La floraison des cerisiers au Jardin des Plantes. Hanami à Paris

Au Japon, chaque année, l’éclosion des fleurs de cerisiers est l’occasion de grands rassemblements populaires. La foule s’installe en famille sur des couvertures, festoie, danse et passe quelques heures à contempler les cerisiers. Cette fête d’Hanami a conquis Paris. Je ne sais pas si les Français partagent les conceptions religieuses des Japonais : nos poètes, me semble-t-il, associent la fragilité des fleurs à la vieillesse et à la mort, plutôt qu’à la joie que suscite la beauté qui revient au printemps. Mais nous vivons une période mondialisée et nombreux sont à présent ceux qui se précipitent dans les endroits où l’on peut voir des cerisiers, le jardin Albert Kahn, le parc Martin Luther King, le square situé à l’arrière de Notre Dame, les jardins de la tour Eiffel, la placette devant la librairie Shakespeare and Co…

Bien sûr le parc de Sceaux est l’endroit le plus connu. Jusqu’à la pandémie, un monde fou venait pique-niquer sous les 264 cerisiers du parc et se mêler aux Japonais de Paris pour assister à des représentations gratuites de danse et de tambour. J’y suis passée en 2019. Aujourd’hui, les rassemblements sont sûrement interdits et le parc est trop loin du périmètre de sortie auquel j’ai droit.

Fête d’Hanami au parc de Sceaux, 2019

Au Jardin des Plantes, le cerisier le plus célèbre est celui dont les branches touchent le sol, et sous lequel les visiteurs vont se faire photographier dès le mois de mars.

 Prunus Serrulata Shirotae

Cette photo date de l’an dernier. A quelques pas de l’arbre, l’œil hésitait entre l’image d’une montagne de neige et une vision plus analytique qui s’attardait sur les bouquets, chacun captant la lumière à sa façon. Ce 15 avril, le grand cerisier est déjà presque défleuri. Les derniers pétales qu’éparpille la brise n’évoquent plus que la brièveté du printemps de la vie. Amours et floraisons si passagers !

Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les ongles de celle que j’ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières

La fête d’Hanami est moins mélancolique que dans le poème d’Apollinaire et la beauté éphémère des fleurs réjouit les cœurs des Japonais qui célèbrent l’appartenance au grand cycle de la vie, le retour annuel des fleurs avec le cycle des saisons.

Au jardin des Plantes, c’est maintenant le moment de gloire d’un prunus opulent où chaque branchette porte un bouquet  de pompons roses. Autour de l’arbre. Les visiteurs font la queue pour se faire prendre en photo dans des poses gracieuses…sauf une dame qui rouspète : « Il est trop ! Trop paré. Le rose est trop ! Trop riche, je dirais » 

Le cerisier blanc planté symétriquement de l’autre côté de l’allée est moins admiré. Pourtant je ne me suis pas lassée de contempler ses fleurs si légères, dont le blanc changeait dans la lumière, tantôt étincelant autour du bois très noir des branches, tantôt  presque gris sous les nuages.

J’ai aimé surtout que la structure de l’arbre reste bien visible sous sa couronne de fleurs faite d’une matière impalpable si simple et si claire.

Quand Hanami sera passé, il restera à visiter les autres trésors du jardin, la roseraie, le jardin alpin, le coin des pivoines, la gloriette de Buffon et à s’attarder le long des parterres en essayant de retenir les noms des plantes.

La RATP ose le féminisme sans passer par l’écriture inclusive

Le métier de conducteur de bus, traditionnellement masculin s’est ouvert aux femmes. La RATP recrute désormais des femmes ou des hommes bien sûr quelle que soit leur origine ethnique.  C’est pourquoi une affiche du métro montre une jeune femme d’origine non-européenne, radieuse, le volant d’un bus entre les mains. Ainsi les femmes qui passent dans les couloirs ne pourront pas se dire « Ce métier n’est pas pour moi ! ». Cette opportunité d’emploi s’adresse aussi à elles : « Moi aussi je peux le faire ! ».

Le texte qui accompagne l’affiche est ainsi rédigé : « Devenez conducteur de bus ». Les néo-féministes prétendent que les femmes sont invisibilisées par le genre masculin. Les lectrices ne se sentiraient pas concernées par un tel message. Selon les militantes de l’écriture inclusive, il faudrait écrire avec un point médian quelque chose comme conduct.eur.rice afin d’abréger la lourde coordination, « Devenez conducteur ou conductrice ».

En réalité, la solution du point médian gênerait, voire empêcherait la lecture pour la plupart des passants. D’une part, le point sert habituellement à séparer les phrases. Cette habitude de lecture fondamentale, installée depuis le cours préparatoire, est perturbée par des points qui interrompent quelque chose qui n’est pas une phrase. Une autre habitude de lecture est de séparer les mots par des blancs. Or conduct.eur.rice vaut comme l’abréviation de trois mots (conducteur, ou, conductrice). Pis encore, les tronçons isolés par des points n’ont aucune fonction sémantique ; par exemple « rice » n’a aucun sens en français. Enfin, habitué à faire correspondre des lettres et des sons, un lecteur ordinaire va avoir tendance à lire « conducteurice ».

Utiliser la coordination que le lecteur est invité à rétablir produit par ailleurs un effet étrange : la présence du masculin ET du féminin donne l’impression que conducteur n’est pas tout à fait le même métier que conductrice. Soit on devient conducteur, soit on devient conductrice, comme s’il s’agissait d’activités distinctes. Des années de luttes féministes pour conquérir le droit d’occuper tous les postes de travail en tant qu’être humain se trouvent ainsi niées. (Bien évidemment, quand il s’agit de s’identifier on n’est pas tenu au générique et il est tout à fait banal de dire : « je suis conductrice »)

Devenez conducteur de bus (H/F)

Le concepteur de l’affiche en est sagement resté à l’orthographe reçue, considérant que dans le contexte le masculin générique était sans équivoque : conducteur englobait évidemment les femmes et les hommes. Pour les grincheux, il a ajouté H/F entre parenthèses (ce qui montre qu’il existe toute sorte de moyens discursifs de souligner des intentions, sans perturber la langue écrite).

Conclusion ? C’est en contexte qu’il faut juger du caractère équivoque ou non d’un message. Pour promouvoir l’égalité professionnelle, l’affiche clairement féministe de la Ratp n’a pas besoin d’une graphie ostentatoire.

A la recherche des petits grèbes de Créteil

il y a déjà deux jours que Myriam m’a prévenue :« Les petits grèbes sont nés mais les parents ne les portent pas encore sur le dos ce qui est un spectacle fascinant mais il faudra te dépêcher pour les voir cette année parce que cela ne dure que quelques jours. »

Malgré le froid vif et un emploi du temps serré, nous prenons le chemin de béton qui longe le lac après la préfecture de Créteil où se trouve la demeure des grèbes. Le temps a changé tout à coup. Il fait froid et le ciel est très nuageux.

Préfecture du Val de Marne et jet d’eau du lac de Créteil
Créteil. Roselière et immeubles

Les roseaux bougent au vent, à deux pas des immeubles.

Pourtant, malgré le retour de l’hiver, les naissances se sont accélérées et en longeant la rive, on ne compte plus  les nids occupés. Ces oisillons hirsutes sont-ils des foulques ?

Les vedettes sont les grèbes : nous avons rencontré deux personnes qui, nous croisant un peu avant  notre destination, nous ont hélés : « Ils sont nés. Ils sont nés ! Avec votre appareil, vous avez une chance  de les prendre en photos ! » Seulement, si le couple de cygnes qui a construit son nid contre le quai se borne à siffler quand le regard insiste trop, les grèbes restent cachés derrière le rideau des roseaux.

De surcroit, la mère qui flotte sur l’eau grise sans avancer cache les oisillons sous son aile. Il faudra revenir dans quelques jours pour voir les petits se promener sur son dos.

Mais pourquoi donc étais-je si contente à l’idée de voir des grèbes huppés ?  Pas seulement pour les aigrettes élégantes, les plumes rousses et le bec allongé, pas seulement parce que les petits montent sur le dos des adultes et partent ainsi en promenade, mais parce qu’entendant parler des grèbes de Créteil, j’avais l’impression d’avoir rendez-vous avec un souvenir archaïque. Ce souvenir ancien m’est revenu soudain. Le nom grèbe se détache sur le fond des lectures d’enfance à présent presque oubliées. Parmi les albums du Père Castor si bien illustrés par Rojan, j’ai lu les aventures de Plouf, Le Canard Sauvage qui vivait sur un étang, entouré d’oiseaux amicaux dont les petits Grèbes en habits rayés. C’est un étrange plaisir de retrouver les premières évocations de petits fragments de réalité arrachés au passé.

