Saint-Germain-en-Laye, domaine royal

J’ai beau m’inquiéter du réchauffement climatique, j’apprécie très égoïstement le prolongement de l’été. C’est le 18 septembre et il fait beau et même lourd sur l’Ile de France.

La Grande terrasse de Le Nôtre

Le château de Saint-Germain est en face de la sortie du RER. Le trait de génie du lieu, c’est la grande terrasse voulue par Le Nôtre, un balcon en lisière de forêt, qui domine à 60 mètres la vallée de la  Seine et c’est là que nous nous précipitons avant que la chaleur ne soit trop forte.

La promenade rectiligne a l’air toute simple, mais une petite recherche sur internet suffit pour apprendre qu’elle a nécessité des travaux de soutènement gigantesques. Le Nôtre pratique un art de l’illusion et sa magnifique perspective résulte de savantes tricheries :

« Ainsi, pour diminuer visuellement la longueur réelle de la terrasse, le premier tiers du parcours est légèrement en pente jusqu’à la demi-lune, le reste est plat. Lorsque le promeneur arrive sur le plat, il a l’impression d’avoir parcouru la moitié de la distance, alors qu’en réalité il n’en a franchi qu’un tiers. Au XVIIe siècle, les effets visuels étaient accrus car la terrasse était simplement sablée, sans le gazon, l’allée et le garde-corps qui constituent des ajouts ultérieurs. »

saint-Germain-en-Laye. La terrasse de Le Nôtre

La terrasse se termine  par un cercle (un octogone) qui ferme le point de fuite.

La tour Eiffel est à gauche du tilleul de gauche

La vue porte jusqu’aux territoires urbains de La Défense et de la Tour Eiffel qu’on devine à peine (un fin trait bleuté sur le ciel blanc de chaleur). Et pourtant en contrebas, sur des kilomètres il y a seulement des arbres, des prés, des enclos tranquilles où des chevaux font la sieste. Ceux-là étaient séparés par un chemin. Trois, le cou tendu vers l’enclos où une jument parfaitement immobile leur tournait le dos. Tout de suite, la machine à histoire s’est mise en route. Trois mâles et une femelle indifférente, attendant semblait-il qu’un poulain ait fini de téter jusqu’à ce que l’amorce de sa silhouette cachée par l’ombre se soit révélée être un poney adulte et la suite de la narration s’est évaporée.

Quelquefois la beauté d’un lieu rayonne et comble celui qui est passé par là au bon moment, en harmonie avec les autres.

Du Château du Val à l’oratoire du Chêne

Au bout de l’allée, un chemin permet de rejoindre la forêt. On descend, on traverse une route, on remonte jusqu’au château du Val, pavillon de chasse bâti au 16e siècle et remanié au 17e. Aujourd’hui, il appartient à un particulier qui l’a transformé en hôtel (fermé pour travaux).  De là, part un sentier balisé par l’emblème de la salamandre qui rappelle aux ignorants (dont je fais partie) que François Ier aimait ce lieu.

Saint-Germain-en-Laye. Château-hôtel du Val

La forêt a été abimée par les tempêtes récentes. Les nouvelles plantations grandissent à la moderne : L’Office national des forêts laisse pousser des taillis avec leurs ronces, leurs fourrés dense et leurs arbres fluets. Ces arbres ont le temps de s’épaissir pensent les forestiers. Pour l’instant, ils se débrouillent comme ils peuvent et semblent un peu fluets.

Mais il y a aussi beaucoup de  haute futaie, des châtaigniers et des chênes dont les frondaisons épaisses donnent une ombre délicieuse.

Quelques géants plusieurs fois centenaires sont morts. Des êtres bizarres essaient de prendre forme dans leurs troncs pourrissants. Il suffit de regarder attentivement ces souches creuses à la Piranèse et on voit distinctement se détacher des personnages encapuchonnés d’entre les toiles d’araignées et les niches poussiéreuses où pourrissent les feuilles de cet été trop chaud.

Les lignes rayonnantes des gros troncs suggèrent plutôt un art délicat de la calligraphie.

On croise d’inévitables cyclistes, des joggeurs haletants, le torse mouillé et des promeneurs de chiens

Une meute a colonisé la mare aux Canes ;t il est prudent de partir rapidement, soit que les chiens viennent se secouer contre le promeneur après avoir brusquement sauté dans l’eau, soit qu’ils  montrent les dents devant les étrangers. Le chemin de retour croise des arbres où l’on a cloué de petits oratoires.

Des vierges de trente centimètres accompagnées de pancartes explicatives qui n’expliquent pas grand-chose pour des touristes privés des références de ce monde. Qui sont les hirondelles ? Et cette colonie de 1910 ?

Le musée de la Préhistoire

A la sortie de la forêt, passés les arbres du jardin anglais se dresse le château bâti par François 1er où vécurent les rois avant Versailles. On ne le visitera pas faute de réservation. En revanche, le musée de la préhistoire, de la Gaule Romaine et des Mérovingiens, voulu par Napoléon III, est accessible. Le second étage est fermé, mais on peut voir les salles de la préhistoire. Et c’est bien suffisant.

Le parcours du premier étage permet de s’émouvoir devant l’aventure humaine, depuis les premiers galets du paléolithique, jusqu’à l’âge de fer et pourtant, habituée à me repérer par les noms des rois de France (Louis 13, Louis 14, Louis 15…, je me perds toujours dans l’épaisseur des temps préhistoriques qui m’est inimaginable.

Reste l’impression étrange devant les objets enfouis, perdus pendant des siècles, engloutis dans l’épaisseur de la nuit avant d’être retrouvés. Un enfant néanderthalien d’une dizaine d’années arraché à la terre est recroquevillé en chien de fusil. La terre gardait son squelette et voici un moulage exposé aux regards.

Mon léger malaise est ridicule, car on pourrait dire de nombre d’objets du musée qu’ils étaient des médiums permettant aux morts de voyager dans le monde d’après la mort et qu’en les disposant dans des vitrines on les désacralise et on en perd la fonction.

Ce sont pourtant les rites funéraires qui ont permis de recueillir des objets dans des tombes. Dans un temps où les biens de consommation étaient exceptionnels, on est saisis par l’accumulation de tout ce qui accompagne certains morts : haches de prestige taillées dans de la roche verte, incroyables sépultures de grands personnages ensevelis avec leur char, leurs épées, leurs cuirasses et leur vaisselle…

La présentation n’épargne aucun silex au visiteur. Peut-être aurait-il fallu distinguer la mise en scène « grand public » et les collections complètes pour les chercheurs, car l’œil (en tout cas le mien) se fatigue devant les séries et finit par s’arrêter à quelques détails plus cocasses que pertinents : je ne savais pas que les premiers rasoirs, les pinces à épiler avaient plus de 6000 ans… 

Même si j’aurais préféré moins d’exemplaires d’un outil et plus de mise en contexte, j’ai tort de chipoter. Les objets fascinants et les œuvres spectaculaires ne manquent pas : mégacéros à  ramure immense, incapable de se dissimuler dans les forêts revenues après la glaciation, où ses bois ne lui permettaient pas d’entrer ! Polissoir usé par le frottement de la pierre qui rappelle une époque où l’on pouvait passer des semaines à frotter une pierre contre une pierre…

Polissoir néolithique

Magnifiques bas-reliefs d’animaux datant du magdalénien si réalistes alors que les représentations humaines paraissent simplifiées…

Bison datant du magdalénien

Le propulseur en bois de renne supposé représenter une tête humaine a plutôt une allure d’E.T. et les minuscules statuettes féminines une forme sexuelle à peine différenciée.

Propulseur à tête humaine (?) magadalénien. Trouvé en Haute-Garonne
Hanches et poitrines. Les statuettes féminines

Du moins ces deux styles invitent à voir dans ces figures un langage et non de la maladresse.

Dernière halte devant les vitrines où sont rassemblées les déesses-mères assises sur de hauts sièges et tenant un enfant dans leur giron qu’on confondrait facilement avec des vierges à l’enfant de l’âge roman.

Nous prenons un pot devant le château avant de repartir. Le garçon de café n’exprime aucun empressement à nous servir, mais finalement il prend des commandes de thé glacé. L’un de nous hésite encore entre le Perrier-citron et le thé, mais le garçon lui arrache le menu en le rabrouant : « Vous avez besoin d’un coursier spécial, vous ? »

Quand il me rendra la monnaie plus tard ses lèvres se feront lippe dédaigneuse, tellement je lui semble mesquine à ramasser mes cinq euros… Oui, c’est une tentation d’imaginer la vie de ce garçon de café, mais il ne faut pas finir sur l’histoire minuscule de celui que son rôle sartrien exaspérait.

https://musee-archeologienationale.fr/chateau-et-jardins/les-espaces-remarquables/la-grande-terrasse

La rue Crémieux : entre douceur bobo et tourisme de masse

Située à proximité de la gare de Lyon, la rue Crémieux est une rue piétonne qui figure dans tous les guides sur « les rues insolites de Paris ». Cette rue, c’est 144 mètres de modestes pavillons de deux étages aux façades colorées.

Tout l’effet tient dans l’unité des façades alliée à la variété et la vivacité des couleurs, rose et vert, jaune vif et bleu, turquoise, orange comme dans certains quartiers de Londres ou de Recife… (cette rénovation colorée date de 1993 quand la mairie de Paris a échangé la piétonisation de la rue contre la peinture des façades).

Arpenter la rue Crémieux, smartphone à la main

Des détails minuscules introduisent un peu d’individuel dans cet espace collectif : au numéro 18, un lézard dort sur le mur. Au 28, un chat bondit sur des oiseaux envolés à temps. Le long du trottoir, il y a de gros pots de fleurs où pousse une végétation méditerranéenne exubérante. Même les pavés, au lieu du bitume ajoutent à l’aspect champêtre du lieu.  Le charme de l’endroit tient aussi à sa proximité avec un des quartiers les plus agités et encombrés de Paris et au miracle qui a permis aux riverains d’interdire la circulation dans leur rue.

Rue Crémieux, pin, olivier, bananier et un lézard sur le mur
Rue Crémieux, pin, olivier, bananier et un lézard sur le mur
Le Chat et les oiseaux. 28 rue Crémieux

Un coin du Paris pauvre du début du siècle s’est transformé en un lieu bien entretenu par une population qui a du goût et qui soigne l’espace intermédiaire prolongeant son logement comme si c’était un espace privé ! Une jeune femme a sorti sa chaise longue sur la chaussée pour lire au soleil.

La Jeune femme à la chaise longue

Malheureusement la rue Crémieux figure sur les guides touristiques et, depuis 2016, des internautes l’envahissent pour y tourner des clips et y prendre des photos (ce que nous sommes en train de faire). Nous croisons des promeneurs armés de caméras  ou d’appareils, les uns se bornant à parcourir la rue, les autres se dandinant et prenant la pose devant l’appareil.

On joue à « Si j’habitais rue Crémieux »

Les riverains en ont vite eu assez de vivre les weekends dans une rue grouillante de gens qui s’agitent, s’interpellent, s’installent sur leurs perrons. Ils essaient depuis 2016 de se débarrasser de leurs visiteurs trop nombreux. Ils ont créé un hashtag  pour les ridiculiser. (hashtag #ruecremieux) où ils postent les photos et les vidéos les plus saugrenues :

Un habitant a déroulé un ruban de travaux autour de sa façade, accroché un écriteau pour interdire qu’on approche de son pas-de-porte et pour menacer d’amende qui poste des photos de sa maison sur Instagramm. Parallèlement, les riverains demandent à la mairie le droit de s’enfermer en soirée et pendant le week-end.

A leur place, je déplorerais aussi la situation et pourtant ils m’agacent un peu car leur « problème » se pose un peu partout dans les endroits touristiques de Paris. Pourquoi faut-il considérer qu’il est plus exaspérant d’endurer les gens qui viennent tourner des clips dans leur rue coquette que de supporter les banlieusards aux Champs-Elysées, les cafés bruyants à Bastille et les voitures partout ? Plus généralement, qu’ont à répondre ces  privilégiés à ceux qui protestent que « la rue est à tout le monde ! »  Pour moi, je me réjouis avec eux que la municipalité ait créé ce charmant espace piéton si bien aménagé, mais je suis troublée qu’ils veuillent en chasser la plèbe, d’autant que leur décor provient, poétisé et nettoyé, du Paris des ouvriers expulsés du centre-ville.

Que la France est belle ! De l’abbaye de Fontfroide à Saint-Lizier

Que la France est belle ! Hasard du mariage d’une nièce où je voulais aller contre les avis de la faculté, nous avons pris des chemins de traverse pour revenir de Corse, passant à travers les Corbières par la route de Montpellier et de Narbonne, avec un arrêt trop court à l’abbaye de Fontfroide, puis traversant le pays cathare pour aller rendre visite à des amis.  

L’abbaye de Fontfroide dans la paix des collines

Tout semble à l’arrêt quand nous arrivons à une heure. Oliviers gris et cyprès noirs sont immobiles dans la chaleur. Le ciel n’a plus de couleur ; il faut quand même monter le chemin pour arriver à l’abbaye.

La montée vers l’abbaye de Fontfroide

Elle a été fondée par quelques moines bénédictins en 1093, mais c’est quand elle est intégrée à l’ordre cistercien vers la moitié du 12e siècle qu’elle prend son essor, devenant un haut lieu de lutte contre les cathares. Au 14e siècle, l’un de ses abbés, Jacques Fournier, est d’ailleurs élu pape sous le nom de Benoît XII. L’abbaye de Fontfroide est actuellement la propriété des descendants de Gustave et Madeleine Fayet à qui l’on doit le maintien en France de ce monument que des Américains voulaient racheter. Gustave Fayet, financier et vigneron, est un peintre symboliste plus qu’estimable, ami et collectionneur de Gauguin et d’Odilon Redon.

Les cyprès symbolistes de Gustave Fayet

Il restaure l’abbaye qu’il décore en faisant appel à ses amis (Des travaux ralentis par l’épidémie empêchent, hélas, le simple visiteur de voir les panneaux conçus par Odilon Redon pour la bibliothèque et le musée consacré à ses œuvres).

Nous ne resterons pas assez longtemps pour comprendre dans ses détails la structure de l’abbaye, bien qu’un des intérêts de Fontfroide soit d’avoir conservé l’ensemble du domaine, ce qui permet de mesurer l’importance du monastère.

