Les verts Paradis de Chaumont sur Loire

Construit vers l’an mille, possédé par Catherine de Médicis et Diane de Poitiers, Chaumont a été acheté, dans la seconde moitié du XIXe siècle, par une riche héritière, Marie Say, avant son mariage avec le prince Amédée de Broglie. C’est de ce moment que datent les luxueuses écuries et surtout le parc devenu un lieu légendaire, un graal des jardiniers, un lieu incontournable du tourisme en Val de Loire grâce à Chantal Colleu-Dumond, Directrice du Domaine de Chaumont-sur-Loire, et Commissaire des expositions d’art contemporain.

Bien sûr, il y a des fleurs magnifiques,

mais Chaumont à la différence de tant de jardins à la française est d’abord un parc d’arbres, qui s’élèvent haut dans le ciel, étendent l’ombre de leurs feuillages noirs sur de grands prés.

A l’arrière du château, les arbres dégringolent la pente de la colline jusqu’au Vallon des Brumes et pendant quelques mètres, le visiteur est perdu dans un pays tropical au milieu de la brousse. Pour que l’illusion soit complète, il doit traverser un pont suspendu à travers des jets de gouttelettes qui font comme un brouillard tiède.

De l’autre côté du parc, en contrebas, coule la Loire.

Un peu partout des prés frissonnent sous la brise. Les parterres d’iris se mêlent à la « mauvaise herbe », au pâturin des prés, aux folles avoines, aux amourettes, aux queues de lièvre…

Le charme de ce parc des champs suffirait au bonheur de la visite, cependant, nous sommes venus, attirés par le Festival des Jardins, dont le thème, cette année, est Les Jardins de Paradis.

Les Jardins de Paradis

Le « défaut » de l’art contemporain des jardins, c’est qu’il part des mots. Les jardiniers cherchent  des expressions avec lesquelles jouer. Par exemple, parce qu’ils ont en mémoire les portes du paradis, ils jonchent le sol avec des portes. Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry, eux,  ont réalisé des ouvertures dans des portes pour que chacun puisse découvrir son jardin.

Vincent Janssen Zeger Dalenbergarch et Quentin Aubry,

D’autres, plus politiques, barricadent leurs jardins pour déplorer les frontières qui rendent nos paradis inaccessibles… Parfois, une bonne idée arrête le visiteur et propose une image plastique qui fait mouche…Mais faut-il parler de jardin, pour les centaines de sacs poubelles et le vieux matelas abandonné écolo-dénonciateurs de Claire et Marie Bigot ? Le paradis ne serait-il qu’une enceinte d’où rappeler le monde a plus de conscience ?

Claire et Marie Bigot. Jardin éternel

Mes jardins préférés sont moins directement signifiants. J’aime beaucoup Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani, couronne de plumes, suspendue au-dessus des têtes.

Voguer, voler, flotter de Mark Thomann et Naeem Shahrestani

plumes que j’imagine être les ailes des anges gardiens des portes du jardin d’Eden, à moins qu’il ne s’agisse des âmes des morts qui volent pour rejoindre les nuages.

C’est aussi un jardin pour le vent qu’ont inventé Sophie Kao Arya Sandrine Tellier. Il s’appelle Elixir floral parce que les plantes sont toutes odorantes, mais on remarque d’abord les fleurs de verre aux couleurs si japonaises qui bougent doucement au-dessus de l’eau.

Sophie Kao Arya Sandrine Tellier . Elixir floral
Les Fleurs de verre de Sophie Kao Arya Sandrine Tellie

On peut aussi pénétrer dans le labyrinthe qui mène à l’Eden conçu par David Bitton et Philippe Collignon en traversant quatre espaces concentriques : un premier lieu obscur évoque le moment de la mort, un deuxième des limbes blanches. Un jeu de miroirs vient rappeler que le voyage vers le paradis est un voyage intérieur et qu’on doit regarder en face la vie qu’on a menée avant de parvenir aux fleurs épanouies.

Enfin au cœur du jardin d’Eden, attend l’olivier arbre de vie.

Un des beaux jardins de l’exposition obéit à une conception architecturale traditionnelle. Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et  Morgane Le Doze ont réalisé un jardin autour d’un bassin  d’eau. Elégance géométrique et foisonnement de plantes méditerranéennes dialoguent à l’abri d’une clôture, mais les couleurs renouvellent les motifs du tapis persan.

Benoit Julienne Aurélie Bontempelli, Eloi Barray et  Morgane Le Doze . Mirages

Quelques jardins pérennes et des installations près du château

L’an prochain, tous ces jardins de paradis qui parlent d’éternité ne seront plus là, mais quelques créations des années précédentes ont été conservées. Bernard Lassus préfère les arbres artificiels de métal aux feuillages naturels. Les couleurs flashy ne disparaissent pas et ne s’estompent pas. Elles sont immuables en toutes saisons. Les feuillages métalliques filtrent efficacement la lumière, mais ces arbres curieux ne se taillent pas et ne s’arrosent pas. Sans épaisseur, le jardin n’a pas besoin d’espace. Un parc de salon pour citadin manquant d’espace en quelque sorte.