Plouf, Canard Sauvage. http://www.mulubrok.fr/archives/2015/03/10/31677402.html

Le Petit Grèbe, c’est aussi le titre d’une nouvelle farfelue d’Haruki Murakami, légèrement angoissante comme souvent dans cette œuvre. Après avoir erré dans de longs couloirs, le narrateur tombe sur un gardien chargé d’annoncer les visiteurs, qui lui demande le « mot de passe ». S’il ne trouve pas la réponse, alors qu’on ne la lui a pas communiquée, le narrateur ne pourra pas se rendre à un rendez-vous professionnel important pour lui. Pour aider le nouvel Œdipe, le portier donne des indices : le mot a rapport avec l’eau, il comporte 5 lettres, commence par un G et ne se mange pas.  Le narrateur propose « Grèbe » aussitôt refusé, mais il insiste et maintient qu’il n’y a pas d’autre solution à l’énigme. Il élève tant la voix que le gardien finit par se laisser fléchir et l’annonce.

« Ne laisse pas quelqu’un te dire ce qu’est la vérité, semble dire Murakami. Rebelle-toi et tu sortiras du cauchemar ? ». Cependant le récit ne s’achève pas là. Il nous emmène dans le monde tout aussi loufoque de la personne qui reçoit le héros. Même s’il a les attributs extérieurs d’une sorte de directeur d’entreprise bien ancré dans le quotidien (montre, fauteuil de cuir, lunettes), ce dernier est le petit grèbe. On ne saura pas si c’est le narrateur du premier épisode qui le voit désormais comme un grèbe ou si le directeur est un grèbe qui se tient à la frontière de la réalité et de l’imaginaire…

Même sans le savoir, je transporte avec moi ces motifs rencontrés dans les livres les plus inattendus. Il n’est pas besoin que ces livres appartiennent à la littérature. Ma bibliothèque imaginaire garde dans ses rayonnages des phrases, des images, des mots. Tout à coup une rencontre les fait réapparaître et je m’aperçois que ces souvenirs dormants m’accompagnaient depuis des années.

Promenade dans le Nouveau Créteil

Le Créteil que je visite aujourd’hui grâce à Myriam Panigel s’est construit pendant notre jeunesse et pourtant nous lui avons tourné longtemps le dos. Malheur aux amis qui habitaient en banlieue : c’était toujours eux qui venaient, alors que nous ne traversions jamais le périphérique !

J’étais « montée à la capitale » en 1967 et ma ville se résumait au quadrilatère qui allait du Jardin des Plantes au musée Rodin, de la place de la Concorde au Marais, avec une petite extension vers Vincennes. J’allais aux PUF, chez Maspéro, aux cinémas de la rue Champollion. Je fredonnais Il est cinq heures, Paris s’éveille. Il n’y a plus d’après à Saint-Germain des Prés,  Je donnais rendez-vous à des amis au café de la Boule d’Or, 4, place Saint-Michel. Je raconterai une autre fois comment j’ai vu disparaître librairies et cinémas, remplacés par des boutiques d’habits et des mangeoires à touristes… mais c’est une autre histoire. Ce que je veux dire aujourd’hui c’est que mon amour d’un Paris déjà désuet, m’empêchait de voir que le centre-ville devenait un décor figé tournant le dos à son époque.

Depuis mon retour à Paris, je me mets à flâner dans les villes de la périphérie, Montreuil, Bobigny, Le Perreux… Construit dans les années 70, avant La Défense, avant le quartier Bercy, voici le Nouveau Créteil qui a servi de terrain de jeu aux architectes. Et voici Myriam que j’ai rencontrée grâce à nos blogs respectifs… qui a été pendant un moment une plume amicale dont j’aimais le goût des voyages nourris de littérature (https://netsdevoyagescar.files.wordpress.com/2019/04/cropped-20190308_132329-e1554813672735.jp jusqu’au jour où, voyant que je m’intéressais aux bords de Marne, elle m’a écrit « Je peux te montrer Créteil ».  Je l’attends sur la placette toute proche de l’arrêt Créteil-Université et je la reconnais tout de suite grâce à sa description (petite, cheveux frisés gris, jean gris, masque à rayures rose et blanc…)

Placette située à l’arrêt de métro Créteil-Université. Sortie Mail des Mèches

Nous partons vers le quartier des facs. Ce qui m’a paru remarquable pendant notre promenade est que Le Nouveau Créteil  a été aménagé comme un tout. Il comporte les indispensables tours d’habitation, les boutiques qui équilibrent les centres commerciaux, les placettes où l’on peut s’arrêter le temps d’un verre… mais le plus précieux, ce 1er avril où il fait très beau, ce sont les itinéraires piétonniers bien distincts des routes, qui permettent de traverser un grand morceau de ville sans être gêné par les voitures. Pour faire ville, le chemin qui relie les bâtiments, (sinueux pour la beauté des courbes, mais pas trop afin que personne ne trace de raccourcis sauvages) est sûrement aussi important que le reste. « Au premier confinement, dit Myriam j’ai appris à regarder intensément chaque arbuste sur mon trajet. Mille détails des plantations ont accroché mon regard. Voir les tulipes et les myosotis s’épanouir  devenait  un évènement qui compensait l’enfermement. » (https://netsdevoyages.car.blog/2020/04/27/creteil-voyages-minuscules-dans-un-rayon-d1-km/)

Mail des Mèches. Vers la cathédrale

Le diocèse de Créteil est malheureusement fermé en raison du Covid, mais les deux coques de bois qui évoquent la coque d’un bateau retourné me plaisent bien. De face, l’église est arrondie, basse, si on excepte le clocher séparé en forme de mât. Longtemps, les cathédrales ont écrasé les quartiers qui les entouraient. Ici, les proportions de la tour Mansart et de l’église sont inversées. L’œuvre conçue initialement par Charles-Gustave Stoskopf était encore plus modeste.

Cathédrale de Créteil. Bâtiment initial de Charles-Gustave Stoskopf (Wikipédia)

Marie-Pierre Etienne, l’architecte chargée du « redéploiement », a agrandi l’édifice, et lui a donné un style.

Marie-Pierre Etienne. Diocèse Notre-Dame de Créteil.
Cathédrale de Créteil. Détail du clocher

Nous avançons entre les immeubles en direction du tribunal. Les architectes ont assoupli le « brutalisme » puritain des années d’après-guerre en rendant aux habitants couleur et formes décoratives.

Quartier Montaigut

Nous tournons autour du tribunal, œuvre monumentale de Badani et Roux-Dorlut. Avec ses 15 000 m², c’était, dans les années 70, l’un des plus importants tribunaux de France. J’ai lu que, les architectes avaient, en le dessinant, pensé au livre de la Loi  et au fléau de la balance de la Justice. Nos architectes vendent des mots autant que des formes !

Arrière du Tribunal de Créteil
Tribunal de Créteil. Entrée principale

le bâtiment a de l’allure, même s’il est un peu trop symétrique et solennel pour mon goût.

Juste à côté, commence le quartier des Choux, dessiné par Gérard Grandval. Chaque tour est hérissée de balcons évoquant vaguement des pétales repliés, ou des coquilles, qui dérobent l’intérieur au regard, ce qui devait, selon l’architecte, protéger l’intimité des occupants.

Tours des Choux (quatre Epis)

Les Choux ? Un panneau rectifie : « Non ! Les immeubles de quinze étages ce sont Les Epis. Le Chou, c’est la tour plus basse et plus large. » On apprend aussi que l’architecte prévoyait des façades végétalisées. Prudente, la ville a reculé devant les frais d’entretien. Il paraît que les logements ont difficilement trouvé preneurs. Les formes cylindriques sont difficiles à meubler et nombreux étaient les habitants choqués par les formes si décalées par rapport aux normes de l’époque. Une mauvaise blague du film Tellement proche disait que Gérard Grandval s’était suicidé en voyant son œuvre réalisée. Il n’en est rien et ce grand ensemble construit il y a près de 50 ans a plutôt bien vieilli. En tout cas, Il a fait la célébrité de Créteil.