Au reste, l’art cistercien est un art « pauvre ». Église, cloître, bâtiments conventuels sont très peu ornés. Leur beauté repose sur un grand sens des proportions et sur la présence, partout sensible de la nature. On en retrouve les principes ailleurs. Voici par exemple le cloître, bâti de la fin du 12siècle au début du 13e, avec pour les parties basses les chapiteaux à décor de feuillages caractéristiques de cet art.

Cependant l’austérité s’atténue un peu quand, à la période suivante, on ajoute de grands oculi, des galeries de pierre et aujourd’hui, la splendeur des glycines cramponnées aux colonnettes.

Ce ne sont pas seulement les proportions qu’on admire à Fontfroide, ce sont aussi les initiatives des restaurateurs. Par exemple, en place des verrières grises de l’église, Gustave Fayet introduit les vitraux colorés de son ami René Billa. Il fait orner la grande salle qui ouvre sur la cour Louis 14 de grilles en fer forgé au motif de pampres.

La cour Louis XIV et les grilles en fer forgé

Et dans la colline où sont reconstitués des jardins de simples, on est tout à coup accueilli par un petit Bacchus rondouillard.


L’angelot grassouillet du parc

L’enfant grassouillet du parc

Bien qu’arrivé tardivement, ce gourmand joufflu, qui sert une grappe de raisins sur son coeur, rappelle que les abbayes cultivaient la vigne et que les moines étaient de bons vignerons et sans doute de bons buveurs.

A Saint-Lizier (Ariège)

Vous connaissiez Saint-Lizier ? Vous saviez que c’était un puissant évêché et que le palais de l’évêque était énorme ? Moi non ! La ville pourtant ne manque pas d’ancienneté. Elle a reçu le titre de cité romaine au deuxième siècle après Jésus-Christ, est devenue évêché au début du 4e siècle et a pris ensuite le nom de son deuxième évêque, Lizier de Couserans, canonisé sous le nom de Saint Lizier. De son origine gallo-romaine, elle conserve une disposition double : la ville haute et la ville basse. Au sommet, un ancien oppidum, les habitants ont installé une place forte. C’est là que les évêques ont construit leur palais, malheureusement fermé. Nous nous rabattons sur la ville basse, sa cathédrale, ses toits de tuiles qui vont du brun au rose, en passant par toutes les nuances de l’ocre cuit et recuit au soleil.

Saint-Lizier et la tour tolosane de la cathédrale

Les belles demeures, les ruelles couvertes et les fontaines témoignent de ce que Saint-Lizier était un pôle de vie raffiné. Las ! Ici comme dans bien des petits bourgs, les commerces ferment et les habitants partent.

La fontaine et la maison aux volets clos

Ici, la ville n’est pas entièrement morte. On voit renaître des raisons d’espérer.  Le Couserans est un terroir de beaux marbres. Le plus beau de ces marbres, qui porte le nom solennel de « grand antique noir », se trouve à la carrière d’Aubert non loin de Saint-Lizier dans la commune de Moulis. Exploité depuis l’Antiquité, il a notamment servi à décorer Sainte-Sophie à Istanbul, l’hôtel Roosevelt aux États Unis, et à Paris les Invalides. Après une période d’inactivité, l’entreprise italienne Escavam a relancé l’exploitation. Pour le moment, le marbre est traité en Italie et les Français semblent avoir perdu la main, (ou bien ils coûtent trop cher), mais qui sait ?

Les blocs, extraits d’une fosse boueuse,  grossièrement équarris, sont ensuite alignés avant d’être exportés.

Alignement de blocs dans la carrière de marbre d’Aubert (photo J.-M. B.)

Le marbre brut montre une surface accidentée : la profondeur du noir se creuse sous les éclats de couleur blanche créant des structures tourmentées, comme si les collines du Lez, véritables objets gigognes, renfermaient à leur tour l’image de montagnes, de vallées, de gouffres, de glaciers étincelants.

Grand antique Noir : l’esquisse d’un paysage

Certaines dalles m’évoquent les peintures-papiers froissés d’Hantaï où le blanc brille d’autant plus qu’il jouxte le noir.

Tout près coule le Lez, comme un ruisseau de conte, avec son petit pont de pierres et ses eaux tantôt claires et vives, tantôt troubles et calmes.

Les bords du Lez

C’est là que j’ai rencontré mon premier martin-pêcheur. Il est passé devant moi. Je ne l’ai pas vu tout de suite, mais quand notre ami a signalé l’oiseau, j’ai tourné la tête à temps pour apercevoir une tache de lumière bleue.

Pendant ce temps, notre ami parlait de sa passion de photographe. Arrêté devant quelques galets, il racontait comment en augmentant le grossissement, de petites pierres de torrent qui n’avaient l’air de rien devenaient des planètes, comment quelques friselis dans l’eau se faisaient chevelures, ailes, vapeurs irisées, flammes, motifs ondoyants.

C’est fascinant de passer des carrières d’où l’on extrait des marbres faits pour les palais, les églises, les tombeaux des puissants aux bords des ruisseaux où d’humbles cailloux inutiles révèlent leur splendeur grâce au regard du photographe.

A Saint-Lizier, les nuages nous ont rattrapés. Ils étaient entassés derrière la montagne et tout à coup ils ont dévalé sur la vallée effaçant le relief. De grosses averses ont commencé à tomber. Le mariage aurait lieu sous la pluie, donc à l’intérieur… Mais pourquoi y aller ? Et bien parce que notre santé de septuagénaires n’est pas notre priorité absolue. Nous lui préférons  les plaisirs (sages) de nos vies et c’est un plaisir vif de participer au remariage de cette nièce après quelques années difficiles. Me voilà seule de notre génération du côté de sa lignée paternelle et je crois que notre présence lui importe.

Au début de la maladie, je me suis confinée (en rechignant un peu) parce qu’on nous demandait d’être solidaires des médecins submergés. Cette maladie nouvelle était inquiétante ce qui justifiait des précautions extraordinaires. D’ailleurs, il m’en reste quelque chose. Aujourd’hui, je me lave les mains plus systématiquement qu’avant et j’ai arrêté d’embrasser mes amis !

Mais la Covid n’est pas la peste. On voit bien qu’elle n’est pas très contagieuse (la fête de la musique n’a pas fait exploser les chiffres des hospitalisations) ; les hôpitaux ne sont plus débordés. La maladie tue peu, à présent qu’on sait mieux la traiter (1 à 2% des malades, le plus souvent déjà malades). Un peu plus que la grippe, moins que le cancer.

Ceux qui ont des raisons d’être inquiets peuvent évidemment renoncer à toute vie sociale et se calfeutrer chez eux. C’est leur choix respectable, mais faut-il demander à toute la population de vivre en état de semi-confinement ? La mélancolie des vieux dans les EHPAD a détruit leur vie aussi sûrement que le virus et je ne crois pas qu’on puisse sommer la jeunesse de se priver longtemps de sorties, de danse, de concerts, de flirts insouciants et aggraver une crise économique qui s’annonce déjà redoutable pour leur tranche d’âge.

Bref ! Nous ne renoncerons pas à la joie d’être ensemble. Nous nous testerons cependant au retour ou nous attendrons quinze jours pour ne pas propager le virus et contaminer des amis.

Bibliographie:

http://www.escavamar.com/fr/notre-carriere.php

Au Coscione (Corse-du-Sud)

Le Cuscione ou Coscione est un vieux plateau, étonnamment vallonneux au milieu de tous les sommets tourmentés de l’île. On parcourt difficilement les 12 kilomètres de montée depuis Quenza : la route est de moins en moins carrossable et il vaut mieux posséder un quatre-quatre pour venir sans dommage à bout des nids de poule.

Vers 1500 mètres, on accède à ces vastes étendues couvertes de plantes épineuses et parsemées de blocs de granite.

Plateau du Cuscione
Plateau du Cuscione

Une sorte de maison du parc a été édifiée là. Elle est sans doute peu utilisée, peut-être davantage en hiver pour accueillir des amateurs de ski de fond. Deux gardes s’ennuient un peu et voudraient bien nous raconter ce qu’on verra sur le domaine. Il y en a un qui m’explique la différence entre l’aigle royal que j’ai vu tourner pendant la route et le milan royal à la queue fourchue qu’on rencontre  aussi souvent.

Il nous recommande de suivre le Sentier de l’Eau qui suit un ruisseau avant d’arriver aux pozzines (de pozzi, puits). Il s’agit de sortes de trous d’eau que relient des filets d’eau souterrains qui se creusent à la fonte des neiges. L’eau glisse, invisible, entre les trous, mais on la voit tout à coup sortir de terre entre deux mottes de terre en glougloutant.

ruisseau au Coscione
Ruisseau au Cuscione

Au fur et à mesure que l’été avance les plus petites de ces vasques d’eau sèchent au soleil et des plantes les remplissent avec une hâte merveilleuse puisque tout recommence l’hiver suivant.

Le Coscione est le royaume des aconits, aussi belles que dangereuses : on en extrait un poison qui paralyse la respiration, affole le rythme cardiaque et conduit souvent à la mort.

Champ d’aconits

Quelques bergers emmènent leurs troupeaux sur ce haut plateau où l’herbe reste verte près des ruisseaux. Des porcs, parfois des vaches y passent l’été en liberté. On y trouve aussi des chevaux, les uns utilisés pour les touristes, d’autres redevenus sauvages dont on ne sait plus à qui ils appartiennent.

Cuscione. Les chevaux sauvages

Aujourd’hui, la beauté ascétique du plateau n’est pas menaçante, mais un cousin de mon mari m’a décrit le Coscione enveloppé de brouillard ou recouvert de neige. Même quand il fait beau, le pays est rude car il n’y a presque pas d’arbres et le soleil tape dur.

Les fromages de Monsieur Ansaloni

Un peu avant le refuge, deux bergeries. On se présente. On vient pour des fromages. On ne veut pas déranger. Monsieur Ansaloni, berger et fromager se réjouit. Avec le Covid toutes les foires ont été annulées. 300 kilos de fromage sont restés en plan. Alors heureusement que les touristes s’arrêtent ! (Cette année malgré les quelques inscriptions dénonçant les Français qui empoisonnent le peuple corse avec la Covid, j’ai plutôt entendu exprimer un soulagement : merci les continentaux qui ne nous ont pas abandonnés).

La salle à vivre n’a rien de pauvre. Aucun bibelot, mais on y trouve une grande table, une télévision, un canapé sur lequel un garçonnet d’une douzaine d’années est assis.

̶  On a entendu des sonnailles dans le fond du plateau, mais sans rien voir.

̶  Ce sont mes brebis que vous avez entendues. J’en ai 300. Ça ne m’étonne pas que vous n’arriviez pas à les distinguer au milieu des cailloux. Même moi, j’ai du mal. Avant, on mettait quelques chèvres noires pour les repérer… Quand même, je les vois à la jumelle parce qu’elles bougent… Pour les récupérer, je prends la jument que vous avez vue faire la sieste dans la cour.

̶     Nous, notre plaisir, c’est d’aller tout doucement sur le plateau et de rester toute la journée loin de la côte où l’on est un peu entassés.

 ̶     Oui, oui, mais moi, c’est pour le travail. Alors, je peux pas m’asseoir au bord du ruisseau à regarder les aigles et les milans.

̶   Et vous restez là tout le temps ?

̶   Non, je monte pour l’estive. En hiver, c’est plein de neige. D’ailleurs, il y a dix jours, il faisait encore froid. J’ai fait du feu dans la cheminée.

Avant dit le berger, j’étais agriculteur, mais je suis tombé dans le métier.

Il est âgé et le métier est rude. Il faut surveiller les brebis, les traire, faire le fromage. Est-il ici pour l’air et le calme ou parce que l’exploitation en principe tenue par le fils battait de l’aile en raison d’une gestion approximative ? Je me souviens d’un reportage de Corse Matin paru en 2018 sur ce fils Ansaloni. Il avait voulu organiser l’amuntana, une transhumance à l’ancienne depuis Quenza au lieu de recourir au transport par bétaillère. Il avait contacté le ban et l’arrière-ban des cavaliers venus de toute la Corse pour accompagner l’estive, au moins 50 personnes, copains, bergers de Zonza et d’Aullène, curieux, et même un abbé pour bénir le troupeau. De chien, il n’y en avait pas. Les bergers corses n’ont pas besoin de patous dans les hauteurs où l’on ne rencontre ni meute errante de chiens sauvages, ni loups, et dans les collines basses, les bêtes sont parquées. Malgré l’allure majestueuse des cavaliers, la conduite des troupeaux n’était pas leur fort. Aucun ne savait les canaliser : les brebis ont filé dans le parc du château et brouté toutes les roses, puis elles se sont engouffrées dans les jardins dont les grilles étaient restées ouvertes… C’est miracle qu’elles se soient finalement engouffrées sur le chemin pour une montée de 4 heures dans une chaleur torride. Le village a beaucoup ri, mais il n’a plus été question de transhumance à l’ancienne. (https://www.corsematin.com/articles/la-transhumance-a-quenza-une-histoire-de-villages-85063)

 Le jeune garçon assis sur le canapé nous demande de photographier ses poignets : « C’est pour ma mère. Je suis tombé et mon grand-père se débrouille mal avec le portable. »

Il est tombé d’une moto en partant au pèlerinage de Bavella : une truie lui a foncé dessus et l’a déséquilibré.

Je croyais qu’il voulait apitoyer sa mère et j’essayais de photographier un doigt blessé enveloppé dans une poupée, mais je me trompais. Le garçon voulait rassurer sa famille pour rester avec son grand-père sans redescendre pour faire une radio. A présent, je vois que toute sa cuisse a été éraflée.

̶  Un peu d’eau oxygénée, dit le grand-père, ça va suffire pour la jambe. Vous savez, il a toujours envie de monter. Il reprendra peut-être après moi.

Ainsi se poursuit la vie pastorale. Ce n’est plus la vie des ancêtres. Elle suppose des bétaillères, des foires à touristes, une télévision, des camions qui vous approvisionnent, mais la solitude et la beauté sont là.

Quand nous redescendons, nous ne savons plus qui se contente de peu et qui profite des vrais richesses du monde, ce berger des hautes-terres ou nous qui repartons vers la plaine.

Splendeur du golfe de Porto

Je parlerai une autre fois de la vie quotidienne en Corse. Aujourd’hui, voici les souvenirs d’une visite du golfe de Porto et de notre inoubliable balade des calanches de Piana et de la réserve de Scandola.

