Le rayon bricolage du BHV (Marais 3)

Les grands magasins sont inséparables d’une époque optimiste d’expansion du capitalisme, promesse d’une abondance quasi illimitée. Rien d’étonnant à ce que les tours majestueuses des palais aristocratiques soient passées à ces palais de la consommation.

Le Printemps0

Les tours du Printemps Haussmann

C’est aussi au 19ème siècle qu’est né l’art nouveau de gérer un amoncellement de marchandises, d’en montrer l’abondance, la variété et le renouvellement permanent. Dans les rayons, les clients peuvent fouiller à leur aise, toucher des étoffes sans rien acheter. C’est pourquoi certains viennent là comme à la promenade.

Leur rivalité, qui les rapproche aussi, explique que les grands magasins ont adopté la même disposition d’ensemble. Ils déploient leurs rayons les plus fastueux au rez-de-chaussée, maroquinerie, parfums, vêtements, foulards. Les tapis, les meubles dont la clientèle est moins nombreuse sont placés dans les étages supérieurs.

Le plus célèbre des Grands Magasins est celui des Galeries Lafayette qui est sur l’agenda des tour-operators, quelque part entre l’ascension du monument d’Eiffel et la visite à la Joconde. Les touristes viennent admirer le décor splendide de sa coupole, la dentelle de fer de la verrière, la profusion des couleurs, d’ors et de pourpre des murs… Ils en profitent pour acheter souvenirs de Paris et cadeaux luxueux.

Galeries La Fayette. La verrière

Galeries Lafayette. La verrière

Entre ces quatre enseignes, ma préférence va au BHV du Marais à l’angle de la rue de Rivoli et de la rue des Archives. Il est moins fastueux que  ses concurrents du 7ème et du 9ème arrondissements, et sa clientèle s’adresse moins aux touristes saoudiens et chinois qu’aux Parisiens, surtout (si on en croit sa publicité), aux « urbains créatifs » du quartier pour qui des sessions de bricolage et cuisine sont organisées.

Le magasin de bonneterie bon marché, ouvert en 1852 par Aristide Boucicaut, qui a développé un des premiers une caisse de prévoyance et de retraite pour les employés, octroyé un jour de repos hebdomadaire… s’est tout de même normalisé. Racheté par Bernard Arnault en 2012, il vise désormais une clientèle plus tournée vers le luxe. Les boutiques de la consommation mondialisée ont envahi les étages. Impossible de dire, « je cherche un chemisier… il me faut un rouge à lèvres » : il faut aller d’une marque à l’autre, ce qui allonge le temps passé dans le magasin et empêche la comparaison.

De la force d’attraction qu’exerce le sous-sol du BHV sur une personne ne sachant pas bricoler

Mais le rayon bricolage est toujours là. Bien que je n’aie aucune idée de la façon de changer les joints d’un tuyau, de faire tenir une tringle à rideau de douche, ou de réparer une vitre cassée, et que je sois tout juste capable de remettre en route l’électricité, je suis fascinée par le sous-sol du BHV, par sa profusion bien ordonnée.

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J’aime l’atelier géant, les gondoles de tournevis, clés à douille, marteaux, pinces, mètre-ruban.

Un peu plus loin, ce sont les rayons consacrés à l’ameublement avec ses pieds de table droits, cannelés, galbés ou forme de sabre, et ses boîtes à patins protecteurs.

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Sous sol du BHV. Pieds de meubles

J’aime au bazar de l’électricité voir les câbles de tout calibre et les éclairages à Led :

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Sous-sol du BHV. La Clinique de la lampe

Les temps changent doucement. Brassens et Eugène-Louis-Henri avaient écrit pour Patachou Le Bricoleur dont le refrain martelait que le bricolage était une activité masculine

{Refrain:}
Mon Dieu, quel bonheur !

Mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari qui bricole

Mon Dieu, quel bonheur !

Ah, mon Dieu, quel bonheur

D’avoir un mari bricoleur !

De nouveaux types de bricoleurs déambulent dans le rayon des perceuses et on rencontre pas mal de femmes. Les divorces, le goût du célibat, les campagnes pour une éducation plus égalitaire ont peu à peu eu raison d’une des plus tenaces frontières entre activité féminine et activité masculine.

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Oui, oui, le bricolage est aussi une affaire de femmes.

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Sous-sol du BHV. Quincaillerie

On peut offrir à des jeunes femmes perceuses et visseuses ; des trousses de bricolage en même temps que des trousses de maquillage. D’ailleurs, les fabricants se sont adaptés et vantent désormais la légèreté de leurs modèles.

Chantons sous la pluie de novembre après l’exposition « Comédies musicales, la joie de vivre »

Philharmonie. Jusqu’au 27 janvier 2019

Est-ce bien le moment d’aller voir une exposition sur les comédies musicales alors que la planète brûle, que les inégalités explosent, que les turpitudes des grands patrons font la une des journaux sans que cela change quoi que ce soit au sentiment d’impuissance, que les populismes menacent, et que les abeilles meurent… Que peut encore nous dire une forme qui revendique sa frivolité ?

Et puis je me suis souvenue de l’arrivée de West Side Story dans les années soixante. Nous avions tout de suite adoré l’intensité électrique qu’ajoutaient la danse et la musique à ce Roméo et Juliette modernisé. Ah ! Ce prologue où les Jets arpentent un terrain de sport des bas quartiers en marquant le rythme d’un claquement de doigts. Leur élasticité animale, leur arrogance…. Nous avons déambulé pendant des jours dans les rues en essayant d’imiter leur souplesse… et nous avons fredonné avec Anita : « I like to be in America! ! O.K. by me in America ! Everything free in America ». Bien sûr, je braillais aussi les réponses de Bernardo qui dénonçait les discriminations et les dérives de la société de consommation, « For a small fee in America! », mais West SIde Story me semblait en tout cas un réservoir d’énergie inépuisable. Peu de films m’ont laissé un pareil souvenir.