A l’Hôtel de Ville, dessiné par Dufau qui était aussi l’architecte qui animait l’équipe de 100 architectes chargés du Nouveau Créteil, le côté massif se confirme, avec ce côté bien français qui associe puissance publique et étalage de grandeur. On imagine le maire dans son bureau, situé dans les étages supérieurs, très loin de l’agitation de sa « bonne ville » de Créteil. Cependant la tour posée sur un cylindre de béton paraît suspendue dans le vide et fait montre d’une hardiesse sympathique.

Hôtel de Ville de Créteil. Un cylindre suspendu dans le vide

Sur l’esplanade, une sculpture de Jean Cadot dont j’ignorais tout, évidemment très symbolique : un homme de bronze fend le mur de briques qui l’emprisonnait :

Parvis de l’Hôtel de Ville de Créteil
Jean Cadot. L’Homme qui fend le mur

La Maison des Arts et de la Culture de Créteil est fermée, ce qui est d’autant plus triste, dit Myriam, qu’elle invite de beaux spectacles de danse toute l’année et qu’en 2020, justement, la compagnie de Maguy Marin était accueillie en résidence.   «  Bref ! A Créteil, on n’est pas au bord de la capitale. On habite une ville en soi, pas une banlieue.  »

Et voici le lac de plus de 40 hectares, né des carrières de gypse et de graviers, non comblées à la fin de leur exploitation en 1976. La nappe phréatique de Champigny et un déversoir l’alimentent et sa hauteur varie en fonction du niveau des rivières. Roseaux et massettes ont été plantés ça et là et les oiseaux en profitent pour bâtir leurs nids.

Je vais sûrement revenir guetter les grèbes huppés qui se cachent derrière les herbes et photographier le lac décoloré par la brume de chaleur qui l’écrase aujourd’hui, comme s’il s’agissait d’un paysage chinois. Les équipes de réalisateurs ont la même impression, puisque Myriam m’apprend que les camions de tournage garés tout près travaillent à une série sur la Chine. C’est en Chine que j’ai vu ces lacs urbains avec des barres d’immeubles à l’horizon.

L’Esplanade des Abymes

Nous traversons le quartier de La Croisette et l’esplanade des Abymes. Les noms ne sont pas menteurs car l’urbanisme a quelque chose de la Méditerranée. L’esplanade est remarquable aussi par ses jardins admirables.

Ce sont sûrement des quartiers très gentrifié. Dans l’ensemble cependant, Créteil n’est pas menacé comme l’est Paris par l’élimination des couches populaires. La ville est très jeune, multi-ethnique. J’imagine qu’elle est plus vivante encore quand les universités sont ouvertes.

Nous revenons par le grand parc aménagé sur l’autre rive du lac qui conduit à la mosquée (bibliothèque hammam, salon de thé). Là encore, tout est fermé.

Créteil. Mosquée Suhaba

Apparemment, la mosquée a été construite sans polémique dans une ville où l’on coexiste sans heurts majeurs. «  – Pas d’antisémisme, non plus ?  » Myriam dira seulement qu’elle regrette les années où son collège était vraiment mixte. Aujourd’hui, la plupart des enfants juifs vont dans un lycée privé. (Repli sur-soi excessif, désir de maintenir un bon niveau scolaire dans une académie où les résultats scolaires sont très problématiques, ou nécessité devant les agressions, je n’en saurai pas davantage).

Les conflits politiques qui agitent Myriam aujourd’hui portent plutôt sur le projet de construction d’un troisième four à l’usine de traitement des déchets,Valo’Marne, usine gérée par le syndicat Smitdvum, qui couvre 19 communes du Val-de-Marne.  Grâce à l’incinération, la ville se chauffe à bas coût, mais en augmentant les capacités de traitement, on génère des norias de camions venus de toute la région parisienne. Le problème des vélibs est inverse. Les solutions locales empêchent d’utiliser le même système de location dans toutes les communes, en particulier Paris, tellement proche. Eternel problème du gigantisme de la région parisienne et de la difficulté de trouver la bonne échelle locale.

Le promenade s’achève. A défaut d’une terrasse de café, on boit une bouteille sur la placette.  Merci Myriam. Malgré le Covid, qui voit s’annuler voyages, activités communes et fêtes, nous avons tout de même de la chance… Il nous reste les lieux qu’on ne se lasse pas de parcourir, qu’on apprend tous les jours à mieux connaître ; il nous reste les blogs qui ont permis de se rencontrer, pas seulement par écrans interposés, mais le temps d’une après-midi partagée… Et pour moi, la découverte du Nouveau Créteil qui semble réaliser l’utopie de la ville à la campagne, ou la dystopie de la campagne en ville, si on refuse le mélange des tours et des lacs urbains !

http://laccreteil.fr/spip.php?rubrique9

(https://netsdevoyages.car.blog/2020/04/27/creteil-voyages-minuscules-dans-un-rayon-d1-km/)

https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles-Gustave_Stoskopf

https://laccreteil.fr/

Avant le confinement : de Saint-Germain-en-Laye à Conflans-Sainte-Honorine

Cette balade qui peut faire de 16 à 20 kilomètres selon les chemins empruntés permet de passer d’une branche à l’autre du RER A

A la sortie de la gare de Saint-Germain-en-Laye, c’est tout de suite le château et la majestueuse terrasse de Le Nôtre, fréquentée à cette heure par les sportifs, les parents avec leurs enfants, les chiens avec leurs maîtres. Une fois dépassé le château du Val, il reste peu de promeneurs. Plus de chiens, plus de propriétaires de chiens. La dernière personne qui nous a parlé avait, a-t-elle dit, 81 ans et s’apprêtait à refaire le chemin de Compostelle.

« – Vous pouvez vous aussi, vous avez de la marge ! Et puis c’est la meilleure façon d’oublier son âge, je vous assure ! » … Après, commence l’avenue de La Muette, une tranchée à travers une forêt de troncs, de branches, de silence et de beaux nuages épais. Saint-Germain davantage que Versailles a été la demeure des rois de France. François Ier a fait tracer l’allée rectiligne qui mène à la Muette pour faciliter le galop de ses chevaux.

Quand les nuages recouvrent le soleil, l’air froid glace les mains, puis le vent les pousse ailleurs, le soleil revient et l’air s’attiédit.

De loin en loin, le sous-bois couvert de feuilles sèches abrite de petits coussins de mousse d’un vert lumineux qui ont colonisé la moindre anfractuosité. Je ressens cette présence double : des arbres réduits à leur structure de bois décoloré et la mousse qui projette sa couleur intense sous la lumière. Je ressens cette juxtaposition comme quelque chose de troublant sans pouvoir aller plus loin que poser des couples d’opposés : la taille majestueuse des arbres et la beauté de miniature des mousses, le dessin et la couleur, la vie et la mort.

Marcher apprend la patience, surtout dans ces allées droites où le but, à l’horizon, paraît reculer tant la distance à parcourir de Saint-Germain à Conflans diminue lentement. Quand le chemin va-t-il s’achever ? Encore un kilomètre… encore un kilomètre… et cette impression de ne pas avancer. Vers la fin, pourtant, on aperçoit les silhouettes de cavaliers qui se dessinent sur le fond jaune d’un bâtiment. Elles passent et repassent indéfiniment, comme si un metteur en scène recommençait la même scène de cinéma parce que les bois de haute futaie vont de pair avec des chevaux et des cavaliers fondus en silhouettes mémorielles. A notre approche, les cavaliers s’évaporent à la façon des fantômes.

Nous arrivons à la voie ferrée. Les ponts sont des frontières : en enjambant celui-ci, dont les parapets sont remplis de graffitis, nous nous retrouvons en banlieue. 

Forêt de Saint-Germain-en-Laye. Route de la Muette. Le pont sur la voie ferrée
Pavillon de la Muette en travaux

Le bâtiment jaune est le Château de la Muette, rendez-vous de chasse construit pour Louis XV. Le pavillon est emballé comme un Christo. En fait, ce n’est pas un happening du grand empaqueteur redescendu du Paradis, seulement un chantier de rénovation avec son inévitable tas de tôles rouillées.

Après le pavillon, les bois recommencent, moins profonds et parcourus par les joggers et les VTT. Certains arbres sont marqués par des signes bleu, vert pomme, rose verticaux qui ont sûrement un sens. Evidemment, ce ne sont pas des marques identitaires de forestiers inspirés par les taggeurs du pont mais les consignes incompréhensibles transmises par la peinture demandent d’aller consulter le code de l’ONF.