Venir à Porto par Corte, c’est passer par la plus belle forêt de laricios de Corse, la forêt d’Aïtone, avec ses milliers de pins démesurés dont les troncs montent tout nus avant d’arriver au faîte. Ils sont si hauts que notre forêt de l’Ospedale dans la Corse du Sud paraît petite. Aïtone est cependant moins immédiatement accueillante avec des pentes abruptes et des cochons voraces qui guettent les sandwichs des promeneurs. Bientôt, la route traverse les terribles gorges de la Spelunca dans un massif desséché, privé de toute présence humaine. Tout en bas d’une descente vertigineuse, il y a peut-être une rivière inaccessible mais le long de la route il n’y a que la sécheresse et la boule de feu d’un soleil fou. Est-ce que ce sera ainsi en Corse dans le monde d’après où les hommes auront disparu chassés par le réchauffement climatique ? Même quand on quitte l’à-pic de la corniche, et qu’on retrouve des pentes, la montagne reste austère et déserte. Seul pousse ici un maquis épineux et le parfum des plantes est plus piquant qu’ailleurs.

Ota et le village de Porto

L’arrivée à Ota nous arrache un cri : le village accroché à mi-pente vit sous la menace de sommets monstrueusement hostiles et un gros bloc rocheux prêt à dégringoler sur les maisons.

Ota (golfe de Porto Corse)
Ota. Le rocher menançant

Quelques kilomètres plus bas, commence Porto, la marine d’Ota. Porto, qui était réduit à quelques maisons de pêcheurs, a pris son essor avec le tourisme. Avant, toute la région semblait invivable. D’ailleurs au 16e siècle, elle était entièrement vide. L’hostilité de la nature y était pour beaucoup, mais aussi les incessantes razzias des pirates « Turcs », venus le plus souvent de la régence d’Alger : Berbères, Maures, aidés de renégats, saccageaient les villages de la côte et emmenaient les habitants en esclavage, ou plus souvent les échangeaient contre des rançons. Ces incursions se sont prolongées jusqu’au 19e siècle. La menace était telle que les villages se sont établis sur les hauteurs et que les Génois ont construit des tours tout autour de l’île. Des guetteurs avertissaient les habitants à l’aide de feux pour qu’ils aient le temps de fuir dans les montagnes. Et puis les côtes étaient infestées de moustiques avant les épandages massifs d’insecticides qui ont accompagné le débarquement américain. Ces maux concernaient toute la Corse. A Ota, il faut ajouter les guerres sans merci du 15e siècle entre le seigneur de Leca et Gènes qui fera massacrer toute la famille. Les villageois avaient fini par quitter la région et Ota ne figurait même plus sur les cartes du 18e siècle.

Aujourd’hui, Ota revit, mais le manque d’espace limite heureusement les possibilités d’expansion. Nous voici à Porto c’est-à-dire devant une succession d’hôtels, de restaurants, avec quelques maisons et un embarcadère pour les navettes qui permettent de visiter la côte. Notre hôtel, le Corsica, à 100 mètres du port, est entouré d’un petit bois d’eucalyptus qui offre ombre et fraîcheur, bienvenues après la traversée des gorges. Chaque chambre jouit d’un grand balcon et d’une belle vue sur la tour génoise, et sur la montagneuse chaîne en forme de crète de dragon qui domine le Sud de Porto. Nous reviendrons aussi au Corsica pour la piscine de bonne dimension et pour l’accueil charmant. Voici le numéro de téléphone qui permet de court-circuiter les sites de réservation dont on connaît l’avidité : 04 95 26 10 89.

Le petit bois d’eucalyptus près de l’hôtel Corsica
Vue sur la tour de Porto depuis le balcon de l’hôtel Corsica

Sur la route de Piana une petite promenade dite du « Château fort » a été aménagée. Elle permet d’aller jusqu’à un rocher en forme de château d’où on domine le golfe. Pendant 45 minutes on marche entre des roches spectaculaires, tantôt, érigées comme des murailles,

Route de Piana. Promenade du Château Fort

… tantôt, plissées commes draperies,

Route de Piana. Promenade du Château-Fort

… tantôt lancées à travers à l’espace

Je n’essaierai pas de décrire ces roches. Maupassant l’a fait très bien dans Une Vie et on n’échappe pas à ses images. Sur la route du retour, tout se calme, le jour meurt doucement, éteignant une à une les couleurs et ne laissant que la douceur du crépuscule.

Le golfe de Porto vu depuis la route des calanques de Piana

Bizarrement, l’impression d’immensité vient davantage des montagnes que de la mer, lac tranquille à qui elles servent d’écrin.

Fin du jour sur le golfe de Porto
Route de Piana. Coucher de soleil

La Mer est un restaurant admirablement bien placé en face de la tour génoise illuminée dès qu’il fait nuit. Les gens d’ici semblent estimer qu’il faut que la tour passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel pour que le spectacle vaille le coup. Soit ! Sans être exceptionnelle, la cuisine de La Mer est agréable et personne ne vient vous demander de libérer la place pour les suivants. La terrasse est face à la tour génoise et permet de voir les montagnes qui dominent Porto. Quand la lune se lève, l’effet Murnau est garanti !

Ces immenses pentes qui dévalent jusqu’à la mer sont admirablement belles.  Elles font peser sur la petite ville leur énorme poids de pierre. Il n’y a pas besoin d’être mystique pour se sentir écrasés par les forces gigantesques qui bouchent tout le ciel et ne laissent d’horizon que vers la mer. On ressent jusqu’au malaise physique la petitesse humaine.

Tour des Calanques de Piana et réserve de Scandola

Différentes compagnies proposent des balades en bateau. Nous avons prudemment opté pour un bateau qui permettait de s’abriter du soleil pendant un tour qui dure à peu près quatre heures trente. Seuls les petits bateaux de 12 places supposés plus aventureux entrent dans les grottes, mais est-ce si nécessaire ?

Le tour des Calanques de Piana permet de voir d’en bas le paysage aperçu la veille depuis la route. Les hôtels de Porto s’effacent ; ne reste que la tour génoise sur son rocher de granite rose,

Tour génoise de Porto sur son rocher rose

Puis c’est le grand opéra des couleurs : toutes les nuances d’ocres, de roses, de rouges contre le bleu dur de la mer.

Le guide se sent obligé de parler pour ne pas nous laisser seuls. Il prévient. « Sortez vos appareils photos. Vous arrivez à « La Fenêtre ». 

Calanches de Piana. La Fenêtre

Et là, vous pouvez regarder l’eau, c’est « La piscine ». Ainsi en nommant les lieux, espère-t-il nous rappeler au premier devoir du touriste qui est de regarder et nous empêcher de succomber au vertige lent de ces grands murs de pierre avec leurs centaines de mètres d’à pic qui tombent dans l’eau.

La promenade se poursuit vers La Réserve de Scandola où il est interdit de marcher, de plonger et de pêcher et que l’on n’atteint qu’en bateau. Les prospectus mentent un petit peu quand ils vantent la richesse exceptionnelle de la faune vous poussant à imaginer un éden d’animaux marins et aériens, des aigles pêcheurs en train de pêcher sous les applaudissements, des oiseaux de mer dans tous les sens, (pas de phoques moines, puisque les derniers ont été éliminés avec la bénédiction des autorités pour cause de concurrence avec les pêcheurs), mais des dauphins, émergeant du ventre de la mer pour faire des pirouettes… En fait les aigles-balbuzards sont des migrateurs qui reviendront à l’automne. Les autres animaux sont sans doute en train de dormir. Tout au plus, devine-t-on quelques oblades quand l’eau est transparente. Avant d’atteindre la réserve, les compagnies maritimes proposent presque toutes un arrêt à l’anse de Girolata, difficilement accessible depuis la terre. Hélas ! les cargaisons de touristes ont une demi-heure pour prendre d’assaut les buvettes installées sur la plage. De pauvres ruminants mal nourris sont là pour qu’on les prenne en photo. La minuscule communauté qui vit à l’année est submergée et le charme tant vanté de l’endroit évaporé !

Girolata. Vaches à touristes

Pourtant, c’est la visite la plus belle qu’il m’ait été donnée de faire en mer : les 1600 hectares de Scandola sont un grand cratère volcanique effondré et les roches, selon qu’on les regarde à contre-jour ou dans le sens de la lumière passent par toutes les nuances du noir au rose selon qu’on longe des falaises de basalte ou des dômes de rhyolite. Pour être comblé, il suffit de regarder le change des couleurs, les jeux de la roche avec le ciel et le soleil.

Scandola. Orgues basaltiques rouges

Parfois un aquarelliste fou a ajouté un peu de vert gris sur la paroi :

Scandola. Genévriers accrochés à la paroi

Mais cela ne fait pas de mal d’entendre le guide signaler qu’on voit des roches datant de l’ère primaire, que les orgues basaltiques rouges sont une rareté, et que les arches sont dues à l’explosion d’énormes bulles de gaz

Scandola. Une arche volcanique

… ou faire remarquer les délicates concrétions calcaires qui se forment de temps à autres à fleur d’eau. Grâce à lui, on mesure mieux l’épaisseur de temps enfouie dans la pierre.

Scandola.Trottoir à lithopphylum (sorte d’algues calcaires qui ourlent le bas des roches)

Formes imposantes et sculptures délicates et fantastiques alternent comme si un Gustave Doré avait été chargé de dessiner dômes, arches et palais ornés de gargouilles, lutins et éléphant rose pour illustrer un conte fantastique :

Scandola. L’Eléphant rose
Scandola. Basalte gris. Le cortège des trois soeurs

Impossible de rendre la magie de ce monde minéral rose et noir entre le bleu du ciel et le bleu de la mer.

Mont Saint-Michel. Quelques images

Ce qui fait la magie du Mont-Saint-Michel, c’est l’alliance de la baie immense, sans cesse remuée par la mer, de l’île de pierre isolée dans cet espace, et du travail des hommes qui lui a donné sa forme de pyramide.

Les rochers de Tombelaine et du Mont saint-Michel, seuls dans la baie, viennent de la poussée magmatique qui a fait jaillir des roches dures des profondeurs de la terre. Alors que les schistes de la baie se sont effondrés, elles sont demeurées. Tombelaine paraît plate, mais le mont se dresse au-dessus des eaux. Il n’est pas très élevé pourtant. La moitié de sa hauteur lui vient des hommes et c’est la flèche de l’abbatiale qui lui donne son élan final.

La magie tient peut-être aussi aux ciels changeants de Normandie. Tantôt, le triangle émerge à peine d’un ciel brumeux au milieu des sables et des vases.

Le Mont depuis le terrain d’aviation
Route de la baie (vers Saint-Genest)

Tantôt, il est couleur de bronze dans le couchant :

Soleil couchant sur le Mont Saint-Michel devant un champ de seigle

ou s’élève très noir dans l’ombre, ensemble compact où l’on ne discerne plus où s’achève la pierre naturelle, où commence l’édifice.

Quand on grimpe vers l’abbaye, la forme pure se change en parcours sinueux, d’abord à travers une petite ville médiévale, entièrement tournée vers le tourisme, ensuite dans l’abbaye, ses volées d’escalier, ses brusques changements de niveaux, ses contreforts, ses tourelles, ses échauguettes, ses hauts murs ornés de gargouilles.

Le soir où nous y étions jusqu’à minuit, par la grâce d’un « parcours nocturne », le chemin labyrinthique ajoutait encore à l’impression de complexité. La visite est fascinante, même si on n’aime pas tout le spectacle et si on trouve que le scénographe a forcé sur les couleurs, noyant les ruelles dans le vert, jouant à l’excès  des contrastes entre le bleu électrique du cloître gothique et les vitraux flamboyants de la nef abbatiale, même s’il a ajouté d’inutiles enregistrements de cris de goélands à l’heure où les oiseaux dorment.

Mont Saint-Michel. La montée verte

Aidé peut-être par le coronavirus qui fait baisser la fréquentation, le parcours permet un long temps tranquille dans le monument débarrassé de la foule et on ramène quelques très belles images de la visite.

Mont Saint-Michel. Les chandeliers du réfectoire. Photo Sarah B.
Les minces colonnes du cloître

Le cloître s’arrête au bord du précipice. La mer est là, en bas, mais la nuit l’a effacée et ne reste que la sensation d’ouverture sur un gouffre obscur.

La nef de l’abbatiale depuis le cloître

Le discours d’escorte de l’exposition plus symbolique que dogmatique ou érudit évoque les forces telluriennes qui ont poussé les îles hors du magma il y a 570 millions d’années et veut faire réfléchir à la place des éléments naturels dans tous les grands lieux sacrés de la terre.

Mont Saint-Michel. La création du monde (photo Sarah B.)

La visite est finie. On repart. L’archange de la fin du monde brille sur le faîte du mont.

Les confinés et le squatteur. Petite chronique du temps du coronavirus

1er avril : Mya et Thomas ; télé-travail et chômage technique

Depuis deux semaines, nous sommes confinés et je suis passée au télétravail. Au début, j’aimais la nouvelle organisation. Avant je mettais 45 minutes les bons jours pour arriver au bureau et autant pour revenir, plus le stress de la ligne 13, saturée quelle que soit l’heure. La seule chose qu’elle avait de bien, cette ligne 13, c’est que si j’oubliais de me réveiller, je pouvais toujours envoyer un SMS à mon patron : “DSL, bloquée dans le métro. Arrive quand je peux‶. Là, ce n’est plus possible. A part la perte de mon alibi favori, je ne voyais que des avantages au confinement.

Cependant, l’écran est épuisant. Les heures s’enchaînent sans les pauses conviviales devant la machine à café qu’on se permettait dans le monde d’avant. Les journées n’ont plus de raison de s’interrompre. Le soir, je continue parfois tard jusqu’à ce que mes dossiers soient achevés. Quand je me couche, les phrases tourbillonnent encore dans ma tête. Parfois, Thomas dort déjà. Il est plus raisonnable que moi et arrête à 18 heures, tâche finie ou pas. Seulement voilà, je n’arrive pas à fermer l’ordinateur.

Moi, dit Thomas, mon monde professionnel s’est écroulé. Je suis au chômage technique. Tous mes concerts sont annulés, aussi loin que je puisse voir dans l’avenir. J’essaie de ne pas m’angoisser et de réfléchir à ma vie de musicien soliste, d’un voyage à l’autre, des Emirats-Arabes-Unis à Kyoto, sans jamais me poser. A peine un concert avec le quatuor est-il terminé que j’enchaîne avec une amie harpiste ou un groupe de jazz. Ce n’est pas la vie dont j’avais rêvé, même si des amis m’envient et me disent que j’ai des soucis de riche, mais je constate un désaccord croissant entre mes convictions et mes actes, par exemple la critique des transports aériens et le fait que je sois tout le temps en avion ; mon rêve de faire connaître Bach à ceux qui en sont privés par la pauvreté et le fait de jouer pour de riches émirs qui s’achètent une culture. Quand je pense à ces dernières années, j’ai l’impression d’une parodie. La musique a déserté la vie du “grand musicien″, transformé en voyageur de commerce.