Cette énergie joyeuse, on la retrouve dans l’exposition Comédies musicales, la joie de vivre du cinéma, organisée dans la salle qui jouxte la Philharmonie de Paris.

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Le grand serpent brillant qui tourne autour de la salle de la Philharmonie

Comme j’ai pris de l’âge, j’ai aimé revoir les versions plus anciennes de ce genre si bien  incarnées par Stanley Donen et Gene Kelly (1952) qui nous accueillent avec Singin’ in the rain.

La salle principale a été transformée en immense salle de cinéma. Des extraits de films thématiques sont projetés sur un long mur-écran. Plongés dans la pénombre, on s’installe pour revoir le New-York de West Side Story, Catherine Deneuve et Française Dorléac interpréter la chanson des sœurs jumelles dans Les Demoiselles de Rochefort, Björk combiner chant hypnotique et explosion rock dans Dancer in the dark, etc. Le dispositif des trois écrans suggère des filiations en projetant en parallèle John Travolta et Fred Astaire ; Jailhouse Rock d’Elvis Presley et un clip de Michael Jackson qui permet de voir tout ce que ce merveilleux danseur a appris chez le rockeur. Le mélange d’émotions et de légèreté est présent quand un condamné noir (Michael Clarke Duncan) demande  comme ultime faveur de voir un film, le premier de sa vie. Les larmes coulent sur ses joues pendant que Fred Astaire danse Top Hat.

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On peut emprunter la porte qui s’ouvre dans l’écran du milieu comme une invitation à passer « de l’autre côté » pour entrer dans l’univers de la comédie. Derrière, vous attend Fabien Ruiz, un claquettiste (c’est comme ça qu’on dit), qui vous initiera aux premier pas de danse.

PhilarmonieLa porte qui mène au studio du claquettiste.20181125_152135

La porte qui s’ouvre dans le mur-écran. De l’autre côté, la salle des claquettes

Tout autour de la salle, des stands permettent d’en apprendre plus sur le travail qu’il a fallu mener pour réaliser ces spectacles : les comédiens de La La Land répètent jusqu’à ce qu’ils aient l’air élégant des vrais danseurs professionnels. Ecouteurs vissés sur les oreilles, on compare la voix grave de Delphine Seyrig et la voix finalement retenue pour jouer la marraine dans Peau d’Ane. On comprend comment les acteurs s’y prennent pour marcher au plafond… On voit la peau de bête sous laquelle se dissimulait Catherine Deneuve et la robe couleur du soleil qu’elle mettait dans sa chambrette pour oublier sa triste situation.

Les enfants ont emprunté des déguisements avant de rejoindre la petite salle qui leur est dédiée. Quand je suis entrée, ils regardaient sagement Les Aristochats : le monde du dessin animé est en effet bien proche de la comédie musicale.

photo Roland Ley

Le Chat musicien. Photo Roland Ley

On sort le corps léger. A présent on s’en fiche du temps exécrable, on veut seulement chanter sous la pluie et chercher un cours de claquettes.

A la Fondation Custodia. Les estampes d’un Japon ouvert aux influences occidentales (1900-1960)

Custodia est une fondation d’art néerlandaise qui occupe l’ancien hôtel du ministre Turgot au 121 rue de Lille. Je ne devrais pas donner l’adresse de peur de participer à la découverte de cet endroit préservé (car il n’y a pas de queue dans ce musée qui organise des expositions remarquables). 200 mètres plus loin, la foule se presse à Orsay où l’atmosphère de supermarché est si étouffante qu’on se demande ce qu’on vient faire là. Pour peu que l’exposition soit « incontournable »,  on doit cheminer au rythme de la foule sans s’arrêter, comme si une voix répétait  « Il y a du monde derrière vous qui attend, vous ne pouvez pas rester si longtemps. Faites de la place, dépêchez-vous, avancez ! Avancez  ! ». Si on ralentit, on a l’impression de trop s’attarder comme si les visites aux musées mettaient les visiteurs dans la situation, évoquée par Jacques Brel, des soldats qui fréquentaient les bordels militaires où les prostituées les recevaient à la chaîne : « Au suivant ! Au suivant !  ».

A Custodia, pas de rythme imposé, pas de querelle parce que vous restez trop longtemps devant une toile, empêchant votre voisin de prendre une photo ou parce que quelqu’un passe au dernier moment devant vous alors que vous voulez prendre une photo…,

La fondation expose jusqu’au début 2019 des estampes japonaises provenant de la collection d’Elise Wessels. Cette femme, elle-même artiste, a rassemblé depuis vingt-cinq ans plus de deux mille gravures, livres illustrés, dessins préparatoires, aquarelles et peintures des années 1900-1960 qu’elle montre dans son musée privé d’Amsterdam, le Nihon no hanga.

Voici une exposition faite pour ceux qui, comme moi, ne connaissent guère en fait d’estampes et de gravures sur bois japonaises que l’œuvre d’Hokusai (1760-1849) – l’homme aux 30 000 dessins dont les inévitables vagues et Monts Fuji qui sont à présent affichés dans les couloirs des hôpitaux et des chambres d’hôtels… ou l’œuvre d’Utagawa Kuniyoshi ( 1798 – 1861) auquel le Petit Palais a récemment consacré une rétrospective qui m’a fourni un répertoire dépaysant de samouraïs et de monstres.