Voici l’étang du Corra, en fait une sablière qui a fonctionné de 1929 à 1976. L’eau provient des épandages d’eaux usées, rejetés par la station d’épuration de Paris. Elle n’est pas assez sûre pour que la baignade soit autorisée.

Etang du Corra

L’interdiction de longer la rive fait la joie des canards, cormorans, foulques, hérons et cygnes, nombreux comme partout dans la région parisienne. Sur une petite plage à laquelle on peut accéder, il y a une bande d’oiseaux regroupés qui se chamaillent beaucoup. Le cygne gonfle ses plumes et fonce sans crier gare sur une oie bernache.

Un canard qui paraissait paisible se dresse soudain au-dessus de l’eau, bat frénétiquement des ailes, se jette sur un congénère qui s’en va à peine plus loin. L’oie bernache de tout à l’heure s’élance à son tour et s’arrête aussi vite comme si elle avait oublié qui était son adversaire.

Nous laissons ce petit monde à ses guerres Au reste, l’état général des bords de l’étang est un peu triste : personne ne ramasse les déchets, ni ne se soucie d’entretenir le grillage qui protège les berges.

Ensuite, il faut oser traverser une route passante, puis s’enfoncer dans un lotissement et parvenir à la passerelle pour piétons et vélos qui permet de passer la Seine en évitant le périphérique. Cette piste, je le découvre, est aussi un morceau de « l’avenue verte » qui permet d’aller à Londres à vélo en prenant des chemins buissonniers. La carte qui couvre 470 kilomètres de parcours est disponible dans les offices de tourisme du tronçon. https://www.avenuevertelondonparis.com/

Le pont de Conflans

Depuis la rive, on aperçoit une statue de Saint Nicolas placée contre une pile du pont principal. Le saint, qui est aussi patron des bateliers, bénit les trois enfants placés dans une barque et non pas dans le saloir du boucher.

Dans ma famille parfaitement athée on chantait la complainte des trois petits enfants qu’un terrible boucher avait dépecé et « mis au saloir comme pourceaux » pour vendre leur chair. Saint Nicolas au bout de sept ans venait visiter le boucher. Celui-ci, impressionné par son hôte, voulait lui faire honneur :

 Entrez, Entrez Saint Nicolas,

Il y a d’la place, il n’en manqu’pas

Il n’était pas sitôt entré

Qu’il a demandé à souper. 

Le saint invite le boucher au repentir et ressuscite les enfants qui n’ont aucun souvenir de l’épreuve :

 Le premier dit : « J’ai bien dormi ! »

Le second dit : « Et moi aussi ! »

Et le troisième répondit  :

 Je croyais être en paradis ! » (Chansons du Valois dans Les Filles du feu, http://les.tresors.de.lys.free.fr/poetes/gerard_de_nerval/nerval/les_filles_du_feul.pdf , p 211)

Sur le pont de Conflans, l’artiste avait sculpté une version plus ancienne de la légende : les jeunes garçons sont des matelots menacés par la noyade qui sont sauvés par le saint. C’est parce que le bateau des marins a été confondu avec le tonneau de salaison d’un boucher que l’histoire s’est appliquée à des glaneurs. Voilà, en tout cas, pourquoi Saint Nicolas est le patron des marins et des mariniers  Je me demande si la nouvelle génération reconnait encore  Saint Nicolas ? J’ai dû chanter le cantique des trois petits enfants à l’école, sans que personne n’y trouve à redire. Nos « identités » s’accommodaient de l’histoire évidemment catholique du pays et nous avions plaisir à apprendre ces vieilles chansons si simples et si terribles. Elles contribuaient à la fabrique de l’identité française, comme Joseph Bara qui avait crié « Vive la République » et Pasteur qui avait osé vacciner contre la rage. Je n’avais pas l’impression que je n’étais plus moi-même parce que j’apprenais la culture du pays où je vivais

Vue de Conflans depuis le pont Saint Nicolas

Un temps d’arrêt pour la jolie vue sur Conflans, centre de la batellerie d’Ile de France. Avec ses couleurs tendres et ses bords de Seine, le vieux village sort d’un tableau impressionniste, D’ailleurs on peut longer les quais de la Seine jusqu’à Chatou. en essayant de reconnaître les paysages de Sisley, de Monet ou de Renoir. Ce sera une autre fois, cette promenade étant la dernière avant le nouveau confinement qui nous limite à dix kilomètres. Impossible aussi d’accéder au Musée de la Batellerie de Conflans afin de comprendre en détail le fonctionnement d’une écluse et d’un ascenseur à bateaux.

On longe les péniches. Des mariniers  reviennent en voiture du supermarché et chargent de gros cartons dans leurs péniches. D’autres discutent : « ça, ils ne peuvent pas nous l’enlever, notre air ! ». Dans l’air, justement, les drapeaux flottent comme des cerfs-volants.

Un mât à Conflans

Cinq heures. C’est l’heure des jeunes gens qui courent pour attraper qui leur bus, qui le RER et nous aussi nous nous hâtons avec eux pour rentrer avant le couvre-feu.

De la Table du Roi à la mare aux Evées. Fontainebleau à la fin de l’hiver

Tout Fontainebleau est  planté, travaillé, organisé par l’homme. Un peu partout, on voit des marques de cette exploitation millénaire.

La Table du roi

Non loin de Bois-le-Roy, une de ces traces étonne. Arthur et ses chevaliers auraient pu s’asseoir sur ces sièges de pierre dissimulés dans les profondeurs de Fontainebleau. C’est la Table du roi, sculptée en 1723. Chaque année, le 1er mai, le Grand Maître des Eaux et Forêts entouré de ses officiers s’y rendait pour recevoir les redevances et les présents rituels des usagers du bois : l’abbesse du Lys portait un jambon et deux bouteilles ; un boulanger de Melun donnait un grand gâteau ; les pêcheurs ayant des pêcheries sur le Loing et la Seine dans l’étendue de la maîtrise de Fontainebleau devaient un plat de poisson ; le Maître des Hautes Œuvres (le bourreau) de Melun un grand gâteau et deux deniers, les nouveaux mariés apportaient un gâteau et  cinq deniers (abbé Guilbert 1731, t. 2. p. 192) . La procession des donateurs se déroulait au milieu de la forêt et les officiers consommaient ensuite ces victuailles en s’installant autour de la table de grès après avoir convié le peuple à une fête qui se prolongeait toute la nuit.

Ce matin de mars, Fontainebleau parle d’autant plus à l’imagination que la forêt est encore plongée dans l’hiver. Partout des branches et des troncs noirs sur un sol de feuilles mortes pareil aux longs chemins d’hiver où erraient les chevaliers bretons quand ils poursuivaient le Graal. Le souvenir des romans de Chrétien de Troyes est d’autant plus prenant que la nature n’y est pas représentée comme un symbole, mais comme réelle, avec ses chevaliers qui courent les bois et gaspillent leur temps à suivre des traces évanescentes… Le conte dit qu’ils croient suffisamment à leur rêve pour s’obstiner jusqu’à ce que leur songe advienne, éblouissant.

Chaque année, nous aussi, nous faisons effort pour substituer à la réalité de l’hiver les images secrètes d’un printemps qui n’est encore que le fantôme d’une saison. Dans l’air froid d’un matin un peu brumeux, notre besoin de printemps nous apprend l’espérance.

La Table du Roi 1723

Dans ce secteur de la table du Roi, les forestiers ont planté des chênes ; certains sont devenus colossaux, de ces chênes que les hommes ont baptisés pour dire qu’ils sont uniques.

Les Sept Frères

Route du Chêne aux chiens, à 30 mètres de la route de l’Epine foreuse, celui-ci se nomme les Sept Frères, d’après les sept tiges de son bouquet. Il faut au moins être quatre pour l’entourer. Les troncs les plus gros, cependant, ne font pas toujours les arbres les plus majestueux. Pour être vraiment imposant, il faut que l’arbre soit isolé, qu’il soit seul à déployer ses branches contre le ciel. Celui-ci est peut-être un peu trop entouré. Il va falloir revenir et le regarder avec sa feuillaison pour voir comment il s’inscrit dans le paysage.