J’essaie de prendre cet arrêt comme une occasion de réfléchir. Je travaille mes partitions en silence pour ne pas gêner Mya. Derrière les notes imprimées sur le papier, j’entends quelque chose qui n’existe pas encore et que mes doigts feront vivre, cet accent sur la première note, ce phrasé qu’il faut souligner un peu plus et qui donnera au Cygne de Saint-Saëns l’ampleur et la souplesse qu’il demande.

Le confinement est aussi une cure de sincérité, l’occasion de trouver comment et pourquoi je veux encore jouer de la musique. Des petites phrases me tournent dans la tête. « La vie à préserver quoi qu’il en coûte dont on te parle dans ces temps de pandémies n’est pas un but suffisant. Que veux-tu en faire ? »

Mais je ne sais pas quoi faire du temps qui reste puisque tout est fermé, les salles de sport, les cinémas, les parcs, et qu’il est impossible d’aller se promener dans le centre de Paris. « Et puis c’est avec toi Mya que je voudrais profiter des heures confinées. Si les librairies étaient ouvertes, j’irais acheter la Pâtisserie en vingt leçons et on se lancerait. »

Je  réponds un peu sèchement qu’on n’avait pas besoin de dérivatifs à nos vies. « La mienne est assez remplie, je trouve ! Et comme je m’entends parler de façon désagréable, je m’en veux : « Oh ! Thomas, c’est seulement que je déteste cette organisation qui me transforme en droguée du travail. »

– Ce n’est pas grave, Mya ! Je cuisinerai et tu goûteras. Je crois que je suis fait pour les joies tranquilles du confinement avec toi.

De toute façon, Mya n’aime pas ce temps suspendu. Elle sait pourtant combien elle est privilégiée. Thomas et elle sont à deux pour affronter cette période. Ils sont bien installés dans un appartement suffisamment grand pour que chacun puisse s’isoler. Il n’y a pas d’enfants qui les obligent à jongler entre l’ordinateur pour le bureau, le violoncelle qu’il faut quand même pratiquer un peu, les cours des enfants à la maison, le rôle de répétiteur de flute à bec, les interminables jeux de société, la mauvaise conscience quand on n’en peut plus et qu’on les flanque devant la télé.

Le soleil entre par la fenêtre une bonne partie du jour puisqu’ils habitent au 7ème étage. Un tout petit balcon permet de s’installer pour prendre le café à l’air, mais les semaines ont perdu leur forme. Mya laisse s’écouler le temps. Les weekends ressemblent aux lundis. C’est la même organisation des jours un peu écœurante à la longue.

Quelquefois elle se lève, déjeune et fonce sur l’ordinateur en robe de chambre. Pourquoi s’habiller puisqu’elle ne va pas sortir ? Elle réalise à quel point elle dépendait d’une horloge extérieure qui rythmait ses jours, d’un agenda, d’un calendrier avec des fêtes et des vacances. Cette vie ressemble à la vie qu’elle mènera quand elle sera trop vieille pour sortir et que les jours à venir ressembleront à ceux du présent.

L’avenir pense Mya, c’est d’être surpris ! Ici, il n’y a plus que des jours semblables et l’impression que rien d’inattendu ne peut arriver.

Elle supporte mal de ne pas savoir si le confinement va durer un mois, ou davantage. « Quand sera-t-il possible de sortir ? » devient une question obsédante. Si le confinement ne s’arrête pas vite, elle va s’effondrer, perdre le contrôle. C’est comme une maladie incurable avec laquelle il faut apprendre à cohabiter. Elle sourit parce que la ‶maladie de la vie confinée″ lui paraît plus évidente que le virus qui circule dans les rues.

Thomas descend faire quelques courses. Il croise l’homme au chien qui habite dans l’immeuble d’à côté où il mène une vie recluse et solitaire, sortant tous les jours avec son chien au poil jaune, s’asseyant sur le même banc d’où il hèle les passants. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. » D’habitude, il y a toujours quelqu’un pour s’arrêter et échanger trois mots, forcément limités, car l’homme répète en boucle « Les chiens, eux, sont fidèles ». De temps à autre, le chien pose la tête sur les genoux de son maître, puis reprend la pose, debout à quelques pas pour montrer qu’il est solide à son poste. Dans la vieille rue, les bourgeois tolèrent ce marginal qui habite une chambre de bonne prêtée par une âme compatissante.

Dans notre immeuble aussi, quelqu’un avait acheté une minuscule chambrette située au-dessus de nos têtes et avait bricolé un branchement sauvage sur l’eau et l’électricité des parties communes pour la rendre habitable. La copropriété a laissé faire et Arnaud Véron a passé quelques années dans ce cagibi avant de repartir pour l’Ardèche.

1er avril : Thomas se transforme en concertiste de palier

 « Quand même ! Un musicien c’est fait pour jouer devant un public. Il y a de plus en plus d’artistes qui s’enregistrent dans leur salon, se filment et postent le tout sur You Tube. J’ai même entendu le Boléro de Ravel, joué par l’Orchestre National confiné : chaque musicien chez lui a joué sa partition, qui a ensuite été mixée et assemblée par les techniciens de Radio France. Pourtant, ce n’est pas ce que je veux. J’ai besoin de la rencontre avec le public, j’ai besoin qu’elle soit réelle. J’ai besoin de sentir le bouleversement émotionnel que provoquent certains sons de mon instrument ; il me faut la circulation d’énergie que je ressens quand je suis sur scène.

Est-ce que je ne peux pas essayer de jouer dans la cage d’escalier pour les résidents restés à Paris ? Seuls trois étages sont occupés dans l’immeuble. La plupart des habitants se sont enfuis dans des résidences secondaires et le rez-de-chaussée utilisé par des cabinets médicaux est désert. La concierge a posé un congé de maladie pour rejoindre son mari. A l’exception d’un Bulgare, les étudiants qui vivent au 8e sont partis se confiner chez leurs parents. Il reste 4 couples enfermés et tristes que j’ai convoqués pour 19 heures par affichettes apposées dans l’ascenseur.

Pendant quinze minutes, j’ai joué deux pièces pour violoncelle de Bach. Le prélude si célèbre de la première suite, suivi de l’allemande. Demain ce sera l’austère sarabande de la suite en ré, qui me serre encore le cœur chaque fois que je l’interprète.

Après les applaudissements, les auditeurs ne sont pas partis tout de suite. Ils me hélaient depuis le 6ème étage. Ils disaient que c’était comme un petit miracle plus fort que leur solitude, plus fort que ce temps trop mou qui se traînait ; que je faisais surgir tout un orchestre avec mes quatre cordes ; que je leur avais rendu le plaisir d’exister. Ils exagéraient, mais ils me permettaient de me dire que quelque chose était en train de recommencer.

2 avril : un squatteur s’installe

Ce nouvel équilibre de la vie confinée a été brutalement interrompu. Depuis hier, quelqu’un occupe la chambre de bonne qui est au-dessus de notre chambre à coucher. L’intrus n’a même pas pris le temps de s’installer discrètement. Il s’est mis à écouter le Coran à plein régime. Notre nuit a été un enfer. A deux heures du matin, Mya et moi n’en pouvant plus, nous sommes montés. Qu’est-ce qu’on allait trouver ? J’imaginais un baraqué barbu, écumant, qui brandissait le Coran d’une main et un grand couteau de l’autre. C’est un noir qui a ouvert (ouvert est un grand mot car la porte était défoncée). Il n’est ni grand, ni menaçant. Je lui ai dit :

 « Mon gars, je ne suis pas là pour dénoncer les gens comme toi. Tu profites du confinement pour t’introduire dans l’immeuble et te trouver un abri. Tant mieux pour toi. D’ailleurs le propriétaire vit en province, n’a pas besoin de l’endroit et ne te cherchera pas des noises… Mais tu peux t’attendre à la guerre si tu fais un pareil raffut. On travaille pendant la journée. On est fatigués. Il faut qu’on puisse dormir. On ne peut pas passer la nuit à entendre ta musique. Ton Coran, écoute-le avant 22 heures. On supportera deux heures si tu en as besoin pour être heureux ». A notre stupéfaction, son visage s’est durci et il l’a pris de haut :

– Je t’emmerde. J’écoute ce que je veux quand je veux. C’est ta faute si tu fais des boulots de merde. J’emmerde la France et les gens dans ton genre qui se  foutent de savoir si on a un logement ou si on est à la rue. Vous êtes des colonialistes comme des cons de blancs que vous êtes !

– Mya s’est interposée : « T’as pas de chance avec moi. Je viens du 93 comme toi, je suis une descendante d’esclave comme toute Martiniquaise qui se respecte ! Sauf que je me suis bougée le cul et que ce pays de merde comme tu dis m’a offert des études supérieures. Aujourd’hui, j’ai un bon job. Et toi ! Tu t’es jamais demandé si tu t’étais donné ne serait-ce qu’une petite chance de réussir ?

J’ai repris. « On n’est pas là pour régler des conflits de couleur de peau. Que tu sois blanc, noir, ou café au lait, j’en ai rien à fiche ! Mon problème c’est de pouvoir dormir la nuit. Tu te calmes ou j’appelle la police.

Il s’est mis à rire. « Tu verras bien si elle vient. »

J’ai appelé le commissariat. Le squatteur avait raison. Les flics ont refusé de se déplacer : « On ne peut rien pour vous. D’abord, vous n’êtes pas les propriétaires. Ce monsieur a peut-être leur accord pour s’installer. Vous n’avez pas le droit de porter plainte pour occupation illégale des lieux. Vous vous plaignez donc de tapage nocturne, mais ce n’est pas une urgence en temps de confinement, comprenez-le. On est deux au commissariat ; les autres sont malades ou gardent leurs enfants, et on doit régler toutes les bagarres dans des familles où les gens ne se supportent plus. Vous n’êtes pas une urgence. S’il vous agresse, rappelez. »

Le bruit a cessé vers quatre heures.

Le lendemain, on était épuisés. Nous avons essayé de joindre le syndic.  Inatteignable. Une secrétaire a dit qu’elle passait le message. Depuis rien. Le propriétaire, Arnaud  Véron, qui m’avait donné son numéro de téléphone quand il a déménagé en Ardèche, est injoignable. J’ai laissé un message pour qu’il réagisse. 

Nous voici embarqués dans une histoire absurde. La lutte contre les pauvres diables qui essaient de survivre dans l’illégalité, ce n’est pas notre affaire. Mais alors que l’appartement devrait être notre refuge, on affronte un occupant illégal agressif, sans qu’interviennent pour nous protéger ni les services de l’Etat, ni le syndic de l’immeuble. Cet abandon nous laisse abasourdis.

4 avril : une fuite d’eau

Nous avons à nouveau peu dormi. L’occupant du 8e n’a pas cessé de chanter la nuit. Le plancher des mansardes qui repose sur des traverses recouvertes de lattes doit être constitué d’une mince couche de plâtre qui laisse passer tous les sons. Soit les bonnes d’avant étaient épuisées et dormaient, soit les gens étaient habitués au bruit. Cet homme chante faux et fort. Au bout d’un moment, c’est intolérable.

Je me demande où nous trouvons le courage de nous lever le matin et de reprendre nos activités. Ce matin, l’intrus doit dormir puisque tout est calme.

Je me sens à la fois las et surexcité. Je suis sorti faire trois courses pour marcher. Masque. Autorisation de sortie. Je pousse jusqu’à une épicerie qui vend, à prix d’or, de jolies fraises et de la papaye râpée. J’évite de toucher les légumes, je m’interdis de reposer un pot de confiture. Quand je rentre, je me surprends à regarder la poignée de la porte de l’ascenseur avec méfiance. Il va falloir que je me lave les mains. Chaque objet peut dissimuler un ennemi. Ce ne sont pas des contraintes très lourdes, mais ça m’impressionne de voir tout ce qui m’entoure se transformer en source de danger, tout contact devenir impossible.

A midi, Mya a vu passer le squatteur et a essayé de négocier. En vain. Vers 13 heures l’eau a commencé à couler.

On était encore à table. Une goutte est tombée dans le bol des fraises, puis une autre. Puis un filet d’eau… Nous avons mis une bassine, pris le temps de finir les fraises.

« Je croyais, a dit Thomas, que le confinement, c’était la trêve. Bon ! Je vais descendre la poubelle et j’essaie de réfléchir à ce que je peux dire pour éviter l’affrontement. Quand je remonte, on va voir le squatteur et puis j’appelle la mandataire de ceux qui nous louent l’appartement pour qu’elle prévienne le syndic. Préviens l’assurance de ton côté. »

Dans la courette, je remarque un Vélib abandonné. Je le remets dans la rue pour que le service de ramassage puisse le retrouver. Ça ne peut être que le squatteur puisque « l’emprunt » coïncide avec son arrivée. Nous montons au 8e demander qu’il coupe l’eau. Il n’est pas là. Arnaud Véron était soigneux. Une fois seulement, il y a avait eu un problème d’eau, couvert par les assurances. Son successeur fait n’importe quoi. Aujourd’hui, la porte défoncée permet d’entrer et de fermer un robinet oublié et il est parti en laissant le ventilateur fonctionner ; les fils trainent par terre. Le moindre court-circuit et tout flambe. L’odeur est suffocante ! Des boîtes de conserve ouvertes ont tourné avec la chaleur.

Une partie du foutoir a été déménagée dans le couloir : un matelas sale, des vieux papiers détrempés où l’encre a déteint et un micro-ondes. Nous ne l’avons pas vu apporter quoi que ce soit. Est-ce que ces débris crasseux datent du précédent occupant ?

Nous avons déposé une main courante par internet. Ecrit au syndic, difficilement atteignable par téléphone, pour lui demander de déposer plainte puisque cela ne nous est pas permis. Apparemment, seul Arnaud Véron ou bien, lui, le syndic sont habilités à le faire.

4 avril : le concert du soir

J’ai tenu quand même à jouer comme je le fais depuis quatre jours. A la fin du concert, on m’a demandé quel était l’âge de mon violoncelle et comment je pouvais le savoir. C’est la table d’harmonie qui donne l’âge parce que les luthiers utilisent des épicéas et que ces arbres poussent régulièrement : le bois est de couleur claire l’été et plus foncé l’hiver. Chaque cerne vaut un an et on peut les compter. Mon instrument date de la fin du 17ème siècle.