Bernard Lassus

Plus loin, les jardins jouent avec le paysage environnant. Tantôt, le foisonnement de la nature prend le dessus comme autour d’une eau très noire et pourtant scintillante, des fougères, des roseaux et des plantes d’eau avec leur merveilleuse variété de formes.

Shodo Suzuki. L’archipel

Le lieu invite à rester là, tranquille, devant l’eau trouble où se reflètent des arbres selon les heures. Le regard va des blocs des pierres disjointes, en train de se fragmenter (combien de siècles seront nécessaires ?), aux poteaux de bois fichés dans l’eau, à l’entrelacs des branches. On a fait taire les téléphones portables, l’incessante circulation des nouvelles ; on se contente de s’imprégner de la coexistence de l’eau, du bois, de l’arbre et on pense à leur rythme de vie différents.

De retour vers le château, on prend encore le temps de voir des installations logées dans des dépendances. Une visite à La Serre du bonheur d’Agnès Varda. La cinéaste qui a secoué notre jeunesse avec Cléo de cinq à sept est morte le jour de l’inauguration de son exposition qui prend des allures de testament. Au début, on voit une cabane faite d’une drôle de matière fragile.

Agnès Varda. La cabane de pellicule

En approchant, on découvre qu’il s’agit de pellicule. Agnès Varda expliquait qu’elle avait recyclé des pellicules du Bonheur qui n’avait eu aucun succès. Entre auto-dérision et manifeste pour un art de la récup. Agnès Varda lui a donné une seconde chance.

La bande piaillante des visiteurs de l’après-midi ne vient pas jusque dans le bâtiment où Stéphane Thidet expose There is no darkness. Ceux qui entrent arrêtent de parler quand ils pénètrent dans son monde obscur et liquide.

Une grande pièce est plongée dans la pénombre. Au milieu, une piscine couverte de lentilles d’eau. Une ampoule allumée, accrochée juste au-dessus des lentilles, se déplace au hasard. Tout se fait en silence. On suit des yeux la lumière orange qui avance lentement en rayant à peine la pellicule végétale, trace un chemin noir, une ligne de vie.  Peu après le passage de l’ampoule, l’eau redevient lisse. Il semble qu’il n’y ait rien à interpréter. Juste rester là, s’imprégner de l‘impression légèrement angoissante qu’on assiste à un dialogue entre le visible et l’invisible (le temps ?)

Du même artiste, moins hypnotiques toutefois, Les Pierres qui pleurent s’égouttent lentement sur le sol d’argile. Elles sont suspendues haut au-dessus des têtes, aussi on ne voit pas la réserve d’eau. Il y a seulement ces larmes qui gouttent et la flaque qui sèchera pendant la nuit. Le lendemain tout recommence… Mais oui, me dis-tu c’est ce Stéphane Thidet qui avait détourné l’eau de la Seine à travers la Conciergerie, pour la Nuit Blanche en 2018.

Dans une autre pièce, Enrique Oliveira expose du contreplaqué ou du bois de palissade de chantier transformé en gigantesque tronc mi-bois, mi-serpent, qui descend d’un grenier, se tord dans la pièce, cherche à retourner dans son abri.

Enrique Oliveira. Momento fecundo à la Grange aux Abeilles
Enrique Oliveira

Le grenier est sans doute le lieu magique où des forces donnent naissance à ces troncs géants, l’escalier le lieu de passage entre les mondes

Un coup d’œil aux écuries. A travers la grille, luisent les pointes d’or d’une énorme sphère

Klaus Pinter. En plein midi.Auvent des écuries

Les coupoles qu’éclaire la lumière venue des fenêtres sont toujours un peu célestes et les murmures qu’on y entend semblent venus d’ailleurs. Sous la voûte du manège, Stéphane Guiran a planté un champ de fleurs de pierres. Des centaines de géodes ramassées dans le désert.

Ne serait-ce pas là, une dernière image du paradis ?

On a sacrifié le château pour s’attarder dans le parc. Il faut quitter la vue splendide sur la Loire, redescendre la colline le long d’un chemin bordé de roses anciennes et d’anémones.

Le lieu est magique. Y revenir peut-être à l’automne pour voir comment les jardins auront passé l’été. On espère qu’il fera encore assez beau pour déjeuner en plein air sous les tilleuls de la terrasse du Comptoir Méditerranée. Pâtes fraîches, sauces savoureuses jus de légumes, fruits, glaces, cafés… et la gentillesse des serveurs cuisiniers. Pour 20 euros par personne.

« Pognon de dingue ! ». A propos du mépris supposé du président de la République

Ce billet revient avec (trop de) retard sur l’ampleur du rejet que suscite le président chez les gilets jaunes, écrire me permettant peut-être d’éclaircir à mes propres yeux la part jouée par ses « petites phrases » dans cette montée du ressentiment à son égard.