Débute ensuite une zone argileuse avec deux petites mares. Dans la première, les iris d’eau pointent déjà. Les eaux prisonnières seront peut-être asséchées l’été car je n’ai pas vu le ruisseau qui vient les alimenter, mais la végétation pousse irrésistiblement qui veut vivre, recommencer :

Fontainebleau. Petite mare

Nous nous arrêtons au premier muret. La brume du matin s’est levée et sous le soleil qu’aucun feuillage ne vient tamiser il fait soudain bon comme un jour d’avril. Un couple arrive par le chemin de l’Epine Foreuse qui vient de la mare aux Evées (ou OEvées si l’on fait dériver le nom des œufs pour indiquer que la mare avait des poissons portant des œufs ?). Les promeneurs sont âgés, minces et d’allure sportive. Tous les deux sont masqués. Je leur dis :

– Vous croyez que c’est utile le masque, ici où nous sommes seuls et séparés par 5 mètres même quand nous nous croisons ?

La dame regarde autour d’elle comme si des essaims de coronavirus voletaient alentour, prêts à pénétrer dans son nez.

– Vous comprenez, vous, pourquoi le virus circule en Corrèze où il n’y a pas grand monde ? Mon avis est qu’on ne sait pas grand-chose sur ce virus.

La mare artificielle des Evées : « dans une telle forêt un bûcheron est un vandale »

Après le muret commencent des fossés séparés par des talus qui rayonnent depuis la mare aux Evées. Ces chenaux ont été creusés sous Louis Philippe pour assécher des bas-fonds marécageux et ne laisser qu’un réservoir central suffisamment profond pour qu’il reste de l’eau l’été. Avant les travaux, la zone était nauséabonde et dangereuse. On y pénétrait peu. Le pourtour a été aménagé et un banc a été installé pour les promeneurs, les terre-pleins ont été plantés de chênes, d’épicéas et de peupliers. Les aménageurs de 1837 souhaitaient que de nouvelles plantations poussant de façon homogène et donc faciles à exploiter, permettent aux propriétaires de dégager du profit. Ils se félicitèrent ainsi des travaux :

Banquettes des fossés creusés autour de la mare aux Evées

« [..] nous dirons qu’avant 1830 la mare aux OEvées était un vrai cloaque, un repaire de crapeaux (sic) et de bêtes aussi horribles. A cette époque, afin de donner de l’occupation aux ouvriers sans travail et sans pain, le roi Louis Philippe fit consacrer une somme assez considérable à l’assainissement de ce marais malsain ; alors des tranchées ont été ouvertes dans toute la longueur ; les terres rejetées sur les côtés sont aujourd’hui couvertes de jeunes plantations dont on a tout lieu d’espérer la réussite. Un bassin a été creusé au milieu pour resserrer les eaux dans un espace moins considérable, en sorte que ce terrain, d’environ 32 arpents d’étendue, est aujourd’hui sauvé des inondations et rendu à la culture.

Le 5 octobre 1833, le roi Louis-Philippe étant à Fontainebleau, voulut s’assurer par lui-même dans quel état étaient les nombreuses plantations jusque-là exécutées par ses ordres dans la forêt : la mare aux OEvêes ne fut point oubliée. A son retour de Melun, ou sa majesté était allée passer en revue la garde nationale de cette ville, elle s’y fit conduire, y mit pied à terre et la parcourut dans tous ses sens. Déjà elle était dans un état salubre, qui, d’année en année, ne fera que s’améliorer. Ce lieu si pittoresque, si cher aux habitants de Melun, dont il est la promenade favorite, est donc devenu, grâce à la sollicitude du roi des Français pour la classe pauvre du pays, un rendez-vous d’été plein de charmes, un jardin public que visiteront toujours avec une nouvelle satisfaction les nombreux voyageurs attirés à Fontainebleau par ses souvenirs, les belles choses que renferme son palais et les admirables sites de sa forêt. Quatre promenades en forêt de Fontainebleau, Jamin E., 1837, H. Rabotin, Fontainebleau, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55252000.texteImagep. 213. (cité dans un document de Médard Thiry et Marie Liron « La Mare aux Evées revisitée »)

Comme aujourd’hui les écologistes, les Romantiques défendent la nature authentique et dénoncent ceux qui ne pensent qu’au profit. Jules Janin est le premier à s’émouvoir :

La mare aux Evées était jadis une vaste crapaudière, il est vrai, mais c’était le sublime du genre, le désordre primordial le plus vigoureux, le fouillis marécageux le plus riche, entouré d’un vaste amphithéâtre des arbres le plus vieux et les plus remarquables […] Les forestiers ont cru faire un coup de maître en appliquant sur ce terrain les principes du dessèchement des marais ; et vite, on s’est mis à faucher le fouillis aquatique, puis à pratiquer des saignées qui se rattachent à une petite mare centrale, et il en est résulté un beau soleil dont les rayons sont des fossés d’eau verte, et des digues de sable jaune, ce que voyant, les forestiers se sont applaudis car ils avaient réussi une figure fort régulière : « Ah ! Messieurs, disait un garde à des artistes, on a fait une belle chose de la mare aux Evées depuis que vous l’avez dessinée : c’est de toute beauté maintenant ! » Ce n’est pas tout. Sur les digues qui séparent les rigoles-rayons de cet admirable soleil, on a planté force peupliers blancs de Hollande, et autres arbres aquatiques dont on a fait briller le profit au bout d’une perspective de vingt années. Cette ignoble pépinière est destinée à masquer dans tous les sens la vue de ce site d’arbres séculaires, le plus grand et le plus pittoresque que nous connaissions en ce genre. Mais, hélas ! la réalité, qui ne respecte pas plus les théories des forestiers que celle de bien d’autres savants fait languir et jaunir une grande partie de ces vilains bois blancs de manière à faire espérer qu’ils mourront avant d’avoir acquis une hauteur d’homme. En revanche, il restera toujours un soleil bien ridicule. (Jules Janin, « Profanation de Fontainebleau », L’Artiste, 1839, p.291)

C’est vrai ! Les bords des Evées cimentés et bien dégagés n’ont plus rien du marais touffu où les serpents et les crapauds étaient chez eux et où on risquait d’attraper les fièvres. Ils font penser aux bassins artificiels des jardins publics. En  1837, la vue devait être encore plus navrante. Les bûcherons avaient tout dégagé et emporté tout ce qui pouvait être exploité.  Les canaux géométriquement disposés et la mare étaient terriblement nus, mais n’en déplaise à Jules Janin, autour de la mare, les arbres ont bien poussé, en particulier les cyprès chauves venus de Louisiane.

Mare aux Evées

Lorsque son feuillage vire au rouge brique, le cyprès chauve ne ressemble pas du tout à un cyprès. On lit d’ailleurs qu’il appartient à la famille des genévriers. En mars, tronc et branches sont encore nus. On remarque seulement les étonnantes racines aériennes pneumatophores qui permettent à cet arbre des marécages de respirer. De loin, c’est comme si on voyait un jardin chinois.

Racines pneumophores d’un cyprès chauve

Le forestier détesté par Janin se nommait Achille Marrier de Bois d’Hyver. Les Archives départementales de Seine-et-Marne  rappellent que l’assainisseur des marais a aussi fait planter 5 600 ha de pins sylvestre afin de combler les landes et 800 ha de feuillus. Dès 1848, il y avait 45 000 pins supplémentaires en forêt et dans bien des endroits, on lui doit le visage actuel de Fontainebleau.  Il a aussi fait partie de ceux qui ont baptisé les routes et les carrefours. Plusieurs noms lui rendent d’ailleurs hommage (route Marrier, route Bois d’Yver, dont le nom m’a fait rêver puisque je lui cherchais une signification allégorique).

En 1872, Victor Hugo développe un thème plus subtil. Selon lui, la forêt et ses paysages font partie du patrimoine artistique de la France et c’est au nom d’une image de cette nature aménagée, telle que fixée par les peintres de Barbizon au XIXe siècle, qu’il ne faut pas aménager davantage. Nous connaissons encore cette tension :

Monsieur Rioffrey, Secrétaire général du Comité de protection artistique de la forêt de Fontainebleau.

[Décembre 1872.]

Vous avez raison de compter sur mon adhésion.

Il faut absolument sauver la forêt de Fontainebleau. Dans une telle création de la nature, le bûcheron est un vandale. Un arbre est un édifice ; une forêt est une cité, et entre toutes les forêts, la forêt de Fontainebleau est un monument. Ce que les siècles ont construit, les hommes ne doivent pas le détruire.