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Utagawa

Utagawa Kuniyoshi. Monstres et samourais au Petit Palais en novembre 2015

La modernité

Les estampes présentées à Custodia n’ont n’a rien à voir avec l’opposition traditionnelle de l’Orient et de l’Occident qui nourrit notre goût de l’étrangeté radicale. Elles invitent au contraire à se pencher sur les échanges entre le Japon et l’Europe du début du 20ème siècle.  Bien sûr, on savait l’engouement  de Van Gogh et de Monet pour les estampes japonaises… Ici, c’est le Japon qui découvre l’Occident et en est ébranlé. Quand les Japonais ont été autorisés à voyager, des artistes ont découvert l’Europe et l’idée qu’ils se faisaient de leur travail s’est rapprochée des conceptions occidentales : dans l’art traditionnel de l’estampe (expliqué dans un petit film), la question de l’auteur se brouille. Nous avons l’habitude d’admirer le geste de l’artiste, les variations de pression qui changent les lignes, mais l’estampe est fabriquée à la gouge, de même le jeu des couleurs appartenaient à l’artisan…. D’après ce que j’ai compris, un artiste comme Onchi Koshiro voudra désormais réaliser lui-même ses estampes afin de maîtriser toutes les étapes du processus créateur.

Les thèmes évoluent : la Bretonne de Yanamoto Kanae et son Village aux bords de Seine aux tons terreux et aux fines hachures pourraient être signés d’un nom de l’école de Pont-Aven.

Village des bords de Seine

Yamamoto Kanae. Village en bord de Seine (1913). Malheureusement les estampes sont sous- verre et il est presque impossible d’éviter les reflets.

Au lieu de samouraïs, les artistes montrent des villes « modernes » avec des bars, de grands magasins, des réverbères… Les surfaces peuvent se remplir, la ville devenir un échiquier coloré, les traits s’épaissir. Plus de ciel blanc et vide et pourtant les estampes gardent un sens du graphisme qui m’évoque le Japon, comme si l’artiste essayait de voir jusqu’où l’art traditionnel pouvait se faire un peu étranger. Une fois de plus, on voit combien la notiion d’identité doit faire une place à l’échange qui renouvelle les formes.

Azechi Umetarō, Pluie,
Pluie,

La prostitution est peinte plus crûment avec des geishas nues, tristes et solitaires..

L'Ennui. Ishakawa Toraji (1875-1964) DSC05608

L’Ennui. Ishakawa Toraji (1875-1964)

Les artistes se font aussi les témoins des changements qui touchent les Japonaises de la bonne société. Elles font du sport, jouent au billard et fument. Onchi Kōshirō a personnifié les saisons par des portraits de femmes. Celle qui incarne l’hiver ne porte pas de kimono. Enveloppée de fourrure avec son chaton couleur d’encre lové sur son épaule, c’est une Européenne aux yeux bleus (d’ailleurs le titre est écrit en français). Mais l’artiste a fait d’autres épreuves où l’élégante a les yeux noirs de son pays et où le nom de la saison apparaît sous son équivalent japonais.

Onchi Kōshirō

Onchi Kōshirō. L’hiver, issu de la série Belles femmes des quatre saisons (1927)

Les cadrages déséquilibrés du même Onchi Koshiro  et son goût pour la ligne stylisée rejoignent le travail des avant-gardes européennes. Une des plus belles estampe est  Le Plongeon… un trait dans l’espace, l’angle du plongeoir, la clarté de l’air. J’aurais voulu montrer une image, mais les terribles reflets du sous-verre ont brouillé ma photo et je ne sais pas si je suis autorisée à copier les images que l’on trouve sur le site de la fondation.

Les mêmes cadrages audacieux m’ont fait aimer La Chevelure d’Ito Shinsui.

La chevelure. Ito Shinsui (1898-1972)

La chevelure. Ito Shinsui (1898-1972)

Avant de partir, un coup d’œil par la fenêtre. Un jardin, des bancs…  Comme cet endroit doit être calme quand l’été précipite tout le monde aux terrasses des cafés !

De l’art de la guerre au jardin-forêt de la BNF

Un après-midi de novembre, je voulais travailler à la BNF. Aucune affichette ne prévenant que les  magasiniers de l’établissement étaient en grève, j’ai donc emprunté le périlleux escalier de l’entrée Est, fait la queue pour passer le portique de l’entrée, j’ai attendu qu’un casier se libère et je suis descendue à l’étage des chercheurs.

BNF. L'escalier de l'entrée Est164643 (1).jpg

J’ai marqué l’arrêt devant l’enclos des chèvres « des fossés » implanté à titre expérimental depuis mai pour débroussailler la forêt.

Les responsables ont enfin pris conscience que la prolifération des ronces, effet de  leur rêve écologique non-interventionniste, n’était peut-être pas idéal pour la bio-diversité qu’ils prétendaient défendre. Longtemps, ils ont semblé ignorer que les beaux jardins doivent beaucoup à l’art de la guerre. Je me souviens d’avoir jadis assisté chez moi à la lutte à mort des pervenches contre les autres fleurs. Chaque nuit, elles lançaient leurs tentacules contre de malheureuses tulipes, que je retrouvais étranglées au matin. Pendant ce temps-là, la bignone ne se contentait pas de couvrir le mur de jolies fleurs orange. Ses lianes traversaient le passage et poussaient où elles voulaient. Le matin, je rétablissais un peu de justice en éradiquant impitoyablement les pervenches qui s’approchaient des autres fleurs, en arrachant les surgeons de bignone et de chevrefeuille. Bref, la débutante que j’étais, en avait conclu que son intervention aidait au maintien de la diversité.

Les responsables de la BNF ont décidé de contenir les ronces et le lierre qui menacent d’envahir la forêt. Mais ils délèguent le soin de la lutte aux espèces animales réputées naturelles. Espérons que Framboise et ses cabris seront à la hauteur des espoirs éco-responsables placés en eux et qu’ils ne brouteront pas avec le même entrain fougères, pélargoniums et faux-fraisiers.

BNF La chèvre débroussailleuse

Framboise, la chèvre des fossés, chargée de débroussailler la forêt de la BNF

Dans les salles de lecture, on ne peut demander aucun livre. Heureusement que les usuels ne rendent pas la visite inutile. Je suggère cependant à la responsable de salle un affichage à l’entrée de la BNF. Est-ce briser la grève que de prévenir ceux qui paient (assez cher) leur entrée qu’aucun document des magasins ne leur sera communiqué ?