Un nom pour incarner le refus d’une politique

Avant même son élection  les opposants d’Emmanuel Macron, François Ruffin en tête, faisaient le procès du « banquier »:

« Vous êtes haï, vous êtes haï, vous êtes haï. Je vous le martèle parce que, avec votre cour, avec votre campagne, avec la bourgeoisie qui vous entoure, vous êtes frappé de surdité sociale. Vous n’entendez pas le grondement : votre heure, houleuse, sur le parking des Whirlpool, n’était qu’un avant-goût. C’est un fossé de classe qui, face à vous, se creuse. » (Lettre ouverte de Ruffin, 4 mai 2017)

Les résultats de la présidentielle n’ont évidemment pas fait disparaitre ces adversaires, qui estimaient au contraire, que les orientations du président étant minoritaires dans un pays coupé en 4, on pouvait rejouer l’élection dans la rue. Les procès en illégitimité ont été multipliés sans réussir à mobiliser, jusqu’au moment où a démarré le mouvement des gilets jaunes. Même si les oppositions n’ont pas fusionné, les gilets jaunes ont hérité des arguments qui circulaient depuis des mois.

Or, le capitalisme néolibéral et l’Etat sont des abstractions qui suscitent des émotions moins violentes qu’une personne en chair et en os. Avec Macron, et la citation de François Ruffin en est un bon exemple, l’adversaire est personnalisé. Plus les revendications sont hétérogènes, plus Emmanuel Macron constitue une cible qui permet de se fédérer. Pendant six mois, des gilets jaunes menacent chaque samedi de venir le chercher le chef de l’Etat à l’Elysée pour le destituer, le pendre, voire le décapiter, comme s’il était le seul responsable de leur situation, et comme si sacrifier ce bouc émissaire allait par miracle la modifier.

Celui qui humilie les perdants de la société

On aurait peut-être pardonné l’excellence du parcours scolaire, la réussite au pas de course, la beauté.., si le président ne soulignait pas avec complaisance l’opposition des « premiers de cordée » et des « gens ordinaires ». Pour gagner la sympathie, il vaut mieux être du côté des faibles et il est évident qu’il se place dans le premier groupe, quitte à considérer que cette position crée des devoirs. Le refus « démocratique » de la supériorité des responsables (qui se retrouve dans la méfiance envers les enseignants, les experts, les journalistes, etc.) est confondu avec le ressentiment contre les membres de la classe dominante.

Emmanuel Macron aggrave son cas en expliquant les résistances à sa politique par un manque de compréhension de son action. Il sermonne constamment « le peuple » : en octobre 2017, les salariés de l’usine de l’équipementier GM&S à La Souterraine, dans la Creuse sont en grève. Le président de région Alain Rousset évoque auprès du Président les difficultés à recruter d’une entreprise de fonderie à Ussel. Emmanuel Macron répond : « Certains, au lieu de foutre le bordel, feraient mieux d’aller regarder s’ils ne peuvent pas avoir des postes là-bas, parce qu’il y en a qui ont les qualifications pour le faire et ce n’est pas loin de chez eux »…. En négligeant le fait que 2 heures de route matin et soir ne permettent pas d’accepter ce nouveau travail sans déménager, dans un pays où le problème du logement est aigu.

En septembre 2018, lors des journées du patrimoine, un chômeur qui visite l’Elysée se plaint auprès du Président qu’il ne trouve pas de travail dans sa spécialité, l’horticulture. Le président lui répond qu’il n’a qu’à traverser la rue et que l’hôtellerie embauche, ce qui revient à dire que les chômeurs ont une responsabilité dans ce qui leur arrive. Au sentiment que la situation est injuste s’ajoute la fureur d’écouter quelqu’un qui jouit d’une situation éminente vous juger coupable de ce qui vous arrive.

Avant de parler de l’effet ravageur de telle ou telle phrase précise, il faut donc rappeler l’importance de l’image sociale préalable d’un président sûr d’avoir raison, qui est dénoncé pour son absence d’empathie envers les souffrances des gens modestes.

« Petites phrases » et registre familier

Pour autant, des formules, que la presse et les réseaux sociaux font circuler, sont venues symboliser les défauts d’Emmanuel Macron.

Il faut aux médias des énoncés brefs qu’on peut retenir, ce qui passe par des opérations de séparation d’un fragment isolé de son contexte argumentatif : en juin 2018, lors d’une réunion de travail à l’Elysée, le président déclarait :

« Donc, toute notre politique sociale, c’est qu’on doit mieux prévenir, ça nous coûtera moins ensemble, et on doit mieux responsabiliser tous les acteurs », [..] « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux, les gens, ils sont quand même pauvres, on n’en sort pas. Les gens qui naissent pauvres restent pauvres, ceux qui tombent pauvres ils restent pauvres. On doit avoir un truc qui permet aux gens de s’en sortir.« 

La version mise en circulation devient : « On met un pognon de dingue dans des minima sociaux ». Evidemment, ça n’a pas grand-chose à voir avec ce que disait Emmanuel Macron qui dénonçait un argent mal dépensé et invitait à trouver des moyens d’aide plus efficaces, permettant aux gens de sortir de la pauvreté.