Je vous envoie bien cordialement ma signature. Victor Hugo https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Hugo_-_%C5%92uvres_compl%C3%A8tes,_Impr._nat.,_Correspondance,_tome_III.djvu/3

La robe couleur de forêt

Mais comment retourner à la D 606 ? Je pose la question à une petite dame qui arrive à vélo. Sa tignasse est tout emmêlée et sa jupe tourbillonne autour d’elle. Des sacs à provisions sont accrochés au guidon. Elle pose le vélo, va fourrager dans un fossé en tenant retroussée sa jupe noire, revient, prend un sac et s’apprête à repartir, mais elle s’arrête pour me renseigner. Sa réponse est si embrouillée que nos amis l’ont cru dérangée, mais c’est nous qui la dérangions. Il faut quand même que je demande ce qu’elle fait :

– Que cherche-t-elle ? Que ramasse-t-elle dans les fossés ?

– Tout le monde me pose la question. Je ne ramasse pas, je donne aux oiseaux.

Aucune remarque sur la nécessité de préserver l’équilibre des espèces, pas de célébration des oiseaux, mais des gestes concrets dont l’effet, certes local, est plus effectif  que bien des discours sur l’écologie.

En repartant, on perçoit mieux le système des fossés creusés en étoile à partir de la mare. Ils sont remplis d’une eau noire et stagnante qui prend des tons d’étain dès que le ciel s’y reflète. Les dessins des branches reflétées dans l’eau rappellent les marbres que nous avions vus en Ariège, le « grand antique noir » d’Aubert, même si le reflet du ciel est plus terne que le blanc brillant du marbre.

Les tranchées elles sont bordées par des talus humides couverts de mousse. Quand le soleil brille, le vert de la mousse devient extraordinairement vif. Si l’on se penche sur l’eau on découvre alors que sortent de l’ombre du talus des rouges-bruns épais, mordorés comme certains velours et on pense qu’à la place de Peau d’âne on aurait demandé au roi une robe couleur de forêt.

https://archives.seine-et-marne.fr/fr/achille-marrier-de-bois-dhyver-1794-1874

Broch, Louis, les inscriptions de la forêt de Fontainebleau du XVIIeme siècle à nos jours, https://fr.calameo.com/books/00007944277e3fd16dc58

Guilbert, Pierre, (Abbé). Description historique des château, bourg et forest de Fontainebleau contenant Une Explication Historique des Peintures, Tableaux, Reliefs, Statues, Ornemens qui s’y voyent ; & la vie des Architectes, Peintres & Sculpteurs qui y ont travaillé. Paris, André Cailleau, 1731. Deux volumes in-12 (17 cm x 10 cm), 4-6-4-243-14-310 p. https://numelyo.bm-lyon.fr/f_view/BML:BML_00GOO0100137001101334626

https://hal-mines-paristech.archives-ouvertes.fr/hal-02395434/document

Janin, Jules , « Profanation de Fontainebleau », L’Artiste, 1839, p.291 https://gallica.bnf.fr/ark:/12 148/cb343612621/

… Et Yves Bonnefoy qui parle si bien des récits arthuriens dans « L’Attrait des romans bretons », L’Imaginaire métaphysique, Paris, Le Seuil, 2006.

La cité des reflets à La Défense

Il y a à peu près soixante ans, la voie royale dessinée par Le Nôtre depuis le Louvre s’achevait vers Courbevoie, par un rond-point orné d’une statue de Louis Ernest Barrias nommée La Défense de Paris en l’honneur des défenseurs de Paris lors de la guerre de 1870 contre les Prussiens. Tout autour des usines, non loin le bidonville de Nanterre.

En 1958, les aménageurs décidèrent d’implanter à cet endroit un quartier d’affaires autour du CNIT, Palais des Expositions recyclé en centre commercial.

Le CNIT : un palais des expositions, recyclé en centre commercial

Quelques tours

La première tour, la tour Nobel, fut achevée en 1966. Elle est visible aujourd’hui au bout du bassin Takis. .Jean de Mailly tout en imitant les tours américaines, avait adouci la brutalité de la forme parallélépipédique par des angles arrondis. Sa façade en « mur-rideau », composée de panneaux articulés (inventés par Jean Prouvé) fut beaucoup admirée. D’autres tours suivirent transformant la zone en terrain de jeu pour architectes. Parmi mes favorites, la tour Areva, (baptisée à l’origine tour Fiat parce que le PDG de Fiat disposait d’un appartement au 44ème étage), s’ est inspirée du monolithe du film 2001 Odyssée de l’espace.

Tour Areva. Le monolithe

Quatre années de crises (1973-1978) menacèrent la Défense, mais le goût de Mitterrand pour les chantiers pharaoniques permit le redémarrage du site.  Le centre commercial des Quatre Temps fut inauguré en 1981, la Tour ELF (actuelle Total) en 1985, le grand cube évidé de l’Arche de la Défense en 1987.

Grande Arche de La Défense
Grande Arche. L’auvent et les marches

l’arrivée de la ligne A du RER (1977) et le prolongement du métro désenclavèrent le quartier. Aujourd’hui, les travaux se poursuivent avec le prolongement du RER E.

Chantier à La Défense

Aujourd’hui, on déambule dans un vaste paysage de tours qui rivalisent pour renouveler les modèles anciens. Coeur Défense, conçu par Jean-Paul Viguier et réalisé en 2001, comporte deux tours décalées, caractérisées par leur finesse et leurs extrémités arrondies et trois bâtiments bas construits dans le même style.

Coeur Défense

J’aime beaucoup la tour EDF dont je viens d’apprendre qu’elle a été dessinée par I.Ming Pei (l’architecte de la Pyramide du Louvre). Le demi cône qui s’incruste dans les  premiers étages du bâtiment fait songer aux plis dont les sculpteurs habillent leurs statues.

Tour EDF de I. Ming Pei

A cette longue forme conique étirée vers le haut correspond l’énorme cercle de l’auvent qui protège des intempéries ou du soleil ceux qui arrivent.

Tour EDF. Reflets dans le bassin Takis

La tour Majunga (2014), outre qu’elle montre qu’avec les nouveaux matériaux toutes les formes sont possibles, est habillée d’un revêtement précieux

Tour Majunga

Des tours moins immédiatement séduisantes renouvellent les formes anciennes. Ainsi  D2 conçue par Antony Béchu et Tom Sheehan joue des formes arrondies.

Tour D2

D’autres rappellent les éclats irréguliers que des chocs produisent sur les silex …

Tour Carpe Diem et ses angles rentrants évoquant la taille des pierres précieuses

Tous ces gratte-ciel constituent un entassement un peu chaotique, que la Grande Arche est venue ordonner. Ce sont des bâtiments triomphalement verticaux, sans rien qui arrête le regard vers le haut. Ils sont réalisés dans des matériaux durs et brillants. Leurs vitrages ne se contentent pas d’être lumineux : ils renvoient une lumière dure et brillante, elle aussi. Non loin de la Seine et de ses méandres, ils proclament le triomphe de l’architecte qui substitue un monde géométrique aux irrégularités naturelles, qui remplace les briques des usines et les pierres du cœur de la ville grise par un matériau vitrifié et étincelant.

La Défense. Coucher de soleil

Même l’église adopte les normes de la Défense : triomphe du lisse, jeux de couleur délicats, clocher qui évoque un ordinateur portable mince et discret.

Eglise Notre-Dame de la Pentecôte (Frank Hammoutene)

Heureusement, la dalle qui ordonne le paysage selon l’axe qui va de la Grande Arche à l’Arc de Triomphe (c’est une très bonne chose) l’horizontalise un peu. C’est très chouette une dalle : ça élimine les cailloux des chemins, les irrégularités des pavés. On chemine en se sentant protégés de la circulation et des obstacles. La ligne droite nous amène sans nous faire perdre de temps 300 m plus loin… Evidemment la promesse de nature que les concepteurs du lieu se croient obligés d’ajouter fait sourire. Quelques touffes d’herbes à moitié exotiques sont décrites de façon emphatique : « espace de liberté, biodiversité, prairie fleurie…plus les cartels célèbrent la nature, plus les jardins-jardinières sont rabougris.

Sculptures

Nous avons jeté un coup d’œil sur des sculptures disséminées dans le quartier. L’araignée rouge d’Alexandre Calder, surtout connu pour ses mobiles, mesure 15 mètres de haut. Calder parlait de stabile à son égard…Sur cette première photo en effet l’araignée géante occupe paisiblement  le parvis.

L’Araignée rouge et la tour Elf (Total)

Quand le visiteur se déplace elle paraît sur le point d’attaquer..

Calder. Araignée Rouge menaçante.