A la sortie il pleut doucement. Je repars avec une conférencière belge, spécialiste des algorithmes. Elle est toute jeune et parcourt la planète… « Non, la grève n’a pas empêché la tenue de la rencontre à laquelle elle participait ». Nous échangeons quelques mots sur l’état des bibliothèques et sur les mauvaises conditions de travail du personnel. « Vous avez tout de même de la chance, dit-elle. A Bruxelles, la bibliothèque royale est trop petite. Le nombre de places est si limité qu’il faut arriver avant l’ouverture. Je crois que les connexions internet n’existent toujours pas et qu’on cherche ses documents à l’ancienne sur des fiches cartons. Mais je me trompe peut-être ; je n’y vais plus ».

BNF. Nocturne BNF

voir aussi Le lapin de la bibliothèque François Mitterrand

Le Marais juif (2) : des Hospitalières- Saint-Gervais au jardin des Rosiers

Sur la place des Hospitalières Saint-Gervais, à côté du restaurant Chez Marianne, on trouve une école. Elle a été installée sur une partie de l’ancien marché des Blancs-Manteaux, à l’emplacement du Pavillon de boucherie, et la façade est toujours décorée de deux têtes de bœufs en bronze (réalisées en 1819).

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Ancienne fontaine à  la tête de boeuf de l’ex marché des Blancs-Manteaux, par Edme Gaulle (1762-1841).

L’enseignement mutuel ; l’école pour tous ; la rafle du Vel d’Hiv

Je dois être une des rares personnes à m’intéresser aux inscriptions des façades  « Ecole primaire communale de jeunes garçons israélites – mode mutuel  –  fond municip. juin mdcccxliv ». « Asile, Ecole primaire communale de jeunes filles israélites – mode mutuel  –  fond municip. juin mdcccxliv ». La pierre garde la mémoire d’un moment  de l’histoire, de ces établissements et plus largement la mémoire d’un épisode de l’histoire de l’enseignement en France.

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Fronton de l’ancienne Ecole Primaire Communale de Jeunes Filles Israélites (Mode Mutuel)

Après le concordat, qui organise les relations entre l’Etat et ceux qu’on appelle alors les Israélites, le consistoire obtient le droit d’ouvrir des écoles autour d’un programme qui faisait une place à l’hébreu. Une première école de garçons ouvre en 1819 qui accueille environ 80 écoliers. Pour les filles, l’école s’ouvre en 1822. Quelques années plus tard, des difficultés financières conduisent le consistoire à se tourner vers la Mairie de Paris et à demander que les écoles soient reconnues et financées comme écoles communales, tout en conservant leur spécificité confessionnelle, ce qui sera accepté à condition que le programme soit étroitement contrôlé et que le recrutement des maîtres obéisse aux règles fixées par les autorités. En 1844, sont édifiées deux écoles laïques pour accueillir les jeunes gens de la communauté juive, les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Contrairement aux autres écoles, elles étaient fermées le samedi, jour de shabbat, et ouvertes le jeudi, jour de congé partout ailleurs. Il n’y avait pas d’instruction religieuse et la confession juive n’était demandée ni aux enseignants ni aux élèves.

Quant à la désignation de « mode mutuel », c’est un terme opaque, qui perdure  comme une couche ancienne qu’on aurait oublié d’effacer (de fait, c’est le propre des sociétés de laisser affleurer quelques strates du passé pour mieux se réinventer). « Mode mutuel » renvoie aux solutions imaginées au 19ème siècle pour scolariser la population pauvre. En Angleterre, un pasteur anglican Andrew Bell (1753-1832) puis un quaker, Joseph Lancaster (1778-1838), avaient entrepris de décomposer les éléments de la lecture et du calcul en éléments simples que des élèves un peu plus avancés (les moniteurs) pouvaient faire répéter à leurs camarades. Grâce à ce procédé, des écoles encadraient des centaines d’enfants sous la conduite d’un maître unique. Le souci d’économie concerne aussi le matériel : les tableaux de lecture et d’arithmétique remplacent les livres; les carrés de sable fin, puis l’ardoise,  permettent de s’exercer aux premiers tracés de caractères et d’économiser ainsi le papier. En France, la méthode est diffusée par La Société d’encouragement pour l’industrie nationale, fondée en 1801, qui avait pour but de favoriser la Révolution industrielle, mais qui croyait aussi aux vertus émancipatoires de l’instruction. La Société disposait d’un journal pédagogique et de liaison qui comporte 20 volumes, le Journal d’éducation. (L’immeuble qui abritait la société se voit toujours place Saint-Germain). Victor Hugo, parmi beaucoup d’autres  s’était enthousiasmé pour l’enseignement mutuel, efficace, au moins pour les apprentissages élémentaires :

Regarde. Ils vont s’apprendre, en d’aimables leçons,
Ces signes variés qui peignent tous les sons.
Au milieu d’eux se place, en sa chaire mobile,
Leur Aristarque, armé de son sceptre fragile ;
Vois-les, près d’un tableau, sans dégoûts, sans ennuis,
Corrigés l’un par l’autre, et l’un par l’autre instruits ;
Vois de quel air chacun, bouillant d’impatience.
Quand son rival s’égare, étale sa science ;
Ce soir il s’ornera d’un ruban bien acquis,
Et son regard dira : c’est moi qui l’ai conquis. (AVANTAGES DE L’ENSEIGNEMENT MUTUEL.

L’enseignement mutuel suscite cependant l’opposition de l’église catholique soucieuse d’exercer une surveillance étroite sur les enfants. Et puis, la méthode venait de pays protestants ! Elle est marginalisée peu à peu.