Mya a ensuite raconté notre situation. Les copropriétaires-spectateurs ont découvert sidérés qu’il y avait un occupant illégal, que le dernier étage était insalubre, qu’un premier dégât des eaux qui aurait pu être grave si nous n’avions pas pu intervenir. Nous avons échangé des numéros de téléphone et les voisins ont décidé de nous relayer auprès du syndic. Ils auront sans doute plus de poids que nous : ce sont ses employeurs.

De la discussion, il ressort que nous pouvons essayer de faire couper l’eau qui dépend des parties communes. L’occupant se découragera peut-être. Reste à convaincre le prudent syndic, qui nous oppose l’absence d’assemblée générale et l’impossibilité d’en convoquer une en temps de confinement. La prochaine aura lieu en novembre…

5 avril : le maquis des règles de copropriété

Un voisin a écrit et téléphoné au syndic qui traîne un peu les pieds pour déposer plainte et prendre la décision de faire couper l’eau, même si le branchement est illégal. Il se plaint que construire un dossier sur de tels problèmes est nécessairement chronophage et annonce qu’il va facturer ce travail supplémentaire.

Notre assureur ne veut pas couvrir le sinistre. C’est la seconde fois qu’il y a un problème et rien n’a été fait depuis la première inondation pour installer des canalisations conformes. Or, il apparaît qu’Arnaud Véron n’est pas davantage assuré que l’occupant illégitime. Nous annonçons donc que notre assureur va se retourner logiquement vers l’assurance de l’immeuble. Mya qui a travaillé dans ce secteur signale que l’assurance de l’immeuble risque de ne rien couvrir parce que la présence d’un squatteur la décharge de ses obligations. S’il apparaît que le syndic n’a rien fait pour traiter le problème, c’est lui qui sera en première ligne. Nous espérons qu’il sera assez intelligent, pour tenir compte de cette menace voilée.

Nous appelons aussi la mandataire qui gère notre appartement en lui annonçant que s’il n’y a pas de solution rapide, nous allons déménager. Nous lui suggérons d’acheter le taudis du 8e pour éviter qu’il ne soit régulièrement occupé, rendant de facto l’appartement très mal louable. Nous lui donnons le numéro de téléphone d’Arnaud Véron. Nous discutons un peu des arguments : le réduit est trop petit pour être loué, mais en cas de squat, le propriétaire est tenu pour responsable de tous les dégâts occasionnés. Il vaut donc mieux vendre à quelqu’un qui est sur place et qui peut réagir rapidement. Quelle serait son offre ?

5 avril : Anne-Edwine Castelnagay

– Vous ne savez pas ce qui m’est arrivé Mya. On dormait tranquillement quand quelqu’un a sonné avec insistance à l’interphone. Je me suis levée pour voir qui pouvait appeler comme ça. C’était votre occupant du 8e qui demandait que je lui ouvre la porte du rez-de-chaussée. Moi, j’étais encore en mode radar et j’entendais quelqu’un qui répétait « je n’ai pas de clé. J’ai besoin qu’on m’ouvre. » Je l’ai regardé sur l’écran, je n’ai pas ouvert. Mais je voudrais comprendre comment il fait pour rentrer dans le hall. On dirait que notre système de fermeture ne sert à rien !

– Viens Mya, on descend pour essayer de comprendre comment il fait pour rentrer.  Une fois en bas, Mya a tout de suite repéré le problème :– «  Regarde, il a monté la targette qui permet de bloquer l’ouverture de la porte cochère. Nous, on ne fait pas attention, mais en fait la porte n’est pas fermée. Il est malin ce type. S’il n’était pas en train de transformer le 8eme en décharge publique, j’aurais plutôt de la sympathie pour lui. On va écrire aux voisins pour les prévenir de faire attention. »

– La seconde porte d’entrée : un grand coup de pied suffit pour l’ouvrir. Je dirai à Madame Castelnagay qu’il n’a pas eu besoin de sa pitié. Mais la porte est faussée désormais.

5 avril : Pierre et Alice

Pierre n’a plus grand-chose à voir avec la personne avec qui j’ai commencé à vivre. Il est vieux à présent et moi aussi je suis une vieille femme… Le beau visage aux traits bien lisses s’est affaissé. Il a pris du ventre (pendant que je prenais des cuisses), le cheveu se fait rare. Et moi, je suis nettement ratatinée.

Ma jeunesse a fichu le camp. Avant le confinement, quand je croisais encore les voisins, je voyais bien que j’étais une mémé pour eux. Au mieux, une « vieille dame charmante »… Je ne reste une « jeune-vieille » que dans le regard de Pierre… Oui dit-il « Le bon vin m’endort/ L’Amour me réveille encore ». Et pour lui, je pense : « Allez la vieille. Il faut tenir le coup. Il est sympa le temps qui nous reste ».

Des enfants sont nés, ont grandi, sont partis vivre ailleurs. Nos souvenirs subsistent. Dans notre appartement privé de fleurs depuis que les marchés ont fermé, tu évoques tout à coup une brassée de jonquilles ramassée dans un bois tout près de Paris…  C’était il y a deux ans. Tu t’en souviens ?  Est-ce que ce serait ça d’être un couple, ce lien du passé et du présent qui fait que je ne peux penser à ma vie sans que la mémoire me revienne de moments où tu figures. Tiens quand nous lisons les déclarations des féministes de 2020 je me revois, défilant dans la rue pour le droit à l’avortement. Juste avant le confinement, des militantes néoféministes ont chassé des “hommes cis et blancs” qui voulaient participer à une réunion parce que selon elles ils “invisibilisaient” les luttes des femmes. Dans certains slogans la haine contre les hommes me paraît paroxystique : « Le lesbianisme n’est pas un choix : c’est une bénédiction ! » Les réunions avec toi étaient plus joyeuses. On avait le droit de se plaire et plus si affinité…

Est-ce qu’être un couple, c’est sourire des expressions de l’autre qui reviennent constamment ? Le « Tu exagères » de Pierre ! mi-reproche, mi constat, chaque fois que je m’emporte sur ce que racontent les journalistes, ou bien parce qu’on part à 19h pour un rendez-vous à 20 heures à l’autre bout de Paris, chaque fois que je suis contente de croquer quelqu’un en une formule assassine. « Tu ne crois pas que tu exagères un peu ! – Bon j’admets que j’exagère un peu, mais un tout petit peu alors… »

Nos mots de clan, nos mots de passe familiaux, nos shibboleths. Pierre qui vient de l’Est a toujours dit « et si on faisait une salade de doucette ». J’ai longtemps rétabli « de mâche, tu veux dire », et à présent, je l’écoute joyeusement parler de doucette et de brimbelles.

On a usé le temps, regardé les années filer par la fenêtre en couple. Ce matin, nous sourions ensemble au retour du printemps, et nous faisons la grimace ensemble quand le thermomètre nous inflige un brusque retour de l’hiver. Voir le monde depuis une fenêtre, c’est se laisser absorber par des riens, des trois fois rien… La lumière qui glisse sur l’immeuble d’en face. 

– C’est vraiment le printemps, les pucerons sont de retour. Mais d’où sortent-ils donc ?

6 avril : Alice se déconfine un peu pendant que Pierre reste à la maison

C’est bête ce printemps radieux dont personne ne profite, les uns parce qu’ils le regardent de l’autre côté de la fenêtre ; les autres parce qu’ils travaillent à flux tendu pour nourrir et soigner les premiers. J’ai décidé de tricher et d’aller jusqu’à la Seine qu’on ne peut pas fermer. Au début du confinement, je critiquais les déserteurs, ces 15% de Parisiens sans civisme qui ont fui la ville au risque de contaminer le reste du pays. A présent, je les envie, même si je ne m’en vante pas. Si j’étais à la campagne, je serais entourée de vrais arbres. J’ai besoin de les voir déplier leurs milliers de feuilles au soleil d’avril. Dans l’appartement je me recroqueville et je supporte mal d’anticiper sur la réduction du cercle de mon existence. Pas encore. Pas encore ! Et puis, je n’en peux plus d’attendre des nouvelles de nos enfants retenus l’une à New-York, l’autre à Pékin. Tant qu’ils vont bien, je vais bien, mais c’est dur de les imaginer malades sur un lit d’hôpital, perdus dans des pays étrangers. La géographie heureuse de la mondialisation a laissé place à la menace de la solitude.

Mon Pierre s’accommode mieux que moi de la situation. Il relit tranquillement les classiques. Moi, je sors ! Si les policiers m’arrêtent je dirai que je ne pensais pas avoir marché tant que ça.

C’est en revenant 3 heures plus tard, que j’ai heurté un jeune homme presque devant ma porte. Il est vrai que j’avais le nez en l’air pour essayer d’apercevoir un merle qui s’en donnait à cœur joie. Le choc a été assez rude pour que je lâche mon sac et que tout s’éparpille sur le trottoir, trousseau de clés, papiers, téléphone et même le livre que j’emporte toujours avec moi afin de lire tranquillement si je m’arrête quelque part.

– Je suis désolé, Madame.

– C’est moi qui dois m’excuser. Il fait si beau que je suis sortie pour regarder les arbres d’un peu plus près et je n’ai peut-être pas marché droit. Mais vous comprenez, le confinement je n’en peux plus ; j’étais comme une lionne en cage. Bon, je vous ai heurté. C’est raté pour la distance de sécurité.  Mais sur le fond, je m’en fiche un peu. Entre Alzheimer, le cancer et le coronavirus, je ne sais vraiment pas choisir. Je laisse le hasard décider.

– Je ne peux pas vous laisser dire ça. Vous auriez tort de ne pas profiter de la vie. Elle vous plaît puisque vous partez pour admirer les arbres. Et puis pensez à tous ceux que vous pouvez contaminer. C’est aussi pour les autres le confinement. Moi aussi j’étais insouciant ; Je me disais « quand bien même, il y aurait 30 000 morts, ce n’est rien pour 67 millions d’habitants. Si la société s’effondre parce qu’on met la France à l’arrêt, ça n’ira pas non plus….

– C’est vous qui le dites. Je ne vois pas pourquoi on doit tout arrêter pour les morts du coronavirus, dont la moyenne d’âge est de 81 ans. Est-ce qu’on ne doit pas aussi se préoccuper des quarantenaires qui vont perdre leur travail et que le stress tuera d’une crise cardiaque ?

– Je raisonnais comme vous, mais la mort d’un proche ça change tout.  J’ai un vieil oncle qui est tombé malade et il est mort en 10 jours. Je suis content de vivre dans une société qui ne tire pas un trait sur les vieux.

– Toutes mes condoléances, Monsieur. Je ne trouve rien à vous dire sinon que vous me ramenez à la raison. Bien sûr ! Bien sûr ! Vous avez raison. Eloignons-nous, mais… profitons de l’occasion pour nous présenter. J’habite au 24. Je m’appelle Alice Lefebvre.
– Moi c’est Elie Hulot. Mes parents ne m’ont pas rendu service en choisissant ce prénom pour ce nom, mais on s’y fait.

On s’est quittés avec une drôle d’impression d’impolitesse. Plus moyen de se serrer la main, mais je n’ai pas de gestes à ma disposition. Je ne me vois pas checker à l’américaine. Pas encore en tout cas. Ni saluer à la japonaise les mains jointes. J’ai vaguement incliné la tête et le jeune homme a fait de même en ajoutant « Prenez soin de vous », devenu une formule aussi obligatoire que « Bonne journée » dans le monde d’avant.

Pierre m’a accueillie comme une rescapée d’un grand danger (et depuis mon retour il guette si une petite toux n’est pas en train de s’installer) :  « J’ai vu quelque chose ou plutôt quelqu’un pendant que tu étais partie faire la follette. Du linge séchait sur la rambarde du balcon d’en face. Le temps de me dire que c’était la première fois que quelqu’un osait étendre quelque chose sur notre belle rue bourgeoise, la fenêtre s’est ouverte et j’ai vu un noir. Déménager en temps de confinement, il faut être fort. Est-ce que tu crois que c’est le propriétaire qui l’a installé, ou bien a-t-il a appris que la chambre était vide et qu’il fallait profiter du confinement qui a sérieusement vidé l’immeuble pour s’installer ?

Je l’ai salué et ma foi il m’a répondu d’un signe de main, mais on était trop loin pour se faire la conversation. Je lui aurais dit « Vous avez donc quitté l’Afrique ? » et il m’aurait dit « Oui, maintenant j’habite Paris »… ou « Je suis aussi parisien que vous, mon vieux. J’arrive tout droit de Porte de Pantin » et je lui aurais dit « Quelle drôle d’idée, de venir s’installer dans le 12e. Il n’y a pas plus endormi. Pour un jeune homme comme vous » et il m’aurait peut-être dit, « oui, les gens ont l’air maussade, mais normalement, il y a Chez Prosper où va la jeunesse, et surtout l’Irish Coffee », mais en fait, on ne s’est rien dit du tout. Il a ramassé sa serviette de bains et il est rentré dans sa mansarde. »

7 avril : Alice s’invite à un des concerts sur le palier

Mon amie, Anne-Edwine Castelnagay, m’a invitée à écouter Thomas dans son immeuble. « Alice, tu t’installeras au second. Il joue depuis le 7e étage. Tu verras, la cage d’escalier est un bon espace de concert.

Quand j’arrive, le violoncelliste s’apprête à interpréter Songs of the birds, composé par Pablo Casals à partir d’un vieux chant populaire catalan. Il s’est enregistré au piano (il explique que cela l’oblige à suivre inexorablement l’accompagnement sans pouvoir ralentir ou accélérer et qu’il s’excuse par avance du côté raide de son exécution). Au milieu du morceau, quelqu’un appelle l’ascenseur, puis on entend une porte s’ouvrir puis se refermer, toute chose qu’on ne supporterait pas dans un concert. Pourtant le résultat est d’une mélancolie poignante qui me met les larmes aux yeux. Le violoncelle, tel un aimant, a capté nos émotions à fleur de peau.

Je pense que la beauté de ce morceau si simple tient aussi au fait qu’il évoque l’essentiel de ce qui fait fonctionner notre corps, le battement du cœur évoqué par le piano, le glissement du souffle dans les lents mouvements de l’archet. C’est ce dont nous parle la pandémie.

A la fin du concert, tout le monde échange des nouvelles du squat. Je  prends le numéro de téléphone des musiciens. Comme nous habitons en face, il nous est facile d’intervenir si nous observons des allées et venues suspectes.