Au pied de la Tour Areva, posé sur un dallage en granit, le buste d’une sorte d’Apollon installé en 1983 par Igor Mitoraj (un Franco-Polonais 1944-2014). Le dieu déchu se retrouve non sans mélancolie dans cet environnement de tours gigantesques où le haut et le bas sont inversés où des nuages flottent sur les parois de verre.

Igor Mitoraj. Gran Toscano (1983)

Du même sculpteur, voici Icare :

Igor Mitoraj. Icare

Avec le ‘Point croissance’ (Point Growth) de Lim Dong Lak, 1999, on retrouve le plaisir de jouer avec les reflets du globe


Point Growth de Lim Dong Lak, 1999
Point Growth. Reflets dans le globe

L’œuvre la plus célèbre est Le Pouce de César.

Le Pouce de César

Destinée à l’origine à une exposition sur le thème de la main, cette sculpture provocatrice en ces temps de dénonciation du machisme a été réalisée à partir d’un moulage du pouce de César.

La statue du 19e siècle a été conservée. Sans doute avait-elle eu un jour fière allure, mais dans cet environnement de verre et d’acier, elle semble surtout anachronique et c’est touchant. De quel ennemi cette femme veut-elle protéger Paris à présent ?

Est-ce que nous n’essayons pas, au contraire, d’attirer des investisseurs du monde entier dans les palais à moitié vides ?  

A l’autre bout du temps, le parvis est quasi privé de piétons par Le Covid, Les employés qu’on n’a pu mettre en télétravail sont résignés à manger des pizzas en utilisant les murets comme tables.

La Défense fait penser à un somptueux décor de jeu vidéo où la partie vient d’être perdue. Ceux qui rêvent que le même monde va repartir attendent que les parties reprennent. Les collapsologues annoncent qu’on va bientôt dire aux joueurs Game over. Selon leurs prédictions, la cité des affaires aura duré à peu près soixante-dix ans, moins que le temps d’une vie.

https://lagazette-ladefense.fr/tag/dossier/

http://www.paris-unplugged.fr/1958-histoire-de-la-defense/

Cossé Laurence, 2016, La Grande Arche, Paris, Gallimard.

https://lagazette-ladefense.fr/2019/05/29/i-m-pei-a-laisse-une-trace-a-la-defense/

Le Perreux-sur-Marne un jour de crue

Maintenant qu’il n’y a ni voyages touristiques, ni théâtre, ni musée, ni cinéma, et qu’on est contraints par le couvre-feu de 18 heures à rester à proximité de chez soi, nous nous promenons dans la périphérie Est de Paris. Si Le Perreux-sur-Marne porte le surnom de « Perle de l’Est parisien », il doit sans doute ce nom aux villas Art nouveau étagées sur la colline ou à celles qui constituent le front de rivière, plutôt qu’aux petites maisons de la ville basse, en arrière des berges. Pourtant si on prend le temps de regarder les habitations du bas-Perreux, on commence à apprécier des façons romanesques et inventives de faire banlieue. Même la sombre rue du Viaduc presque déserte avec son unique cycliste qui croise un unique promeneur a suffi pour voir s’amorcer le premier épisode d’une série télévisée.

Le Perreux. Rue du viaduc

Chaque maisonnette possède sa façon particulière de célébrer la beauté. Cette maison en meulière de couleur brunâtre est égayée par des brisures de céramique délicatement disposées.

Le Perreux. Rue de l’Yser

Et cette façade par des fleurettes de céramique qui m’ont fait retourner :

Le Perreux. Boulevard Sadi Carnot

Qui a pu vouloir se distinguer à ce point de ses voisins en peignant sa villa en rouge ? Un provocateur voulant montrer sa fureur d’exilé de Paris poussé par le prix du mètre carré à venir vivre en banlieue ? : « Je ne fais pas partie de votre clan. Je m’en exclus ! » . Ou bien un entrepreneur bon vivant, qui n’a nullement cherché à choquer ses voisins avec qui il a l’habitude de partir pêcher ? Est-ce qu’il n’est pas justement le président du club de pêche ? – Alors ce rouge ? – Mais vous savez bien qu’il lui restait un lot de pots de peinture rouge en trop qu’il aurait été dommage de laisser perdre.

Le fait est que ce rouge qui se remarque n’est pas pour lui déplaire et que les voisins ont accepté sa façade qui sert de point de repère à tout le quartier.

Le Perreux. Boulevard Sadi Carnot

On accède à l’île aux Loups en bateau, de sorte qu’aujourd’hui, on peut seulement regarder depuis la berge des rangées d’arbres serrés et des maisons à moitié masquées. Je ne saurai pas où se trouve la demeure à l´ascenseur rouge. Modiano dans Fleurs de ruine fait de cet endroit et des gens qui le fréquentaient un pivot entre l’enquête qu’il mène comme toujours sur son enfance et d’autre part l’histoire tragique, survenue dans les années trente, de deux étudiants qui y ont passé la nuit avant de se suicider. J’ai cru que je n’aimais pas ce livre qui abandonne en cours de route son sujet, cependant que la quête familiale n’aboutit pas davantage, mais à l’épreuve du temps, les personnages ont gagné une étrange épaisseur et je n’ai jamais oublié la maison de l’île aux Loups. C’est bien qu’elle demeure inatteignable, là-bas sur l’autre rive. Elle restera une vague représentation perdue dans la brume des souvenirs sans que « la vraie demeure » ne se substitue au mystère de sa désignation de « maison à l’ascenseur rouge ». Seulement, le spectacle des eaux en crue battant contre les arbres sombres est à présent venu s’agglomérer au nom énigmatique.

Lorsqu’il fait beau, on envie les îliens de vivre auprès d’une rivière. J’imagine cependant qu’ils s’inquiètent des inondations. Au Perreux où des témoins de la crue de 1910 subsistent, la Marne était montée à 5 mètres au-dessus du niveau de référence et un quart de la ville a été inondé.Aujourd’hui, les grands arbres de la berge ont à nouveau les pieds dans l’eau. Le bassin réservoir du lac du Der, construit près de Saint-Dizier, devrait empêcher la crue d’être trop violente, cependant le manque d’anticipation (d’imagination ?) des pouvoirs publics est tel que les riverains de la Marne doivent s’alarmer.

Crue de la Marne. Février 2021

Pour le moment, la montée des eaux est lente et elle donne seulement à la rivière une allure un peu moins domestiquée. Quand le ciel est sombre, La Marne coule comme une nappe de boue, mais elle s’illumine à la moindre éclaircie.

Le Perreux. Crue de la Marne 2021

Les bords de Marne sont plus cossus que le bas-Perreux où nous étions. On croise de jolies maisons.

Le Perreux. Quai de l’Artois

..

Et des restaurants pour le dimanche. Quand le Bel Air aura rouvert, ce sera bien d’aller y manger au 127 Quai de l’Artois.

Oiseaux en fête

Nous avons marché jusqu’à la passerelle de Bry, construite par Eiffel. Partout, c’était la fête des oiseaux. Les oies bernaches semblaient ravies de poser leurs pattes dans l’eau peu profonde qui recouvrait par endroit le chemin de halage et d’y prendre un bain de pied en lissant leurs plumes.

Des cormorans, si nombreux à présent sur les rivières, se reposaient entre deux plongeons. Ce sont les plus beaux des grands oiseaux d’eau . Quelle élégance dans leur façon de tenir la tête relevée, la courbe du jabot remontant jusqu’à s’aligner avec le dos  dans une diagonale parfaite ! Même le bec recourbé, fait pour l’attaque, paraît fier chez le cormoran.

Cormoran élégant

J’ai longtemps répété paresseusement que le cormoran dont les plumes ne sont pas imperméables, et qui doit donc les sécher en déployant ses ailes, était une anomalie du système de la  sélection naturelle, une pierre d’achoppement pour la théorie darwinienne. Je viens de lire, que ces ailes sont une merveille d’efficacité. Le dessous des plumes est imperméable et tient l’oiseau au chaud. Le dessus n’emprisonne pas l’air qui l’aurait maintenu en surface. Alourdies d’eau, les plumes lestent au contraire le plongeur d’un poids qui en fait un pêcheur redoutable.

Des mouettes en rang serrés s’offrent au soleil.

Le Perreux. Mouettes au soleil
Mouettes au soleil. Côté face
Mouettes au soleil. Côté face

Fin abrégée de notre promenade pour une raison triviale : les cafés et les restaurants sont fermés et il n’y a pas de toilettes en vue, dans ce lieu trop urbanisé pour qu’on puisse s’isoler décemment. Il ne reste qu’à rentrer !