Alain Wagneur. Des milliers de places vides30102018

En juillet 1942, la Rafle du Vel D’Hiv, menée par les policiers parisiens touche durement les enfants de l’école. À la rentrée scolaire du 1er octobre 1942, il n’y a que 4 élèves juifs présents…  165 enfants juifs avaient disparu. Alain Wagneur, dans un beau livre intitulé Des milliers de places vides raconte son enquête quasi policière pour savoir comment le directeur de l’école, Joseph Migneret (1888-1949), avait fait sa rentrée devant des classes vidées de leurs élèves. Ses réactions, le directeur ne les a pas communiquées aux autorités scolaires, et plus généralement, Alain Wagneur n’a trouvé aucune trace dans les archives de répercussions suscitées par ces arrestations ni chez les instituteurs ni chez les autorités. L’institution scolaire reste muette. Cependant Alain Wagneur rend hommage à Joseph Migneret qui s’est engagé activement dans la Résistance, fabriquant des faux papiers, cachant des enfants dans un appartement qu’il loue 71 rue du Temple. Son nom est inscrit parmi les 2 693 « Justes de France » sur le monument de l’Allée des Justes (entre la rue Geoffroy L’Asnier et la rue du Pont Louis-Philippe). Une plaque rappelle aussi son action : « À Joseph Migneret, instituteur et directeur de cette école de 1920 à 1944, qui, par son courage et au péril de sa vie, sauva des dizaines d’enfants juifs de la déportation. Ses anciens élèves reconnaissants »

Le jardin des Rosiers – Joseph-Migneret

Le jardin dont l’entrée se situe au 10 rue des Rosiers (jardin des Rosiers) porte aussi le nom de Migneret. On y accède par un petit passage couvert. Quand les ateliers ont périclité, leurs cours ont été réunies et plantées.

A l’entrée une plaque porte les noms des enfants arrêtés pendant l’occupation.

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Aujourd’hui, on y trouve un espace tranquille à l’ombre de vieux arbres, des pelouses où les enfants peuvent jouer, et un carré que les habitants du quartier viennent cultiver. Quand on avance, le jardin fait un coude : un grand figuier rampant fait face à un marronnier centenaire. Nous avons rencontré un mordu de ces figues qui nous a raconte qu’en été, il vient faire provision de fruits et qu’il verrait volontiers le figuier devenir l’emblème de Paris, tant les fruits sont doux.

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Le figuier noueux du Jardin des Rosiers-Migneret

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A l’ombre du marronier. Jardin des Rosiers

Un vol de moineaux s’abat sur un arbuste. Les passereaux se font rares à Paris, mais ici, ils trouvent des plantes qui n’ont pas été traitées. Un panneau se vante d’ailleurs que le sol où est planté le figuier abrite tout un peuple d’insectes et d’araignées.

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Au fond du jardin, on voit la haute cheminée de la Société des Cendres fondée en 1859 et qui a fonctionné jusqu’en 2002 (un des vestiges du Marais ouvrier).

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Cheminée de l’ancien atelier des Cendres, vue depuis le Jardin des Rosiers

L’usine traitait les déchets des bijoutiers et des pellicules argentiques pour en extraire les métaux précieux. En 2014, Uniqlo a acquis le bâtiment désaffecté et a conservé comme décor pour son magasin, la cheminée, la verrière ;  les fours et les meules sont exposés au sous-sol.

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Magasin de la marque Uniqlo, rue des Francs-Bourgeois. La cheminée de l’Atelier des Cendres a été conservée

Après l’attentat de Pittsburg (octobre 2018)

Longtemps, les juifs américains sont venus visiter l’Europe pour contempler, effarés et soulagés, toutes les traces laissées par les persécutions, l’inquisition, les humiliations de l’ancien régime, les pogroms de l’Est, l’affaire Dreyfus, la fureur nazie… Les attentats musulmans étaient le dernier épisode d’une longue série et ils se demandaient pourquoi leurs coreligionnaires restaient en France au milieu des Arabes, au lieu de rejoindre l’Amérique défendue par la barrière infranchissable de l’océan Atlantique. Les plus conservateurs se réjouissaient des positions du président Trump qui s’était spectaculairement rapproché d’Israël, ce qui leur donnait l’impression d’une protection supplémentaire. Bref  ! Quelle que soit la politique d’Israël et quel que soit l’appui que les Américains fournissent à Netanyaou, ils étaient hors de portée des antisionistes. Mais voici qu’un antisémite, adepte des armes à feu, a fait un carnage dans une synagogue de Pittsburg. Nos amis américains ne comprennent rien à ce qui leur arrive ; ils sont obligés de se rappeler que l’antisémitisme « traditionnel » de l’extrême droite est toujours meurtrier et ils ne comprennent pas plus que nous les raisons d’une haine récurrente contre des personnes si semblables à ceux qui les détestent.

 

Wagneur, Alain, 2014,  Des milliers de places vides, Actes Sud, coll. « Le Préau ».

http://www.ajpn.org/juste-Joseph-Migneret-1978.html

Branca Sonia, (1980), « Principes et théorie de l’enseignement du français à l’école mutuelle sous la Restauration », Le français aujourd’hui n° 49, 85-96 ; ° 50, 95-108.

Brody Jeanne, « L’école de la rue des Hospitalières-Saint-Gervais, pratique religieuse et école laïque », Archives juives 26/2, 2e semestre 1995, pp. 49-60.

 

Du Marais ténébreux au Marais branché et commercial (1) La rue des Rosiers

Quand j’ai quitté Paris, le Marais était un quartier populaire, où les gens de la rive gauche s’aventuraient rarement. Je me souviens y être allée pour dîner un soir d’hiver où tout était obscur et silencieux. On n’avait pas croisé grand monde parce qu’il faisait froid. Il était tombé un peu de neige que les rares automobiles avaient transformée en boue sale. Comme je parlais avec nos amis, je n’avais pas fait attention aux noms des rues. Je déambulais, loin de ma rive gauche, dans un quartier perdu dont tous les bâtiments se ressemblaient. Comment imaginer aujourd’hui le Marais de ce temps-là, ce lieu ténébreux, où la crasse transformait les palais en taudis, où les dépôts noirs de suie effaçaient jusqu’aux formes des façades ?