L’énoncé détaché scandalise, d’autant que le registre familier le rend encore plus saillant. Les énoncés les plus cités sont en effet caractérisés par l’emploi de mots informels. Confrontés au scepticisme des électeurs, les hommes politiques jurent, au moins depuis Rocard, qu’ils vont « parler vrai » et cet effet de vérité est parfois recherché dans l’abandon du français policé au profit de formulations familières, voire grossières, supposées nommer « les choses comme elles sont ». Un vocabulaire qui se détache sur fond de langue politique n’a pas nui à la popularité du ministre de l’Intérieur Charles Pasqua dont le fameux « La politique, ça se fait à coups de pied dans les couilles » est resté dans bien des mémoires. L’opinion par conséquent considère parfois que le langage familier ne nuit pas à la dignité de la fonction de dirigeant.

On pourrait penser que le président a seulement assumé un « parlé franc » quand il a nommé « pognon » l’argent dépensé pour les aides sociales en employant les mots dont il use en privé. Cependant l’expression (comme souvent quand il s’agit de mots familiers) ajoute une connotation dégradante à ce dont il est question : l’argent déboursé est ainsi dénoncé comme encore plus illégitime !

Le président voulait peut-être frapper puisque c’est sa conseillère en communication qui a posté la séquence de travail (semi-privée) où l’expression a été employée. Cependant, dans le climat de défiance déjà installé, l’expression n’est pas interprétée comme une marque de franchise mais comme du mépris, comme si Emmanuel Macron montrait à ses interlocuteurs qu’il les jugeait indignes du bon français, le mépris de classe s’ajoutant aux choix politiques :

Dès lors, il est impossible d’argumenter. En se focalisant sur le détail de la forme, on ne voit plus que l’impression de la morgue capitaliste. Le parti communiste renomme Emmanuel Macron, « Le méprisant de la République », la déformation du titre par un à peu près phonétique cherchant à enfermer le président dans une image définitive :

Citations, reprises indignées

Volontairement provocante, ou involontairement volée, la formule se prête particulièrement bien à la reprise. Lors des manifestations des gilets jaunes et des fonctionnaires, le mot pognon est renvoyé à Emmanuel Macron parfois comme un simple mot d’ordre : « Rends-nous le pognon ! », parfois sous-forme d’un contre-discours qui oppose aux aides sociales l’illégitimité de la réforme de l’ISF : « on met un pognon de dingue dans l’aide aux capitalistes ». (18 juin 2018)

https://www.google.com/search?q=cgt+esquirol+macron&source=lnms&tbm=isch&sa=X&ved=0ahUKEwiqzZmy2KziAhVixYUKHULzBmsQ_AUIDygC&biw=2133&bih=1041#imgrc=KBKMsLgUuTCkhM:

Le fond a trouvé sa forme

C’est parce qu’ils sont dans la bouche d’un Macron jugé arrogant que les mots familiers prennent une valeur méprisante et c’est en dehors du langage que tout s’est joué dès le début du septennat. Mais si les mots ne sont pas suffisants pour créer le scandale, ils symbolisent désormais le président, l’emprisonnent et la formule qui veut résumer sa gouvernance lui colle à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock.

Josiane Boutet, 2010, Le pouvoir des mots, Paris, La Dispute.

Alice Krieg-Planque & Caroline Ollivier-Yaniv éds, 2011, Les « petites phrases » en politique » – Communication et langages, n° 188, p. 17-80.

Dominique Maingueneau, 2012, Phrases sans texte, Paris, Armand Colin.

Le Repas chez Simon le Pharisien. Une toile de Paul Véronèse à Versailles

Décidément, je me fatigue vite dans le château de Versailles aux 2300 pièces. Je vais de salle en salle de sculptures, en tapisseries, peintures, dorures et lustres, entassés pour en mettre plein la vue aux visiteurs. A peine me retient l’horreur des lits d’apparat où les reines accouchaient et mouraient en public.

Appartement d’apparat de la Reine après sa restauration
Cette photo de Roland Ley qui montre la foule rassemblée dans la pièce suggère ce que pouvait être la vie de ces pauvres reines exhibées sur leur lit de parade dans les moments essentiels de leur existence, la naissance des enfants royaux, la mort…

Mais bien sûr, je trouve mille choses attirantes au château. Je croyais que c’était la troisième République qui avait forgé, par-delà la coupure de la Révolution, l’idée d’une continuité entre l’Ancien régime et la République, l’image d’une France millénaire et je créditais la République de l’invention de symboles patriotiques comme Charles Martel. Je découvre que la galerie des batailles racontait déjà la même histoire. Or, elle a été voulue par le roi Louis-Philippe (1773-1850), qui, il est vrai, était l’homme de la réconciliation, un partisan de la Révolution dans sa jeunesse, qui n’avait pas levé les armes contre la République et qui avait adopté le drapeau tricolore quand on lui offrit le trône en 1830 après la chute de Charles X. Ce libéral avait surtout fait quelques pas en direction du parlementarisme…. Sur 120 mètres de long, est exposé en 33 tableaux immenses, d’un côté de la galerie, le passé monarchique ; en face, les victoires de Masséna et de Moreau et la geste de Napoléon jusqu’à Wagram. Le roi Louis-Philippe inventait le musée d’une France réconciliée par ses exploits militaires.