10 avril : Pierre prévient Thomas des nouvelles activités du squatteur

Les choses vont très vite. Les gens d’en face nous ont prévenus par téléphone:

– On restait tard devant la fenêtre. On a vu votre « ami » du 8e qui venait ouvrir à deux personnes. Une dame en short court et hauts talons et son cavalier. Jamais vus avant, ceux-là ! Si vous voulez, on reste en faction, et si le manège recommence avec d’autres personnes, on vous appelle. Vous préviendrez la police qui les cueillera pour proxénétisme

En fait, ce soir, ils sont trois au-dessus de nos têtes. Bruit des talons de la fille, bruit de choses qui tombent. Clameurs des toasts… Puis des bruits non équivoques d’un couple qui fait bruyamment l’amour.

« Et bien, me dit Mya, c’est une distraction. On n’a pas besoin d’allumer la télé. Mais cela nous ôte tout envie de nous livrer à nos propres ébats érotiques ».

Là-haut plus de bruit. Il est quatre heures du matin. Thomas et Mya ont tellement sommeil qu’ils ne parviennent pas à s’endormir.

Quand le lendemain, Mya voit passer le squatteur, elle le hèle pour le menacer. Le gars fait face avec arrogance :

– Ne t’en prends pas à ma copine. Elle ne vous a rien fait. Elle aussi, elle veut vivre. Vivre. C’est tout.

Et puis c’est un miracle. Il n’y a pas eu de bruit cette nuit du 11 mai. L’intrus s’en est allé. Les jours éprouvants vont peut-être cesser.

12 avril : quatre dealers

Hélas ! Il a laissé place à quatre jeunes gens qui se livrent clairement à du trafic. Nous les avons vus passer devant la vitre sans tain de la cuisine. Ils s’étaient arrêtés sur le palier pour souffler un peu avant d’attaquer le dernier étage. « C’est nos petits clients du douzième qui vont être contents », a dit un roux en rigolant. « Finie la pénurie. Puis au-dessus de nos têtes, des éclats de rire, des gloussements très forts ». Puis nous avons entendu des va-et-vient. Thomas a rappelé la police.

– Je les ai entendus, criait-il. Je vous assure que je les ai vus passer. D’accord, ils squattent et vous n’y pouvez rien, mais cette fois vous pouvez venir faire un flagrant délit.

Le silence à l’autre bout du téléphone montrait éloquemment que l’agent était sceptique.

Nous avons espéré quand même une intervention pendant deux heures, puis nous avons admis que personne ne viendrait. Le lendemain, nous avons placardé dans la cage d’escalier et dans le hall une lettre menaçante pour dire que nous avons dénoncé le trafic de drogue que nous avons observé.

Profitant du départ des habitants du deuxième et du troisième, les clients des dealers ont envahi l’escalier principal et ont abandonné derrière eux  les détritus de leur consommation nocturne. Quand nous descendons nous buttons sur des cannettes vides, des cartons de pizzas, des mégots de shit.

 Le 14, les quatre ont disparu, pourtant personne ne retrouve de sérénité. Le silence enveloppe le quartier, mais ce n’est pas le calme d’une ville délivrée de la circulation, qui nous fascinait tant en mars. C’est le silence d’un immeuble sur le point d’être assailli par des ennemis au comportement imprévisible. Que vont-ils inventer ? Il n’y a par ailleurs que de mauvaises nouvelles. Arnaud Véron demande une somme extravagante de 70 000 euros pour ces 5 mètres carrés inhabitables. Autant dire qu’il refuse de vendre. Le syndic dit et redit que le poursuivre va coûter cher et prendre au minimum deux ou trois ans. A demi-mot, il a suggéré de recruter quelques gros bras et de se débarrasser des occupants par la force.

Quand même, ce que les squatteurs ne savent pas, c’est que les habitants de l’immeuble se parlent de palier à palier et qu’ils font pression sur le syndic pour qu’une solution soit trouvée ! Dans ces moments de connivence, nous nous sentons moins seuls.

En attendant, le premier occupant est revenu.

17 avril : Une chute suspecte

Comme on doit passer devant la fenêtre de notre cuisine pour accéder au dernier étage, il est impossible de ne pas entendre qui monte sur les marches de fer de l’escalier de service en temps ordinaire et là en plus, nous guettons ! Voilà que la fille de ce soir se met à crier que ce n’était pas la somme convenue et notre squatteur hurle plus fort qu’elle. « Pourquoi tu brailles si fort. Si j’avais su que tu étais une gueularde hystérique, je t’aurais pas proposé le job !  Si tu continues comme ça ils vont appeler les flics qui vont t’embarquer. T’as pas de papiers. Rappelle-toi. Maintenant, tu te tires. »

Un bruit de chute. Puis plus rien

L’étudiant du fond du couloir descend précipitamment. Il toque à notre fenêtre. « Prévenez la police. Il y a une femme inconsciente dans l’escalier. »

Elle doit être à l’hôpital maintenant. On entrevoit la fin de nos problèmes. Elle va porter plainte et il va devoir partir, peut-être direction la prison.

Le lendemain, la police est venue demander notre témoignage au début de l’après-midi. On a dit ce qu’on avait entendu, mais un policier nous apprend que la femme blessée a refusé de porter plainte. Il est pessimiste sur la suite donnée à l’enquête : « Il ne se passera rien. Sans plainte, pas de suite. ».

Vu du côté du squatteur

Evidemment, l’histoire récente ne dit rien de l’enfance du squatteur. On ignorera toujours où il est né, s’il a grandi avec son père et sa mère, ou  si, comme ça arrive, sa mère a été abandonnée avec ses gamins sur les bras. On ne saura pas dans quelle barre d’HLM il vivait, si le parc immobilier s’était dégradé ou s’il était bien entretenu. D’où lui venait sa rancœur, l’évidence que les choses sont mal réparties en France.

Il leur crachait au visage qu’il voulait liquider ce monde injuste, mais pourquoi a-t-il commencé à détester les blancs ? A cause de ses mauvaises notes à l’école qu’il imputait aux profs « racistes », ou de ce moment où il se fait vider du collège pour une bagarre parce qu’un gamin s’était moqué de lui, ou l’avait regardé de travers ? L’autre avait pris cher. Il avait fallu appeler une ambulance, et il avait été exclu.

Quand a-t-il commencé à trafiquer ?  Avec son job de guetteur pour des trafiquants de cannabis. On peut penser qu’il a grandi à la vitesse des gamins des cités, apprenant chaque immeuble à double entrée, chaque bosquet du parc, chaque passage obscur où semer les flics.

Première vente. Le cœur lui bat furieusement quand il échange l’argent contre un sachet de poudre blanche. – C’est le trac de la première fois, lui dit son compagnon. Il s’habitue et pourtant chaque transaction voit son pouls s’accélérer.

Première nuit au poste. Police fasciste. Black Power

La juge lui dit « Si tu as affaire à la police ce n’est pas parce que tu es noir, c’est parce que tu commets des actes répréhensibles, punis par le Code pénal. Faire du trafic de drogue, voler des scooters ce sont des délits interdits par la loi. Les policiers ne s’en prennent pas à toi sans raison ! Le meilleur moyen de t’éviter des confrontations avec les forces de l’ordre c’est de ne pas commettre de délit. » Cela ne fait que l’exaspérer.

A présent, le bizness démarre. Il a investi dans la location du placard, mais il peut récupérer l’argent du loyer avec des prostituées plus ou moins droguées. Et c’est un bon emplacement : dans la piaule d’à côté dont il a forcé la serrure, il  stocke du shit que les revendeurs viennent chercher la nuit pendant que les vieux bourgeois dorment. A deux pas d’une fac qui va bientôt ouvrir. Un emplacement d’avenir.

Il peut imaginer que sa petite entreprise va prospérer et qu’il va sortir enfin de la galère. Son tour est venu, il en est sûr ! Cet endroit mérite qu’on l’exploite à fond.

Et voilà que deux bourgeois montent pour l’engueuler parce que la bassine d’eau a débordé. Pas le temps de penser à tout. Tant pis pour la pouffiasse qui vit en-dessous.

Cette même nuit, Mya parvient à amadouer un commissariat à 3 heures du matin. Elle raconte sa situation impossible. Elle a prévenu quand il y avait du vacarme,  prévenu quand il y avait de la prostitution, prévenu quand il y avait du trafic de drogue et personne n’est venu. Que veut-on d’elle ? Que peut-elle faire ? Et maintenant elle pleure au téléphone.

Le commissaire a envoyé trois agents, mais le résultat ne ressemble pas du tout à un épisode réussi de Julie Lescaut :

17 avril : Les flics débarquent au 8e

Les flics débarquent au 8ème.. Thomas et Mya les entendent discuter avec le squatteur qui fanfaronne sûr de son impunité :

« Vos papiers !

– Je suis chez moi. Je n’ai pas à les montrer

Ils n’insistent pas. Redescendent. S’arrêtent chez Thomas et Mya.

– Il dit qu’il est chez lui ! On n’a pas le droit d’intervenir.

– J’ai le téléphone du propriétaire, dit Thomas. Il me l’a laissé quand il est parti en province.

Les flics appellent. Miracle ! Arnaud Véron répond.

Au bout d’un moment le flic raccroche et s’adressant au couple. « C’est compliqué votre affaire. M. Véron dit qu’il a prêté la pièce pour dépanner. L’occupant nous a dit qu’il paie un loyer pour cette chambre qui fait moins de 5 mètres carrés au sol. C’est vraisemblable. En tout cas, c’est un placard à balais qu’on n’a pas le droit de louer, de surcroît complètement insalubre. A mon avis, M. Véran est un marchand de sommeil. Vous pouvez dénoncer la situation à la commission d’insalubrité de la Ville de Paris qui est assez réactive. Demandez au syndic de porter plainte lui aussi.  C’est son rôle. En attendant l’intervention des services, ne montez pas. Ce gars, il a l’air cheloux. Il a des couteaux. On ne le sent pas ». Mon jeune ami, insiste un policier : « On voit que vous avez un caractère impétueux. N’allez pas l’assommer, on ne sait pas comment ces choses-là finissent. Lui, il n’a rien à perdre. Vous avez votre amoureuse, votre travail, votre vie devant vous. Ne le touchez pas. Soyez patient ».

18 avril : Il faut couper l’eau des parties communes communes

Le lendemain le squatteur se vante. « Tu ne peux rien contre moi. Je te l’avais dit. J’ai la loi pour moi ! Ah ! Ah ! Votre élite est foutue. Vive le Pouvoir noir !»

L’eau appartient aux parties communes. Le syndic a accepté de faire venir un plombier qui va couper l’arrivée, en espérant que le gars soit incapable de faire un nouveau branchement. Sans eau, le local est beaucoup moins intéressant. Peut-être que tout va cesser.

C’est étrange. D’un côté le pouvoir nous répète sans cesse que la meilleure façon de participer à la vie de la nation est de rester chez soi. Ne sortez plus, on s’occupe de tout est le mot d’ordre. En même temps, le même « pouvoir » (faut-il encore dire pouvoir, tant il organise son impuissance ?) nous pousse à des actes d’une grande violence dont nous ne sommes pas très fiers.

1er mai : Que va faire le propriétaire ?

Thomas appelle le propriétaire du réduit et lui annonce qu’il a déposé une main courante contre le squatteur qui a inondé trois fois leur appartement, que la police considère que le local est insalubre. « L’assurance ne couvre rien, tu risques de te retrouver avec une porte murée. Tu ne pourras plus du tout  vendre. – Merci, dit l’autre, qui ne précise pas du tout ses intentions. »

2 mai : « Est-ce que vous n’avez pas de cœur ? » 

L’eau a été coupée pendant l’absence du squatteur. A son retour, il est venu furieux frapper à la porte de la cuisine. « Je n’aurais plus d’eau, mais vous non plus. Vous allez voir ! » On s’est un peu énervés : « La dernière inondation, c’était sur notre lit. Tu crois que c’est possible de se réveiller sous une couverture trempée parce qu’un idiot part sans fermer son robinet. »

Le lendemain son voisin voit le squatteur en train de cisailler un câble avec un cutter. Il l’arrête à temps. « Malheureux tu vas t’électrocuter, c’est un câble électrique » et descend raconter à Thomas ce qui se passe.

Le soir, à minuit, le squatteur sonne à nouveau aux différents étages. Le 3 mai, Anne-Edwige prévient Mya qu’il a demandé de l’eau. J’ai fait comme la dernière fois. Je n’ai pas répondu et il a fini par partir en criant «  Vous n’avez pas de cœur ». Je suis restée mal à l’aise. Vous savez, j’ai vécu en Amérique latine, et la situation m’a rappelé une chanson d’amour, la Samaritaine :

Te pedí un vaso de agua,

Guambrita y..no me lo diste.

Me lo negaste,

Prenda querida.

Si me niegas el agua

Guambrita y…pierdo la vida

.

Je t’ai demandé un verre d’eau, ne me le refuse pas. Si tu me refuses l’eau, je perds la vie…. Et bien je me sentais un peu comme la personne qui refuse un verre d’eau à l’assoiffé de la chanson. L’homme qui me faisait peur était en même temps un mendiant qui demandait miséricorde. Je suis chrétienne. Je vais écouter des sermons où on m’explique que Jésus qui vient de demander à boire à une femme de Samarie, lui offre en échange une eau vive pour étancher sa soif, sa soif de justice. Et moi, je refuse de l’eau à quelqu’un qui a soif.

Mya répond, véhémente. « Cet homme n’est pas un pauvre diable, mal éduqué quelconque. Quand il a cru qu’il nous tenait, il jouissait de notre impuissance. Il nous a rendu la vie impossible. Il continue d’ailleurs. Jésus ne dit pas qu’on peut faire n’importe quoi. Il loue ceux qui placent au centre de leur vie le souci de la justice. Je ne peux pas sauver ma peau et m’occuper d’un vaurien. On a essayé de négocier. Il est incapable de tenir compte des autres. Et puis, vous non plus, vous n’avez pas envie que l’immeuble se transforme en lieu où on trafique des stupéfiants et où on fait travailler des prostituées. »

Grâce aux concerts, une petite société se reforme trois fois par semaine sur les marches d’escalier de l’immeuble. Le problème du squatteur aussi angoissant qu’apparemment insoluble nous réunit autant que la musique. On commence par discuter des actions à entreprendre et souvent la discussion se prolonge sans but précis, autour du sens de ce qu’on vit, le confinement, l’action de l’Etat, la démocratie, mais toujours, on en revient à l’étrange tolérance des pouvoirs publics en faveur des squatteurs.