La cause des femmes

Nous sommes entrés dans un restaurant-coopérative où les prix variaient en fonction des ressources des convives. Nous avons  partagé une grande table avec des inconnus. Ce jour-là, nous avons discuté de la situation des femmes. Même celles qui n’étaient pas des militantes constataient amèrement que les révoltes étudiantes leur avaient fait peu de place. A la fin des réunions pour l’émancipation des peuples, il fallait des petites mains pour la vaisselle ou pour faire tourner les ronéos, et c’étaient toujours les femmes qui s’y collaient !  Je me souviens de cette soirée. Nous avions déjà le sentiment désenchanté que les utopies révolutionnaires viraient au cauchemar l’une après l’autre. Mais nous nous promettions, avec énergie, de modifier un peu nos vies. Nous ne voulions plus rester silencieuses dans les assemblées générales, ou nous laisser spécialiser dans les corvées. Je ne sais plus qui a dit : « La révolution qui va réussir, c’est celle qui va abattre le patriarcat ». Cinquante ans plus tard, j’ai l’impression  que les choses vont mieux de ce côté-là, du moins dans le milieu protégé qui est le mien, même s’il m’arrive de penser que la contraception a fait davantage pour ouvrir des possibles que tous nos discours ? N’est-ce pas la pilule qui a permis que la maternité soit un choix et non une maternité subie, qui a entraîné la limitation des naissances ; n’est-ce pas la pilule qui a permis notre entrée massive dans le monde du travail, clé de notre indépendance ?

Récemment, j’ai voulu retourner dans ce restaurant des années 70. Evidemment, je me suis perdue ! Fallait-il tourner tout de suite sur Sainte-Croix de la Bretonnerie ? Aller plutôt vers la rue des Blancs-Manteaux ? De toute façon, les entrepôts et les ateliers ont disparu. La population pauvre est partie ou bien elle est devenue invisible. Le Marais est un des quartiers les plus chers de Paris et les fonds de pension rachètent les appartements qui se libèrent pour les louer aux touristes. Le soir, la lumière est partout : les vitrines des cafés et des commerces resplendissent ; les enseignes lumineuses chassent l’obscurité et aplatissent les ombres. Une foule dense vient pour faire la fête. Là où le pas des passants résonnait dans des rues désertes, on entend de la musique et des rires.

Le Marais d’aujourd’hui est à la fois un musée géant,  un quartier juif modernisé pour touristes, qui doit moins aux ashkénazes qu’aux sépharades, malgré son surnom de Pletz (la « petite place » qui vient du yiddish). Les gays sont installés du côté du BHV, transformé en magasin branché qui multiplie les rayons de « marques ». Les Chinois font de l’import-export dans le haut Marais. On se promène dans ces mondes séparés qui ne sont pas reliés entre eux, même si les frontières en sont fluides. On se repère aux cuisines proposées par les restaurants, aux noms des commerces, le tout étant recouvert par le développement des boutiques de prêt à porter et des galeries d’art.

Le Marais-Musée

Il a fallu la loi de 1962 sur le ravalement des monuments parisiens (dite Loi Malraux) pour que les hôtels du Marais soient restaurés et retrouvent leur ancienne splendeur. Un certain nombre de ces hôtels sont des monuments qui se visitent, l’Hôtel de Soubise aux façades géométriques abritait les archives nationales, aujourd’hui déménagées à Saint-Denis. Chaque été, des musiciens viennent jouer dans son beau jardin. L’Hôtel de Sully abrite le Centre des Monuments Nationaux. Les visiteurs adorent passer par l’entrée qui permet de passer directement sur la place des Vosges, l’Hôtel Carnavalet, qu’a loué longtemps Madame de Sévigné, était mon favori. Malheureusement, son musée de l’histoire de Paris est en travaux jusqu’à la fin de 2019…. Mais aujourd’hui, nous allons flâner rue des Rosiers.

La rue des Rosiers : fallafels et prêt-à-porter

Le Marais juif attire presque davantage de visiteurs que les palais. On vient pour se recueillir sur le sort des Juifs, mais surtout par goût du pittoresque, pour acheter des vêtements ou parce qu’on peut y manger des fallafels qui sont avec les pizzas, les kebabs et les burgers la base de la nourriture des jeunes générations.

A la fin du XIXème siècle, les juifs d’Europe, victimes de pogroms, dans les pays de l’Est, ont afflué en France, le premier pays à avoir voté leur émancipation pendant la Révolution française, puis à condamner son armée plutôt que de laisser l’innocent capitaine Dreyfus pourrir au bagne. Ces immigrés s’entassaient dans les tout petits logements du Marais. C’est à la présence ashkénaze qu’on doit la haute synagogue de la rue Pavée, réalisée en 1913 par Guimard, le grand architecte de l’art nouveau.

 

Guimard synagogue de la rue Pavée

10 rue Pavée. Synagogue construite par Guimard

Un dicton disait alors « heureux comme dieu en France ». Pourtant, pendant la période de Vichy, 25.000 juifs du Marais furent déportés en Allemagne et massacrés : au numéro 14 de la rue de Bretagne, une plaque rappelle que la police française rassembla à cet endroit des juifs lors de la Rafle du Vel d’hiv en juillet 1942 et des plaques sur toutes les écoles du quartier témoignent du programme d’anéantissement qui a frappé même les enfants.

Peu à peu, les rapatriés d’Algérie ont pris le relais des ashkénazes. Les queues se forment devant les restaurants Marianne ou l’As du falafel qui proposent une cuisine séfarade.