C’est une autre grande scène, que je veux évoquer aujourd’hui, Le Repas chez Simon le Pharisien de Véronèse, accroché dans le Salon d’Hercule, près du Grand Appartement du Roi.


Le Repas chez Simon le Pharisien . Paul Véronèse.
http://www.versailles3d.com/fr/au-cours-des-siecles/xxe/1997.html

Le tableau a été peint pour un réfectoire monastique de Venise avant d’être offert à Louis XIV en 1664, par les sénateurs soucieux de s’assurer du soutien militaire de la France contre les Turcs. Le peintre aimait à représenter ces décors fastueux où des convives absorbés par leur conversation semblent complètement indifférents à ce qui devrait être l’essentiel, le Christ et la femme blonde qui lui essuie les pieds avec ses longs cheveux.


Le Repas chez Simon le Pharisien . Paul Véronèse. Détail.

Le christianisme condamne sévèrement les plaisirs de la chair et pourtant offre en exemple de belles pécheresses, qui apparaissent à tout bout de champ dans la vie de Jésus. L’art du récit abrupt que pratiquent les évangélistes m’enchante. Luc met en scène le pharisien qui se scandalise devant le spectacle: « Si cet homme était prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il connaîtrait que c’est une pécheresse. » Jésus prit la parole et lui dit : « Simon, j’ai quelque chose à te dire » – « Parle, Maître », dit-il. « Un créancier avait deux débiteurs ; l’un lui devait cinq cent pièces d’argent, l’autre cinquante. Comme ils n’avaient pas de quoi rembourser, il fit grâce de leur dette à tous les deux ? Lequel des deux l’aimera le plus ? Simon répondit : « Je pense que c’est celui auquel il a fait grâce de la plus grande dette ». Jésus lui dit : « Tu as bien jugé». Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : « Tu vois cette femme. Je suis entré dans ta maison : tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds, mais elle, elle a baigné mes pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser, mais elle, depuis qu’elle est entrée, elle n’a pas cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu n’as pas répandu d’huile odorante sur ma tête, mais elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Si je te déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c’est parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu, montre peu d’amour ». Il dit à la femme : « Tes péchés ont été pardonnés ». Les convives se mirent à dire en eux-mêmes : « Qui est cet homme qui va jusqu’à pardonner les péchés ? ». Jésus dit à la femme : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ». (Luc 7, 36-50).

Circulez, il n’y a rien à voir. L’attitude de la pécheresse est une attitude de soumission. Le geste un geste de pardon. L’amour, une union mystique, la leçon, une parabole de l’amour divin promis à ceux qui se repentent, celle-là-même que proclament les angelots : « Il y a de la joie dans le ciel pour un pêcheur faisant pénitence ».

Pourtant Véronèse a donné une chair si lumineuse, une chevelure si voluptueuse à cette Marie penchée sur les pieds du Christ qu’il invite le spectateur aux fantasmes romanesques. J’entends les chuchotements de la pécheresse : « Tu es ma vie, mon amour, mon agneau et mon grand amour. Je chéris ton corps. J’aime jusqu’au dernier de tes orteils. Je voudrais faire l’amour avec toi, sentir le poids de ton corps sur le mien, me perdre dans ton odeur. Je voudrais veiller sur ton sommeil ».

Le Christ ne refuse ni le parfum coûteux répandu sur ses pieds, ni les cheveux blonds, ni les baisers, mais il n’écoute pas le murmure de la femme. Il regarde un homme, un disciple peut-être, ou le maître de maison, et sa main qui est dirigée vers la jeune femme la désigne d’un grand geste théâtral qui  la tient à distance comme s’il ne voyait dans la beauté blonde qu’une occasion de réfléchir sur la vie et de proférer une leçon.

Les fresques du boulevard Vincent Auriol

Quelques jours avant l’incendie de Notre-Dame, j’étais allée revoir les fresques du boulevard Vincent Auriol dans le 13e arrondissement, un art qui n’est pas fait pour durer mille ans et pour créer un monde, mais pour décorer et égayer les tristes barres d’immeubles des années 60.

Tout a commencé en 2012 à l’initiative de Mehdi Ben Cheikh, fondateur de la galerie Itinerrance, en coordination avec le maire Jérôme Coumet. A présent, les Parisiens connaissent au moins les fresques immenses du boulevard Vincent Auriol et des rues adjacentes, parce qu’on les voit en parcourant la section aérienne de la ligne 6, qui longe le boulevard. Plus de 20 fresques se succèdent entre la station Chevaleret et la station Nationale.

Les guides parlent de Street Art. Moi qui étais jeune dans les années 70, je dis encore mouvement muraliste. Dans ces années-là, quand on visitait Mexico, on allait voir les œuvres d’Orozco, de Sigueiros et de Diego Riveira, alors beaucoup plus connu que Frida Kahlo. Au Palacio  Nacional ses grandes peintures mélangeaient les arts populaires maya ou aztèque avec la peinture de la Renaissance.

A Paris, en ce début du 21e siècle, l’influence du pop art américain est dominante chez les artistes de la rue, mais c’est la même expérience d’un art arraché au musée, qui dialogue avec son environnement, qui est lié aux immeubles qui lui servent de support, aux bruits et à l’agitation du boulevard, un art qui existe au milieu des passants.