La voisine du troisième est furieuse : ce sont des gens qui vivent de la victimisation et je remarque que chaque fois qu’il y a un noir qui commet un vol ou qui se comporte de façon illégale, un journaliste nous explique que c’est un pauvre garçon. Pendant ce temps-là les classes moyennes sont en train de tomber. Alors cette ânerie de “privilège blanc“…. Les paysans et les petits commerçants qui n’ont jamais de vacances et gagnent moins que le Smic vont se dire : “Je finis pas le mois, j’ai du mal à élever mes enfants, et en plus, il faut que je m’excuse de mon privilège blanc ! C’est vraiment n’importe quoi ! Moi, ma fille est médecin, elle a fait 10 ans d’études après le bac, elle travaille comme une folle, risque sa vie pour des écervelés qui ne prennent aucune précaution et tout ça pour moins de 2000 euros par mois. Pendant ce temps, n’importe quel gars qui ne veut pas travailler reçoit le RSA, s’installe chez les autres et au nom de cet état de fait obtient des droits… ″

Alice est la plus ambivalente. L’ordre établi lui semble difficile à défendre en bloc : « On sait bien qu’il n’y a pas assez de logements disponibles à Paris et qu’il y a beaucoup de propriétaires cupides qui préfèrent louer à des touristes de passage qu’à des gens modestes. Et puis, si j’étais à la place du squatteur, je serai exaspérée d’entendre sans cesse que la France m’entretient ; que je touche le RSA pour ne rien faire, alors que je n’arrive pas à trouver du travail et que la moindre vitrine du centre-ville étale des richesses qui me sont inaccessibles. J’en aurai marre d’entendre que mon HLM de lointaine banlieue est un progrès sur les bidonvilles d’Afrique, alors que je suis français.

– La faute à qui ? La Grande Borne de Grigny était un quartier de jolis petits immeubles construits pour des cadres avant que la ville devienne un pivot du trafic de drogue. Tous ceux qui pouvaient partir ont fui. La faute à qui si des jeunes comme lui désertent l’école avant de venir pleurer qu’on ne leur donne pas un travail de banquier ! »

– On n’a pas de chance d’être tombé sur lui, mais il pose le problème de toutes les personnes “non blanches“ qui nous en veulent parce qu’elles sont confrontées à plus d’occasions d’être discriminées. Les noirs se logent moins bien ; trouvent moins facilement du travail, vivent davantage dans des quartiers où on n’aimerait pas habiter, on le sait bien. Même si tous n’ont pas des comportements impeccables, loin de là, ils voient leurs rapports avec la police sous l’angle de la guerre des races et c’est vrai qu’on les contrôle sans cesse et que ça doit rendre fou.

– Mais on mélange un peu tout là, reprenait la voisine du troisième, on n’a pas à faire à quelqu’un de discriminé. On a affaire à quelqu’un qui pourrit la vie d’un immeuble parce qu’il y vend de la drogue et y installe des prostituées. Et puis franchement, on ne va pas supprimer le droit de propriété pour pallier les carences de l’Etat. En plus Alice, les gens que vous approuvez crient à la haine de la République et veulent tout ramener à un conflit de races. En tout cas, ils ne donnent pas envie d’embaucher ceux qui cherchent du travail, ou d’accueillir de nouveaux migrants.

– Là, on se retrouve, concluait Alice. J’ai horreur de leur façon de poser des appartenances essentialisées. Leur attitude ne risque pas d’aboutir à ce qu’une majorité soit d’accord pour améliorer la situation.

29 mai : Une porte interdit l’accès au 8e

Le squatteur s’accroche. Mya a alors l’idée de faire poser une porte blindée à l’entrée du couloir du 8e.  Comme il s’agit de parties communes, il est possible d’intervenir et, heureusement, un des membres du Conseil syndical confiné lui aussi a pris la décision avec le syndic. La porte arrivera dans le courant du mois de mai. Pour le moment, on dirait une course de vitesse. Les voisins d’en face ont entendu des pas et des coups au-dessus de leur chambre. Ils sont montés. Il n’y avait personne, mais ils sont sûrs qu’il s’agissait d’une tentative d’effraction. Dans notre aile de l’immeuble, nous avons trouvé une nouvelle chambre forcée, ouverte, un matelas sale posé sur le sol. Et le vacarme nocturne s’étend.

Le vendredi 29, l’installateur vient monter une porte blindée. Elle ressemble à une issue de cinéma. On ne peut pas la bloquer de l’intérieur, pour ne pas retarder la sortie en cas de problème, mais elle résistera aux tentatives d’effraction. Une fois de plus le squatteur était parti pour le weekend. Il n’y a donc même pas eu d’affrontement. Les affaires qui pourrissaient dans le couloir ont été descendues et ramassées par la voirie, y compris des sacs de femmes dont on peut se demander où ils avaient été volés. Au milieu du fouillis une valise noire que nous avons descendue sans l’examiner. Quand l’intrus est revenu, il a trouvé porte close. Il a essayé d’ouvrir, donné de grands coups de pieds dans la porte, mais en vain, et a fini par se décourager.

Il a dormi dans la cage de l’escalier principal où la concierge, qui a repris son travail, l’a trouvé. Elle a appelé la police qui l’a embarqué.

2 juin : « Où est ma valise noire ?

Tout est normal. L’homme au chien est assis sur son banc. Il porte son éternelle houppelande noire, bien qu’il fasse chaud à présent. Il me hèle. « Nos amis les bêtes ! Les hommes vous trahissent toujours. Les chiens, eux, sont fidèles ». Ses cheveux sont coupés de près. Il est un des premiers à être retourné chez le coiffeur.

J’ai repris le métro. Vide et propre. Dans le monde déconfiné qui recommence, je ne suis pas sûr d’avoir le temps de chercher le sens de mon existence. Il va falloir que je joue tout simplement pour la gagner et que je chasse les pensées importunes sur la vraie vie. Je suis heureux d’avoir des propositions car personne ne sait si le virus ne va pas revenir à l’automne.

Quand je regagne notre appartement, l’obscurité commence à descendre. Elle est moins épaisse qu’au début du confinement parce que l’été approche. La concierge qui a repris son travail m’annonce que l’homme est revenu, mais il n’était pas agressif. Il lui a seulement reproché de l’avoir mis dans cette situation : « Pourquoi tu m’as fait ça ? »

– Elle lui a expliqué qu’elle n’était pas là, qu’elle n’était pour rien dans la pose de la porte. Et puis elle a ajouté. « Pourquoi tu t’es comporté, comme ça ? Si tu avais respecté les gens de l’immeuble, personne ne t’aurait embêté ? ». Il s’est tu un moment. Il a encore dit : « J’avais une valise noire. Il me la faut. C’est important pour moi ». « – La voirie a tout emporté. » Il n’a rien répondu et a tourné les talons.

3 juin : Soudain un visage collé aux carreaux

La concierge appelle Mya qui s’apprête à sortir de l’immeuble.  « Il est entêté votre squatteur. Il a demandé à nouveau sa valise ».

Cet entêtement est absurde, pense Mya, mais elle est mal à l’aise. Qu’est-ce qu’il y avait d’important dans cette valise ? Des certificats de travail ? De l’herbe, dont il fait trafic ? Des objets volés ? Des adresses… ? C’est peut-être grâce à ce sac qu’il luttait contre la misère, à sa façon sordide, détestable, évidemment. Mais nous luttons tous pour survivre et c’était un pauvre diable.

Thomas s’est absenté pour le weekend. Mya est seule.

Un visage se colle aux carreaux de la cuisine. Elle sursaute. C’est le squatteur. Leurs yeux se croisent. Il tourne brusquement les talons pour redescendre l’escalier.

Elle reste seule avec la peur. Le futur lui fait peur. Il a le visage du capitalisme fou qui promet le pire. Il a le visage de la surpopulation et des millions d’émigrés qui espèrent trouver une vie meilleure en Europe. Il a le visage du squatteur mi-pitoyable, mi-menaçant.

La Cité Universitaire : 100 ans d’architecture et d’utopie universitaire

S’y rendre : 17 Boulevard Jourdan ; RER B et tramway : arrêt Cité Universitaire

A la bordure Sud du parc Montsouris, là où avaient été édifiées les fortifications de Thiers désaffectées et promises à la démolition après 1919, on se trouvait aux lisières de Paris et de Gentilly. Comme dans toutes ces zones incertaines des grandes villes, il y avait seulement sur ces terrains quelques rares fabriques, des baraques de chiffonniers, des maisons croulantes, des friches.

On peine à imaginer ce morne paysage quand on arrive devant la Cité internationale universitaire de Paris.

Débuts de la Cité Universitaire. Pavillon Deutsch de la Meurthe et zone (collection Musée Carnavalet)

Après la première guerre mondiale, un groupe de mécènes et d’administrateurs ont acheté les terrains disponibles et conçu un lieu destiné à favoriser la rencontre entre les étudiants du monde entier. Les plus connus sont André Honnorat, alors ministre de L’Instruction Publique, Paul Appell, le recteur de l’université de Paris, Emile Deutsch de la Meurthe, qui devait sa fortune au pétrole et à l’aviation et quelques autres. Ils ont  inventé ce « monde en miniature » où plus de 5 500 étudiants forment une communauté regroupant plus de 130 nationalités. Chaque pays doit accepter d’accueillir dans son pavillon 30% au moins d’étudiants d’une autre nationalité pour favoriser le ‘vivre ensemble’.

Une quarantaine de « maisons » sont aujourd’hui réparties dans 34 ha de verdure :

Entre pastiche réussi et modernité, ce sont 100 ans d’architecture qui sont rassemblés dans le parc.

Le bâtiment central,  la Maison Internationale, qui abrite la bibliothèque, le restaurant, un théâtre, etc,est construit  dans un style qui imite le château de Fontainebleau.

Maison Internationale

La fondation Emile et Louise Deutsch de la Meurthe, du nom d’un grand industriel philanthrope et de sa femme a été édifiée la première, dès 1925. Elle fait penser aux résidences universitaires d’Oxford, bien que l’architecte  Lucien Bechmann ait déclaré s’être plutôt inspiré du style médiéval normand.


Le beffroi et l’arrière de la fondation un peu dissimulé par un cèdre pleureur 

Grande verrière « à gradins » et toits à forte pente rappellent les villes flamandes

Des échauguettes décorées de fenêtres à meneaux donnent aux 7 bâtiments disposés autour d’un jardin intérieur un style néo-médiéval, qui s’accommode très bien de la couleur brun-rouge des briques et des vélos écolo des étudiants.

Pavilleon Gréard (Fondation Deutsch de la Meurthe)
Massif d’Hortensias blancs au pavillon Appell (Fondation Deutsch de la Meurthe)

Répondant à l’appel des fondateurs, des personnalités ou des gouvernements étrangers prennent rapidement d’autres initiatives en faveur de la construction de résidences.

Vers l’Est

Après la délicieuse atmosphère néo créée par les premiers architectes, on peut aller voir les réalisations de Le Corbusier (Paris en compte peu). La Fondation suisse (1933) est un des premiers exemples de ses constructions géométriques sur pilotis qui seront ensuite développées à la Cité radieuse de Marseille, bien plus connue.

Pavillon suisse (Le Corbusier)
Le pavillon de Norvège depuis la dalle du pavillon suisse

On peut trouver (c’est mon cas) l’ensemble un peu sévère. Il aurait peut-être fallu entrer pour voir le mobilier réalisé par Charlotte Perriand qu’on redécouvre aujourd’hui. La fondation danoise, dessinée par l’architecte Kaj Gottlob en 1932 est elle aussi très austère, même si les briques sombres ont de l’allure.

Fondation danoise 1932 (Kaj Gottlob)

Les Suédois ont choisi un style élégant et intimiste. On a l’impression d’arriver juste à temps pour le goûter dans une demeure du 18ème où l’on est attendu !

Pavillon suédois (1931 Peder Clason, Germain Debré)

Patrick Modiano évoque dans Une Jeunesse, les bains de soleil sur l’immense pelouse de la Cité Universitaire bordée par l’église de Sacré-Cœur. Je connais bien cette église car elle est coincée au bord de l’autoroute A6. Quand je la vois, je sais que le voyage est fini, qu’on est arrivés ! Mais jamais je ne suis allée la voir. l’église est trop associée au bruit de l’autoroute, à l’odeur d’essence, aux embouteillages. Aujourd’hui, il me suffirait de prendre une passerelle au bout du parc pour voir de près les anges de bronze du clocher.

La flèche du Sacré-Coeur de Gentilly depuis la pelouse

Mais il fait trop chaud. Il n’y a personne au soleil. La plupart des étudiants  sont partis, chassés par l’épidémie et ceux qui n’ont pas pu retourner dans leur famille cherchent l’ombre sous les bouquets d’arbres.

Nous rejoignons les tilleuls qui bordent une grande allée. Quelques personnes se reposent sous la voûte de leur feuillage. Paris a l’air très loin

Allée des tilleuls

Vers l’Ouest

A l’Ouest, on retrouve de jolis pastiches. En 1930, deux architectes français, Pierre Martin et Maurice Vieu se sont inspirés des traditions vietnamiennes pour créer une Maison de l’Indochine, aujourd’hui la Maison d’Asie du Sud Est.

Maison de l’Asie du Sud-Est

Inaugurée aussi en 1930, la Maison des Etudiants Arméniens représente une nation qui, 10 ans plus tôt, venait de perdre sa souveraineté. Son fondateur, Boghos Nubar Pacha, (Centralien, nommé administrateur des chemins de fer égyptiens collaborateur du baron Empain pour la création de la ville d’Héliopolis, près du Caire. Il invente une machine à labourer fort remarquée lors de l’Exposition universelle de 1900 à Paris) consacre la fin de son existence à la survie d’une intelligentsia arménienne. Conçue par l’architecte Léon Nafilyan, la résidence présente des façades ornées de frises à motifs géométriques et floraux inspirées de celles d’un monastère arménien

Maison des étudiants arméniens 1930

Tout près le pavillon grec multiplie aussi les références. C’est un petit temple qui accueille les étudiants, occasion de réviser le nom des colonnes, ah oui, ioniques !

Fondation hellénique

De la résidence Lucien Paye construite par Laprade (l’architecte de la porte Dorée), je retiens surtout la belle surprise des bas-reliefs d’Anna Quinquaud, qui met en valeur la puissance et la grâce de ses modèles. Dans ce monde si dur de l’art, même quand elle fait une belle carrière, une femme est vite oubliée. Qui connaît aujourd’hui Anna Quinquaud ?