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Mais la rue des Rosiers est surtout devenue un centre commercial piétonnisé et branché.

Happy Socks - rue des RosiersDSC05563

La boutique Happy Socks. Rue des Rosiers, on fête à  présent Halloween. Américanisation  des esprits au service du commerce…

Derrière les façades muséifiées, on trouve des boutiques vouées à la sape, comme au numéro 4, le Hammam-Sauna-Saint-Paul qui datait de 1863.

Le Hammam-Saint-Paul

Le Hammam-Sauna-Saint-Paul

Au n° 7,  en 1982, le restaurant de Jo Goldenberg a été la cible d’un attentat commandité par le Fatah qui avait fait 6 morts et 22 blessés. 40 ans plus tard, les coupables n’ont toujours pas été arrêtés. Le restaurant a fermé, remplacé par H&M. Aujourd’hui il cherche un repreneur.

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L’ancien restaurant de Jo Goldenberg au coin de la rue Duval et de la rue des Rosiers

Seul le traiteur Sacha Finkelsztajn propose encore une cuisine d’Europe Centrale. Je viens dans sa petite boutique jaune pour ses strudels, ses vatrouchkas et pour ses merveilleux boreks au fromage de brebis,

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Sacha Finkelsztajn. Saveurs yiddish, 27 rue des Rosiers

Partout, la foule se précipite fascinée dans les boutiques Bel Air, COS, Léa, Le Temps des cerises, H&M, René Dhery… Pourquoi là puisqu’on trouve les mêmes partout dans Paris?

Librairie du TempleRue des Hospitalières Saint-Gervais, la librairie du Temple est toujours là. Pour combien de temps ?

L’hôtel Nissim de Camondo : l’ombre des disparus

Les arts décoratifs du 18e dans un hôtel particulier au 63 rue de Montceau

Je ne sais pas si j’apprécie l’hôtel Nissim de Camondo, pourtant un exemple parfait du goût français au 18e siècle, tant je trouve étouffante sa profusion de meubles, de tapisseries et d’objets décoratifs.

Nissim de Camondo 20180922_150803 (1)

Bien sûr, la demeure ne manque pas de points de vue remarquables, par exemple sur l’escalier d’honneur avec son élégante statue de marbre blanc :

Nissim de Camondo. L'escalier d'honneur20180922_151344 (1)

ou les échappées sur le jardin, qu’un rideau d’arbres prolonge vers le parc Monceau, en sorte qu’on n’a pas conscience de ses dimensions réduites.

Nissim de Camondo20181005_152857La bibliothèque, avec ses murs arrondis, tapissés de livres, pourrait me plaire, bien que j’aie l’impression que les reliures y sont plus importantes que les textes.

Nissim de Camondo Bibliothèque20181005_152742

Et je trouve partout à apprécier des œuvres charmantes… Ce buste de petite fille, coincé entre un paravent de vives couleurs et un fauteuil en tapisserie …

Nissim de Camondo 20180922_141124

D’autres œuvres m’ont troublée. Un bronze réalisé d’après un plâtre de Houdon. L’inscription qui orne le socle indique : « Rendue à la Liberté et à l’Egalité par la Convention Nationale du 16 Pluviôse deuxième de la République Française une et indivisible (4 février 1794). »  .Cette date est celle de la première abolition de l’esclavage, (que Napoléon rétablira pour plaire à sa femme créole Joséphine de Beauharnais).

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Je suis sûre que j’aurais pu m’intéresser à mille détails, comme aux boiseries du Grand salon…. mais trop c’est trop et je mélange un peu les bergères à oreilles recouvertes de velours gaufré, les bergères en confessionnal et celles à lambrequin. Je confonds les tables à la Bourgogne et les tables en cabaret, le bureau à cylindres de Saunier et le secrétaire à rideau d’Oeben, les porcelaines de Limoges et celles de Meissen… Je voudrais apprécier le fauteuil du Père Gourdin acquis par M. de Camondo qui, dit la notice, est un chef d’œuvre par la pureté de ses lignes et par ses pieds relevés d’ornements rocailles, mais je ne fais que répéter ce que je ne sens pas. Je suis arrivée dans l’hôtel, sans attendre quoi que ce soit, sans « imaginer » ce que j’allais voir ; c’est sans doute pour cela que je le vois si mal.

Bref ! Je n’en sais pas assez pour assimiler ce qui est exposé et je n’ai pas envie d’apprendre.

La fin des Camondo

Ma légère indigestion se mêle à l’impression glaçante, qui vient du contraste entre l’art raffiné qui intéressait l’inventeur de ce lieu et le destin de sa famille. Cette famille juive qui s’était voulue tellement française a été anéantie dans les chambres à gaz d’Auschwitz.

Les Camondo, des sépharades chassés d’Espagne par l’inquisition, avaient prospéré dans l’Empire Ottoman. En 1802, Isaac Camondo fonde une banque qui devient la plus importante de l’empire. Il participe au développement d’Istanbul et finance nombre d’établissements philanthropiques.

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Abraham Salomon de Camondo. (d’après le film sur l’histoire de la famille projeté au musée)

La génération suivante se retrouve en Italie, soutient financièrement la cause de l’unité italienne, tant et si bien que Victor-Emmanuel II accorde en 1867 le titre de comte à Abraham-Salomon de Camondo. Ses fils poursuivent en France les activités financières et philanthropiques du groupe. Ils s’installent à Paris vers la fin de l’Empire et achètent des terrains voisins en bordure du parc Monceau pour y bâtir leurs hôtels.

Leurs enfants se désengagent de la finance internationale. Isaac se consacre à l’art et à la musique. Son cousin germain, Moïse, se prend de passion pour les arts décoratifs français du 18e siècle. Cet homme du 19e siècle aime l’art du 18e doré, luxueux, élégant. Il rêve peut-être de s’intégrer à l’aristocratie en achetant les meubles raffinés que des ducs et des marquis désargentés ont accumulé avant d’être obligés de les vendre.