Tristan Eaton. Les Yeux (Château d’eau de l’hôpital de la Salpêtrière)

Tristan Eaton est un produit de l’Amérique. Il a grandi entre Los Angeles, Londres et Détroit, découvert l’art de rue et le graffiti. Proche de la culture punk, il a gagné sa vie en dessinant des jouets, avant de connaître le succès avec ses grands portraits colorés. Cette fois ce sont des yeux disproportionnés, venus tout droit de la BD, qui frappent le spectateur.

Tristan Eaton. Les yeux (Château d’eau de la Salpêtrière)

Invader. Dr House (2016) (Murs de l’Hôpital de la Salpétrière,48 bl Vincent Auriol)

Un autre artiste /activiste très connu, Invader, qui appose ses carreaux pixellisés sur tous les murs de Paris comme une sorte de signature visuelle, a changé de format pour représenter le Dr House sur l’un des murs de l’hôpital de la Salpêtrière. On le reconnaît immédiatement à sa chemise ouverte, sa barbe mal rasée, sa canne et ses baskets.

Invader. Docteur House (Murs de l’Hôpital de la Salpêtrière)

Les fresques du boulevard sont rarement abstraites. Elles représentent des personnes seules, certaines célèbres comme l’aliéniste Pinel ; d’autres allégoriques comme La Madre secular d’Inti Castro… Certaines optimistes comme la danseuse qui s’élance avec tant d’ardeur vers le ciel, ou rêveuses comme l’enfant qui se tient devant un soleil coloré. Quelques animaux aussi, chat, flamand rose, oiseaux. Rien de transgressif.

Inti Castro (2016)  La Madre secular (83-85 bl. Vincent Auriol)

Souvent les histoires, suggérées par les fresques restent ouvertes. Si nous prenons le temps de les regarder, leur message s’obscurcit

Prenons la fresque d’Inti. On perçoit d’abord l’harmonie nouvelle de couleurs, du violet et du jaune, rare dans l’univers pop des arts muraux. C’est une   « madone »  enveloppée dans son grand vêtement, pâle sur un ciel sombre de roses. Image d’une féminité rassurante qui détourne modestement le regard. Bien différente de la follette de Faile qui saute par-dessus les toits de l’autre côté du boulevard. Lorsqu’on approche sa douceur devient morbide. Pourquoi cette femme tient-elle une pomme étiquetée G (comme Google?) ou bien la pomme rouge est-elle la pomme vénéneuse du conte ? Et pourquoi son collier est-il constitué de têtes de morts ? Qu’a voulu dire le Chilien Inti (soleil en quechua) avec ce nom de Mère laïque, la vierge sécularisée ?

Au second plan. Inti, La Madre Secular

Conor Harrington. Étreinte ou lutte ? (81 bl Vincent Auriol)

Même incertitude pour la peinture de l’Anglais Conor Harrington. Comme le souligne le titre on ne sait si les deux personnes que nous voyons sont des amis heureux de se retrouver ou des ennemis qui démarrent une bagarre de rue.

Conor Harrington (Etreinte ou Lutte ?)

Pantonio. Fragile. Agile (89 bl. Vincent Auriol)

On trouve un peu partout dans Paris, les poissons et les oiseaux de Pantonio. Ici, ce sont les oiseaux … Art où se fondent des lianes ou des feuillages et des oiseaux

Pantonio. Fragile. Agile

Faile. La Danseuse. Et j’ai retenu mon souffle (110 rue Jeanne d’Arc)

FAILE est un duo d’artistes américains composé de Patrick McNeil  et Patrick Miller (né en 1976). Ils vivent et travaillent à Brooklyn depuis 1999. FAILE crée des images qui retravaillent les icones de la culture populaire.

La fresque intitulée “ Et j’ai retenu mon souffle” représente une danseuse qui s’élance dans les airs, au-dessus d’un paysage urbain, un corps à la fois érotisé et libre.

Faile. Et j’ai retenu mon souffle

Seth (Julien Malland). L’enfant en culottes courtes (angle Vincent Auriol/ rue Jeanne d’Arc)

L’enfant ébloui par le soleil ne voit pas les barres d’immeubles un peu moches. Seulement la roue des couleurs. Au-delà des apparences banales, des villes, il semble dire qu’il y a de quoi s’émerveiller.

Seth. L’enfant en culottes courtes

David de la Mano, (niveau rue Jenner)

La peinture de David de la Mano hésite entre une évocation de l’art préhistorique du Tassili (des personnages, tous figurés de profil, comme s’il s’agissait de leur ombre portée sur la paroi d’une grotte) et le monde des cauchemars où des groupes dont on ne sait rien se hâtent ensemble vers leur désastre, sans se retourner.

De loin, j’imaginais que David de la Mano avait découpé une silhouette dans un matériau rigide quelconque et qu’il l’avait reproduite , mais dès que j’ai pris le temps de regarder tranquillement, j’ai vu que les personnages étaient tous différents. Ce sont tantôt des hommes, tantôt un composé d’homme et d’animal… En voici un à mufle de loup, un autre à tête de cervidé, une divinité -oiseau comme un petit dieu égyptien… une cage à oiseaux est posée sur la tête de celui-ci.