Iles de Créteil. Les ragondins de l’Abreuvoir

On y parvient au milieu d’un intense transit de voitures et de camions par le pont de Créteil qui joint Créteil et Saint-Maur-des-Fossés. Je croyais que Créteil, c’était la banlieue moche, les barres d’immeubles bon marché, vieux avant d’être achevés. Or, comme le promet le joli petit guide de Parigramme (Autour de Paris, l’Aventure, de J.-C. Napias), les îles sont une petite portion de presque campagne en pleine ville.

Berge De l’île Brise-Pain

Un escalier descend du pont de Créteil et permet d’entrer dans l’espace des quatre îles (quatre, ou une, car si on ne fait pas attention, on ne sait pas si on est encore sur l’île Brise-Pain ou déjà sur Sainte Catherine et peut-être  dans l’île de la Guyère).

Bien sûr, il y a une file de maisons des deux côtés de l’eau, mais elles sont enchâssées dans les arbres, d’énormes platanes, des châtaigniers, encore nus en février, mais qui doivent former une ombre dense en été. Du côté de la levée de terre, on voit des maisons bourgeoises,

Ile des Ravageurs. Villa des Otats

Au bord du canal, ce sont parfois des cabanons, des hangars aux toits couverts de mousse, des pontons abimés par l’humidité ; parfois des bâtiments contemporains :

Ile Brise-Main. Maison contemporaine

Les haies de bambous font leur apparition et on se retrouve en Asie :

Bambous en Val-de-Marne

Au bout du chemin, un club de voile et kayaks, à vrai dire tristement solitaire en cette période de Covid.

Nous voici sur la passerelle de la Guyère, je crois, à observer les ragondins. Si au lieu de les appeler ragondins, on disait rats de rivière, ils me feraient un peu peur. Ils sont énormes et assez familiers.

Ile de Créteil. Un ragondin

Celui d’en face au pelage couleur d’hiver brun, gris, roux fouille tranquillement dans les racines et notre présence ne l’inquiète pas du tout.

Dans la famille Ragondin, je demande le fils

Juste avant la passerelle, un cercle d’hommes d’une soixantaine d’années est rassemblé autour d’un pêcheur. J’ai demandé ce qu’on pouvait attraper :

– Des ablettes, des goujons.

– Alors le cormoran vous fait concurrence ? » (Un cormoran venait de sortir du canal, un poisson dans le bec et de retourner se percher sur les branches hautes d’un arbre. De là, il observait le canal).

–  Il y a en a pour tous.

Le pêcheur doit avoir raison car ragondins, cygnes, canards, poules d’eau et cormorans cohabitent sans bagarre dans cet endroit nommé l’Abreuvoir, où l’eau s’élargit en petit étang. Et j’ai l’impression que la communauté des pêcheurs passe plus de temps à converser et à regarder le canal qu’à prendre des poissons.

– De toute façon, on les relâche !

– La rivière se porte bien, grâce à nous les pêcheurs. On l’entretient vous savez. On nettoie les berges.

–  Ça se voit.

–  On vient même la repeupler en alevins quand il n’y en a plus assez.

–  Et cet endroit merveilleux, il est classé ?

–  Je ne crois pas, mais on a un bon maire. Laurent Cathala, on peut dire ce qu’on veut, mais c’est un bon maire. D’ailleurs, il en est à son huitième mandat. Les tours, c’est pas joli, joli, mais il fallait bien loger les gens et il a préservé le vieux Créteil. Et les îles aussi. Rien n’a changé ici depuis des dizaines d’années, croyez-moi, je suis d’ici.

………

Un des charmes de la saison, c’est le ciel. Il était nuageux. Trois gouttes de pluie et soudain il est devenu clair. L’eau s’est mise à briller, les moustaches des ragondins à resplendir au soleil, les passereaux à pépier dans les arbres et même les affreuses perruches vertes qui chassent les oiseaux locaux – plus petits – criaient de plaisir.

Bibliographie

J.-C. Napias, 2017, Autour de Paris, l’Aventure, Paris, Parigramme.

… Et bien sûr, le poème de Hugo que j’ai mis en ligne dans mon article sur l’île Fanac a été écrit dans ces îles, plus précisément à l’auberge du Cochon de Lait située près d’un bateau-lavoir. Je dois ma science toute neuve à un blog : https://www.salutbyebye.com/chemin-halage-creteil-iles-marne/

Et merci à Miriam Panigel qui a replacé la villa rose sur son île !

L’Asinerie Francilianes : élevage bio d’ânesses laitières

(Rue des Bordes, Chènevières sur Marne. Transport en commun : ligne A jusqu’à Sucy Bonneuil, puis bus 308
Site internet : francilianes.fr).

L’Asinerie

Sur le plateau qui domine la Marne, c’est un terrain enclos, pauvre, à la fois caillouteux et très boueux. On est presque en ville, au bout d’une zone industrielle et non loin de pavillons et de tours. L’Asinerie Francilianes installée aux frontières de la capitale à côté d’agriculteurs bio qui cultivent et vendent leurs légumes, a pourtant l’air en pleine campagne.

Personne ne va plus à dos d’âne ; on ne confie plus de charge aux ânes, on ne leur fait plus tirer les roulottes. Que font ces bêtes dans le pré ? Le panneau explicatif nous fait rire qui évoque les bains de lait de Cléopâtre. Un peu de légende permet de vendre des produits de beauté qui nourrissent, hydratent, raffermissent la peau. Et puis, les ânes attirent les enfants et Francilianes a su nouer des partenariats avec les écoles.

Un couple s’est approché avec du pain ou des carottes (ce qui est pourtant interdit) : les ânes se pressent contre la barrière. Ils nous laissent caresser leur tête velue, toucher leurs longues oreilles. Je croyais que leur poil serait rêche, mais il est très doux.

Herbes brillantes de l’autre côté de la vitre

Ce jour-là, il faisait froid. Au bout du champ des ânes, l’étang était gelé. L’eau, montée avec les dernières pluies, emprisonnait sous une croûte de glace les herbes vertes d’un hiver clément. Je me suis approchée, fascinée : les herbes immobilisées derrière la vitre de glace qui les protégeait du vent avaient conservé leurs couleurs brillantes. Elles semblaient flotter comme la chevelure verte d’une Ondine symbolisant les sortilèges d’un amour inaccessible.

Celui qui rêve d’une rencontre avec la beauté naturelle peut se perdre pour la première des ondines venue, une petite fée aux yeux clairs qui attend qu’un jeune homme la délivre de la solitude : « Viens, viens à moi ! Brise ma prison de verre, cet écran qui nous sépare ».

Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l’onde
Pour suivre le fantôme au regard fascinant :
L’eau murmure, bouillonne et dévie


« De ma bouche bleuâtre,
Viens, je veux t’embrasser,
Et de mes bras d’albâtre
T’enlacer, Te bercer, Te presser !

« Sous les eaux, de sa flamme
L’amour sait m’embraser.
Je veux, buvant ton âme,
D’un baiser M’apaiser, T’épuiser !… »

Théophile Gautier, « L’Ondine et le Pêcheur » in Poésies diverses, 1838 – 1845.

Heureusement, la fée de la mare de Chènevières ne peut guère avoir plus que la taille d’une main et l’ensorcelé qui ne résisterait pas à son appel ne risque pas la noyade dans dix centimètres d’eau. Tristement revenu de son illusion, les pieds mouillés, une touffe d’herbe terne entre les mains, il attrapera peut-être un rhume…

Et du même coup, l’ histoire de la touffe d’herbe, qui voulait prendre vie, se racornit et disparaît sans avoir eu le temps d’exister.

Si conte il y a, c’est celui, écologique, d’un talus couvert de végétation qui anime un peu l’extrémité du pauvre champ des Bordes. Ce talus, expliquent nos amis, est en fait une décharge sauvage d’entrepreneurs peu soucieux de payer des taxes à la déchetterie. Quelques années ont passé et les gravas sont recouverts d’herbe et de buissons. Puissance de la nature

Je suis revenue avec un appareil photo pour photographier ânes et petite mare, mais l’Asinerie Franciianes était fermée et il avait tant plu que les chemins qui font le tour de l’enclos étaient impraticables sans bottes. Je me contenterai de deux photos de broussailles en attendant le printemps.

Premières feuilles

La fin du mois de janvier n’est pas encore là et déjà apparaissent quelques feuilles au bout des branches de buissons. Nous reviendrons au printemps rendre visite aux fermières qui dirigent l’exploitation.