Résidence en l’honneur de Lucien Paye. (1949) Bas-relief d’Anna Quinquaud

Nouvelles maisons

L’histoire continue. Au bout du parc s’achève la maison de la Tunisie. Deux artistes tunisiens, le calligraphe Shoof  et le designer Wissem Soussi. l’ont habillée de lettres arabes

Deuxiième fondation tunisienne
Calligraphie et aluminum. Le travail de Soof et de Wissem Soussi

Et une pancarte annonce déjà la maison de Chine, une imposante résidence de 300 chambres.

Deuxième pavillon de Tunisie. Projet chinois

La Chine veut s’afficher comme puissance intellectuelle. Le chantier, qui a pris du retard cette année, devrait bientôt démarrer.

Croix d’Augas et rocher Cassepot. Des métiers dans la forêt

Les rues de Paris ne nous sont pas encore complètement rendues. Nombre d’endroits sont encore fermés, sans qu’on comprenne toujours pourquoi. Nous avons voulu revoir la Cité Universitaire de Paris, mais elle est encore inaccessible. Les cafés sont fermés, ou alors il faut aller dehors, mais les cafetiers n’ont pas de chance : depuis qu’ils ont le droit d’ouvrir leurs terrasses, il fait frais ou il pleut.

Une fois de plus, nous fuyons vers Fontainebleau entre deux averses pour retrouver un lieu qui a continué à exister tranquillement sans se soucier de la pandémie. On peut rester des heures à regarder sans comprendre ce qui fait pousser si droit les troncs noirs des pins laricio, comment s’organise la régularité irrégulière qui fait se déployer leurs branches, pourquoi les branches des chênes partent vers le haut et celles des mélèzes vers le bas, pourquoi les branches se divisent… ? Pour autant, dès qu’on prend le temps de se promener à Fontainebleau, on voit que rien n’y est «éternel », ni les rochers aux formes fantastiques, ni la végétation. La forêt a été modelée par les activités humaines. Cette fois, nous partons de la Croix d’Augas tout près de Fontainebleau, pour nous diriger vers le rocher Cassepot. (Pour une fois, j’ai trouvé le sens de ce nom Cassepot, autre nom de la raiponce à feuilles de bétoine, Phyteuma betonicifolium).

Raiponce à feuilles de bétoine. (Cassepot)
http://rene2.fond-ecran-image.com/blog-photo/2013/07/26/mon-regard-sur-la-flore-des-montagnes-my-looking-of-the-mountain-flowers/b-bleu-raiponce-a-feuilles-de-betoine

Le sentier que nous allons suivre, inauguré en 1890, a été tracé par Charles Colinet, successeur de Denecourt.

Circuit du Rocher Cassepot depuis la Croix d’Augas

Les Amis de la forêt de Fontainebleau contre l’Office National des Forêts

Tout près de la D 116, on tombe sur des troncs énormes attendant d’être emportés pour être débités en planches. La destruction de ces grands pins serre le cœur. A la place des troncs géants alignés sur la route, l’Office National des Forêts (ONF) replantera sûrement des résineux, mais ceux-ci ne seront pas plus hauts que des piquets.

Coupes de bois près de la Croix d’Augas

Je sais bien que la forêt de Fontainebleau  est une création récente : nous devons les chênes à Colbert, qui les destinait à la marine. Il n’y avait pas davantage de pins avant les 18e et 19e siècles,. Franchard était une gorge aride. C’est pourquoi elle paraissait plus escarpée qu’elle ne nous semble l’être aujourd’hui. De même, les bizarres formations rocheuses des bords des platières étaient sans doute plus impressionnantes que de nos jours. Sur les platières du Cassepot, seuls poussaient la bruyère, le genévrier et le genêt qui donnaient un air mélancolique à ces vastes étendues.

Oui, ce sont les forestiers qui ont inventé Fontainebleau en remodelant ses paysages et ils ont raison de dire qu’une forêt s’entretient. Mais pourquoi abattent-ils tous les grands arbres à la fois, au lieu de pratiquer des coupes avec précaution ? La forêt doit être rentable, mais l’argument économique justifie-t-il qu’elle perde son âme ?

Récemment encore, les Amis de Fontainebleau ont obtenu la suspension de coupes massives prévues dans le massif des Trois Pignons, mais à La Croix d’Augas, la logique économique a prévalu.

Nous passons devant les mares Froideau, un peu tristes.

mares Froideau

Près du grand point de vue du Cassepot, nous traversons d’anciennes carrières de grès qui rappellent qu’avant de devenir un haut lieu touristique Fontainebleau faisait vivre toute une population de carriers.

La forêt industrielle : les carrières de grès

Chaque fois que nous nous baladions ensemble, Ivan nous rappelait l’histoire du grès de Fontainebleau, cette roche composée de sable (quartz) et d’un ciment fourni par la silice dissoute par la mer Stampienne qui avait envahi le bassin parisien entre trente-sept et trente-trois millions d’années avant JC. Le sable, qui peut atteindre soixante mètres d’épaisseur, affleure par endroits. Les sables du Cul du Chien, particulièrement blancs, sont de la silice quasi pure, répétait patiemment Ivan, ce qui en fait  une matière première précieuse pour l’optique de précision. C’est ce sable qui a fourni le ciment siliceux nécessaire pour former les blocs de grès de Fontainebleau, disposés en bancs dans la masse sableuse, puis dégagés par l’érosion.

Ça vous explique les platières, concluait Ivan. Elles peuvent être longues de 3 km et d’une épaisseur variant de 3 à 10 mètres. Les blocs sont aux bords de ces plateaux. On demandait : Pourquoi les trous dans les roches ? – Et bien, sans doute y avait-il des parties calcaires plus tendres et plus solubles qui ont disparu pendant que le gré résistait.

Pierre fantôme

A la promenade suivante, nous avions oublié les dates : comment se souvenir d’une pareille épaisseur de temps alors qu’on a du mal à mémoriser la succession des rois de France ?

Mais avec l’histoire des carrières, nous changeons d’horloge. Les premières carrières de Fontainebleau datent de l’an mille. Le gré étant une roche trop dure pour être sculptée, contrairement au calcaire, sa principale utilisation est la fabrication de pavés pour paver les rues ou pour construire des fondations comme à Moret-sur-Loing. En 1184, une Ordonnance Royale autorise l’ouverture par adjudications, de carrières là où se trouvaient des bancs de grès.

Un an plus tard Philippe-Auguste exige le pavage de toutes les rues de Paris ce qui entraîne le développement de l’industrie du taillage du grès. A partir de la fin du 18e siècle et jusque dans les années 1840 on comptait, selon les saisons, entre 1000 et 2000 ouvriers dans le massif.

Dans un paysage où il n’y avait pas encore de pins, et où le grès affleurait, chaque entrepreneur recrutait entre 10 à 15 ouvriers carriers qui enlevaient d’abord la végétation au-dessus du front de taille, puis décapaient le sol afin de préparer le plan de chute.


Front de taille près des mares Froideau

La première phase de l’exploitation consistait à abattre un bloc, le plus important possible.
Des coins en fer étaient disposés en ligne dans des mortaises appelées aussi « boites à coins » sur le dessus de la platière, permettant de détacher des blocs de 200, 300 voir 400 tonnes.
Dans une partie de la carrière appelée « atelier », les carriers débitaient les gros blocs en blocs plus petits jusqu’à atteindre la dimension d’un pavé. Le rythme de production était de 6 pavés par carrier et par heure, durant une journée de 12 heures.

Les écales formées par les grès sont les déchets restés sur place. Ces empilements de restes de pavés sont aujourd’hui recouverts par la végétation.  

Buttes d’écales recouvertes par la végétation

La production déclina ensuite par suite de la concurrence du grès des Ardennes, réputé plus résistant, et du granite de Bretagne, qui possède l’énorme avantage sur le grès, de ne pas être glissant lorsqu’il est mouillé. A partir de 1850, l’émergence de l’asphalte et des pavés de bois pour le recouvrement des chaussées accélère l’obsolescence des grès de Fontainebleau. L’exploitation des carrières dans la forêt de Fontainebleau a cessé en 1907 au grand soulagement des promeneurs. La forêt industrielle a été transformée en parc touristique et même les traces de l’activité des carriers ont été muséifiées.

SUR LES CARRIERS

Je mets ces quelques notes en attendant de suivre une prochaine fois le sentier des carriers aménagé par l’ONF qui part du Carrefour du Coq, Faisanderie de Fontainebleau à côté du Centre d’initiation à la forêt de l’ONF. (le sentier passe par des abris de carriers qui constituent un « village »). Voir le site internet de l’ONF où l’on peut télécharger un audioguide, une plaquette et un livret du sentier des carriers.

Voir aussi le Blog https://carrieresetcarriersdegresdumassifdefontainebleau.wordpress.com/ animé par Patrick Dubreucq. On y trouve les dates des promenades organisées, expositions et ouvrages concernant les carriers de Fontainebleau.

Dans le cadre des journées du patrimoine, le dernier tailleur de grès de cettte région ouvre les portes de sa carrière à Moigny-sur-Ecole, route de Boutigny-sur-Essonne.

Les gorges de Franchard dans les pas de Flaubert

Départ : Parking au carrefour de la Croix de Franchard  (croisement de la Route Ronde (D. 401) et de la route des Gorges de Franchard)

Franchard. Carte du parcours

Je n’allais plus à Franchard depuis des années, parce que c’était l’endroit de la forêt le plus connu et donc le plus fréquenté. Cependant, j’ai constaté mardi qu’à condition d’arriver tôt, on y rencontrait peu de monde et la petite promenade des gorges (6 km environ, qu’on peut allonger à l’envie) permet de voir de grands arbres vénérables, plus majestueux qu’aux Trois Pignons.

Et puis, il s’agit d’un coin de forêt, évoqué par Flaubert dans l’Education Sentimentale. Le héros, Frédéric, fuit les troubles révolutionnaires de 1848 avec sa maîtresse, Rosanette, se réfugie à Fontainebleau où il visite le château, puis la forêt, avec l’impression d’avoir échappé à l’histoire violente qui se déroule à Paris et d’entrer dans un autre  temps, au milieu des roches qui « étaient là depuis le commencement du monde et resteraient ainsi jusqu’à la fin ». C’est un peu la même impression que nous cherchions en fuyant Paris où tout était encore interdit.

A vrai dire, je n’avais pas bien compris que les autorités nous interdisent de nous déplacer en voiture pour aller marcher seuls en forêt, alors que les risques encourus étaient plus grands au supermarché (on a vu plus aberrant puisqu’il était interdit de monter sur une montagne à plus de 100 mètres de dénivelé de son domicile, ou de marcher sur la plage déserte qui longeait sa maison.) En aucun cas, ces pratiques ne pouvaient accélérer la transmission du virus. Est-ce qu’il s’agissait d’empêcher la jalousie en imposant un confinement indifférencié, seul à même de faire accepter des mesures si lourdes en raison de l’idée pessimiste que les Français sont incapables de supporter que certains soient mieux lotis que d’autres) ? Ou bien s’agissait-il de marquer qu’on était entrés dans une ère de surveillance où l’Etat manifestait sa toute puissance en enfermant tout le monde dans des cellules d’isolement ?

Tournant le dos à l’Ermitage, nous avons en gros suivi le sentier n°7 tracé par Denecourt et son successeur Colinet en guettant les lettres majuscules et les étoiles bleues qui signalent les curiosités les plus remarquables. (sur Denecourt voir Le chemin des 25 bosses à partir du cimetière du Vaudoué. Au bout de la pinède, on arrive à la limite de la platière sur un escarpement, d’où se sont détachés les blocs de pierres qui font la renommée de Fontainebleau. On passe l’abri T avec ses grandes taches couleur de souffre, comme la trace d’un tableau abandonné.

Une marque bleue
Une balise

Et on descend dans des amas d’énormes boules de grès rondes et polies.

Le Chaos

A Franchard comme ailleurs dans la forêt, on croise des sauriens écailleux qui évoquent des animaux du début du monde, des dragons pétrifiés et d’étranges rochers bourgeonnants et troués comme ce Sphinx des Druides.

Franchard. Le Sphinx des druides

De temps à autre, la brise tiède apporte l’odeur résineuse des pins.  Et partout sous la pinède, on tombe sur des bouquets de fougères émeraude.

Fougères

Il y a aussi des pins torches qui s’enflamment au soleil.

Un des embranchements du sentier mène à travers un dédale de roches et de défilés étroits, jusqu’à la fameuse Antre des Druides, en fait une simple saillie rocheuse, assez profonde pour qu’on s’y rencogne quand la pluie tombe. Elle a peut-être servi d’abri sous roche aux anciens habitants de la forêt.

L’Antre des Druides

Elle paraît obscure dans le contre-jour et s’éclaire quand on approche. Hélas ! On découvre les nombreux graffiti laissés sur la paroi par les visiteurs.

Pas d’eau au fond de la gorge. Le chemin remonte jusqu’à un col puis revient vers l’ermitage par une allée sableuse. Les hauts troncs de pins qui ont été plantés symétriquement donnent à la forêt une allure émouvante de cathédrale.

Allée des pins maritimes

Retour à l’Ermitage : tout près de ce grand parking conçu pour pouvoir accueillir une foule de touristes, des ascètes ont vécu dans une solitude sauvage depuis la fin du 12e siècle…. Le monastère détruit pendant la guerre de cent ans, a été reconstruit et à nouveau occupé jusqu’au 18ème siècle où des brigands ont assassiné l’ermite qui y résidait et se sont approprié le prieuré. Il fut alors transformé en maison forestière. De la période ancienne, il reste les vestiges du mur extérieur de la chapelle avec ses contreforts.

Franchard. L’Ermitage

Aujourd’hui, le logis est loué par l’Office National des Forêts. Une plaque commémorative (apposée en 1969) rappelle qu’eut lieu là Fontainebleau le 9 juin 1900 le premier Congrès International de Sylviculture qui avait abouti à la création de l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources. Tout près, une tour permet de surveiller les feux, particulièrement à craindre dans une forêt où poussent tellement de pins.

Franchard. Une tour pour surveiller les incendies

Quelques références

Flaubert, L’Education sentimentale, éd., Paris, Garnier 1961. p. 320 et s.

http://www.hunza.pro/2019/09/randonnee-en-foret-de-fontainebleau-le-tour-des-gorges-de-franchard.html

Mérienne, Patrick & Hervet, Jean-Pierre, Forêt de Fontainebleau. Randonnées et découvertes, saint-Amand-Monrond, éditions Ouest-France.