Où courent ces gens ? Ils ont l’air pressés de tomber dans l’obscurité du visage, ou plutôt ils se dirigent vers la nuit obscure qui nous attend tous. Pourtant, ce n’est pas un sauve-qui-peut général… La troupe s’avance, portant haut ses fanions, transportant ses troncs d’arbres racineux, ses mains de métamophose prolongées en racines.

Leur vie  est déjà passée. Ils vont disparaître dans le profil noir.

David de la Mano
David de la Mano. Détail

Bomk. Jeune graffeuse avec sa bombe de peinture (126 bl Vincent Auriol)

Obey. Marianne. Liberté, Egalité, Fraternité (186 rue Nationale 75013 Paris)

Obey, (Shepard Fairey dans la vie), est un artiste politique qui a réalisé l’affiche du portrait de Barack Obama, « Hope », pour la campagne électorale de 2008. A Paris, il a proposé sa Marianne tricolore et humaniste afin de répondre aux terroristes. Je n’aime pas tant que ça les drapeaux tricolores, mais je me souviens combien j’ai été contente en découvrant cette fresque et l’espoir têtu qu’elle opposait aux auteurs des attentats.

Add Fuel. Azulejos (135 bl Vincent Auriol.)

De son vrai nom, Diego Machado, le Portugais, propose une image très différente, calme et décorative, les azulejos de son pays. Il était en train de terminer sa fresque quand nous sommes passés.


Add Fuel. Azulejos

Maye, etang de Thau (131bl Vincent Auriol

Le Montpelliérain Maye arrive à Paris. Son cavalier est une sorte de Don Quichotte camargais, bien reconnaissable, à son chapeau et à sa monture flamand rose .

Maye, Etang de Thau

Christian Guémy (C215) Le Chat bleu (141 rue Vincent Auriol -angle rue Nationale)

Christian Guémy, lui, n’a jamais quitté Vitry-sur-Seine. C’est peut-être à cette vie de banlieusard qu’il doit ses thèmes, la vie ordinaire, les animaux, les enfants, les humbles… Son chat de quartier qui surveille le boulevard derrière ses moustaches arrache un sourire au plus mélancolique des voyageurs.

D. Face ; « Turn coat » (155 bl. Vincent Auriol)

Il y a peu de fresques que je déteste, mais celle-ci, si ! Je ne vois pas en quoi produire en grand des têtes de comics diffère de l’exercice publicitaire. Le dessin est brutal ; les couleurs tonitruantes…

Il dit nettement que ce siècle est le siècle de l’américanisation triomphante, que les couleurs vives des BD remplacent le gris du béton. Il y a sûrement des habitants pour apprécier ça, puisqu’on retrouve D. Face, un peu plus loin, place Pinel avec un message troublant puisque la belle pin-up paraît heureuse d’être pour toujours dans les bras d’un amoureux cadavérique ?

D’FAce,, Love Won’t Tear us Apart

Jorge Rodriguez-Gerada. Philippe Pinel (Place Pinel.)

Sur la place Pinel, le portrait de Jorge Rodriguez-Gerada rend hommage au grand «aliéniste », Philippe Pinel (1745-1826). Il poussera peut-être les habitants à se souvenir du médecin chef de Bicêtre, puis de La Salpétrière, qui  au 18e siècle a libéré les malades mentaux de leurs chaînes et a cherché à les soigner.


Jorge Rodriguez-Gerada . Pinel (Place Pinel)

Place Pinel. Btoy, La danseuse de revue Evelyne Nesbitt

C’est aussi une personnalité réelle que peint Btoy (Andrea Michaelsson ). Cette femme a peint une femme, à la façon des affiches géantes des cinémas d’après guerre. Wikipedia explique qu’Evelyne Nesbitt était d’une danseuse de revue (la plus belle et la plus célèbre des Gibson Girls, autrement dit l’un des modèles qui inspire le dessinateur Charles Dana Gibson ) et qu’elle a posé pour de nombreux artistes. Le malheur croise sa vie quand elle rencontre un riche héritier de l’empire du rail, Harry Thaw, qui la séduit. Thaw est violent et il est jaloux de Stanford White, qui avait entretenu une longue relation avec sa femme. Un soir de 1906, il décharge à bout portant son revolver sur son rival qui meurt tandis que Harry Staw se retrouve devant les tribunaux. Est-ce sa vie agitée qui donne cet air mélancolique à Evelyne Nesbitt ?

On peut passer sans même regarder, côtoyer tous les jours ces portraits géants, les utiliser comme des repères : « Tu longes la tête et tu tournes à la première à gauche ».

