dans la gravure de l’oeil, mais l’utopie politique d’un « droit de regard pour tous »… Cependant dans sa cité idéale, Ledoux a prévu une « oikema » qui conjoint un bordel et un musée du vice (officiellement destiné à rééduquer la société incapable de renoncer dans un premier temps aux plaisirs du lupanar)… J’aurais dû le mentionner…

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