Marié en 1892 avec Irène Cahen d’Anvers, elle aussi issue d’une lignée de financiers juifs, Moïse de Camondo commence une vie mondaine, offre des dîners exquis à la bonne société, jusqu’à ce que sa femme abandonne cet homme taiseux, borgne et mal entendant, pour un bel Italien après la naissance de leur deuxième enfant.  Le divorce est prononcé en 1902. Le comte obtient la garde de Nissim et de Béatrice qu’il élève tout en poursuivant ses activités de collectionneur.

Entre 1911 et 1914, il charge René Sergent de reconstruire l’hôtel familial pour y abriter ses collections du 18e siècle. L’architecte qui connaît à merveille le style classique, parvient à édifier un édifice qui pastiche élégamment le style Louis XVI, aimé par le commanditaire, tout en étant fonctionnel (ascenseur, carrelage hygiénique et brillant des salles de bains, cuisnes modernes avec monte-charge, chauffage central). Dans son roman, La Curée, Zola décrit une des demeures somptueuses de la rue Monceau en raillant le goût clinquants des parvenus (il est vrai qu’officiellement, son personnage n’est pas un banquier juif) : À la voir du parc, au-dessus de ce gazon propre, de ces arbustes dont les feuillages vernis luisaient, cette grand bâtisse, neuve encore et toute blafarde, avait la face blême, l’importance riche et sotte d’une parvenue, avec son lourd chapeau d’ardoises, ses rampes dorées, son ruissellement de sculptures. C’était une réduction du nouveau Louvre, un des échantillons les plus caractéristiques du style Napoléon III, ce bâtard opulent de tous les styles. ?

Est-ce pour échapper au mépris que montrent ces Français pour le mauvais goût supposé des Juifs que Moïse de Camondo choisit de vivre dans un exquis petit pastiche du 18?

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On peut imaginer la vie de Moïse de Camondo en visitant la chambre avec son nu placé dans l’alcôve juste au-dessus du lit, la chambre d’un homme esseulé, alourdi par l’âge,  qui nourrit comme il peut ses fantasmes ?

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A côté de la salle à manger d’apparat, désormais rarement utilisée, le collectionneur déjeune seul dans un étroit cabinet où il peut contempler ses services de porcelaine.

La guerre arrive. Le fils de Moïse de Camondo s’engage en 1914, devient sous-lieutenant, passe dans l’aviation en qualité d’observateur. Promu lieutenant en 1916, il obtient son brevet de pilote et mène de nombreuses missions de reconnaissance jusqu’au 5 septembre 1917, où son avion est abattu. Moïse de Camondo dévasté, ferme la banque familiale, mais il continue à collectionner dans son domaine, celui du goût exquis du dix-huitième siècle. Il cherche à effacer les frontières entre la maison et le musée, entre la richesse trop neuve du banquier juif et l’identité d’un  aristocrate cultivant un art de vivre qu’il admire. Lorsqu’il meurt en 1935, il cède par testament à la France l’hôtel particulier et les collections qui auraient dû revenir à son fils. L’hôtel, qui porte le nom de Nissim, est un mausolée hanté par le fantôme du fils disparu. Grâce à ce nom, le souvenir n’en disparaîtra pas.

Moïse de Camondo et son fils Nissim

Moïse de Camondo et son fils Nissim en permission (archives du musée Nissim de Camondo)

Une étrange atmosphère flotte dans cet endroit où les meubles inutiles restent à jamais fixés dans l’état où Moïse de Camondo a souhaité qu’ils demeurassent, aucun meuble ne devant être bougé après sa mort.

Béatrice est la seule survivante de la famille. Elle se marie avec Léon Reinach, lui-même héritier d’une famille juive de grands intellectuels. Ils ont deux enfants, Bertrand et Fanny, mais se séparent. Bertrand vit avec son père, et Fanny avec sa mère. La deuxième guerre mondiale éclate et bientôt les décrets antisémites et les premières rafles de juifs. Léon décide de se réfugier en zone libre d’où il compte partir pour l’Espagne. Béatrice fait comme si les lois anti-juives n’existaient pas. Elle monte à cheval tous les matins dans les allées du bois de Boulogne et participe à des concours hippiques. Elle se croit à l’abri parce qu’elle a grandi dans les salons parisiens et qu’elle chasse à courre avec des membres de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie. Et puis son frère n’est-il pas mort pour la France ? Son père n’a-t-il pas légué ses riches collections d’art à l‘Etat ? D’ailleurs elle est convertie au christianisme depuis 1942. Pierre Assouline, dans le beau livre qu’il consacre aux Camondo, semble déplorer sa naïveté due à son snobisme : elle  se sentait « aristocrate à sa manière » (p. 269). Il n’y a pas besoin qu’elle soit sympathique pour être bouleversé par son destin : Elle est arrêtée avec sa fille Fanny, puis Léon et Bertrand, dénoncés par un passeur. Tous sont internés à Drancy, puis déportés le 20 novembre 1943. Léon et Bertrand ont été gazés dès leur arrivée à Auschwitz ; Fanny a succombé au typhus peu après. On ne connaît pas les circonstances exactes de la mort de Béatrice.

Entre les impressions de luxe que laisse le musée, et la fin atroce de cette famille, le contraste est si violent que le souvenir des Camondo ne peut s’estomper.

 

Anne Hélène Hoog, Bertrand Rondot, Sophie Le Tarnec, Nora Seni, 2009, La Splendeur des Camondo. De Constantinople à Paris (1806-1945), Paris, musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, 6 novembre 2009-7 mars 2010, Paris, Skira Flammarion.

Pierre Assouline, 1997, Le Dernier des Camondo, Paris, Gallimard.