Cryptik. Un poème de William Saroyan (171 bl Vincent Auriol)

Tout près de la place d’Italie, au-dessus de la librairie-café de Nicole Maruani, l’artiste Cryptik a recouvert la façade d’un poème de William Saroyan calligraphié en belles majuscules gothiques d’un jaune pâle sur le doré de la façade. La libraire donne le texte du poème représenté :

Dans le temps qu’il t’est donné à vivre, vis – et durant ce temps, qu’il n’y ait ni laideur ni mort pour toi ou toute ta vie qui approche. Cherche en tous les lieux la bonté, et quand tu l’auras trouvée, sors-la de sa cachette, et qu’elle aille libre et sans honte. Accorde lpeu de valeur à la matière et à la chair, car elles contiennent la mort et doivent périr. Découvre en toute chose ce qui brille et qui est au-delà de toute corruption. Encourage la vertu dans tous les cœurs où elle a pu être tenue au secret et au chagrin par la honte et la terreur du monde. Ignore l’évidence car elle est indigne de l’œil pur et du cœur bon. Ne sois l’inférieur d’aucun homme, d’aucun homme ne sois le supérieur. Souviens-toi que chaque homme est une variation de toi-même. Aucune culpabilité humaine ne t’est étrangère, aucune innocence humaine ne t’est lointaine. Méprise le mal et l’impiété, mais non les hommes impies et mauvais. Ceux-là, comprends-les. N’aie aucune honte à être bon et doux, mais si le moment vient pour toi de tuer, tue et n’aie aucun regret. Dans le temps qu’il t’est donné à vivre, vis – et durant ce temps merveilleux, tu n’aggraveras ni la misère ni le chagrin de ce monde, mais célèbreras sa joie infinie et son mystère.

How et Nosm

« Redescendez vers la Seine en sortant de la librairie, vous verrez travailler les jumeaux. Ce sont des Basques. Ils s’appellent How et Nosm. Je ne vous en dis pas plus ». Au bas de l’immeuble, les couleurs sont déjà posées ; à mi-pente, le duo travaille sur une nacelle. Poissons et fleurs géantes se détachent. Le reste est encore à deviner.

J’aime bien aussi certains clandestins qui investissent les surfaces à leur disposition, compteurs, palissades de chantier

L’Oiseau hirsute
Palissade au début du boulevard Vincent Auriol

D’autres occupent les arcades sous le métro comme C215 qui a peint ce portrait intense d’une jeune fille au chewing gum près du métro Nationale :

Le street art coloré du 21e siècle se porte bien. Les couleurs vives remplacent le gris et le noir archaïques de Paris (comme les chansons des rappeurs ont supplanté les mélodistes français, comme les burgers supplantent les sandwichs et comme Stephen King est préféré à Philippe Lançon).

L’Incendie

Les Parisiens de mon âge se sont précipités pour pleurer la cathédrale incendiée. Sans doute pleuraient-ils aussi sur leur propre négligence, réalisant combien ils tenaient à l’église parce qu’elle venait d’être dévastée, et parce que sa ruine correspondait au dépérissement du monde ancien.

Il était 19 heures. On avait décidé de travailler plutôt que de rester à regarder sur nos téléphones portables les images de l’incendie et l’énorme nuage de fumée noirâtre qui tournait au-dessus de l’île-de-la-Cité.

Vers 20 heures, quelqu’un a parlé d’embrasement général. Il a fallu faire une pause. Nous avons rouvert les téléphones, hébétés, incapables de détourner les yeux du feu, et encore et encore, de la chute de la flèche de Notre-Dame qui repassait en boucle sur BFM. Les uns avaient les larmes aux yeux et ne disaient mot. Les autres s’énervaient. « Pourquoi n’y a-t-il pas de canadairs ? On dit qu’il n’y a que deux lances à eau ! ». On avait l’impression que l’édifice était perdu, qu’il ne resterait rien. Aussi, après trois heures d’angoisse, on a été presque soulagés d’apprendre que la structure ancienne de Notre-Dame survivrait sans doute.

Je ne suis pas chrétienne, mais il m’est évident que la cathédrale était à nous tous, Parisiens, Français, visiteurs du monde entier. Notre-Dame, tellement vaste, incarnait notre grande « maison » commune. Avant que la pression touristique ne devienne insupportable, il m’arrivait d’y entrer et de m’asseoir pour jouir d’une heure tranquille. Notre-Dame pouvait accueillir tout un peuple dans les grands moments. L’émotion qui déborde permettra de trouver les fonds pour la rebâtir. Mais, même si la copie est parfaite,  la nouvelle voûte n’aura pas connu les rois de l’Ancien Régime, la Révolution française, le sacre de Napoléon, la Libération de Paris, tout ce qui fait l’histoire de France, tout ce qui évoque une durée beaucoup plus longue que celle de notre passage sur terre. La cathédrale paraissait indestructible et voici que son toit parti en fumée rappelle violemment que tout est périssable.

Chacun a des souvenirs personnels associés à Notre Dame. Le marchand de fruits maghrébin m’a dit « C’est le premier monument parisien que j’ai montré à ma femme quand elle est arrivée du Maroc ». Moi qui ne vivais pas à Paris, je suis comme la femme du marchand de fruits. Je me souviens de vacances d’hiver passées chez un oncle. Le 26 décembre au petit matin, quand tout le monde dormait encore, j’étais partie vers la tour Nord et son panorama unique avec mon premier appareil de photo. Depuis que j’étais devenue parisienne, je m’arrêtais quai de la Tournelle pour voir les grands arcs-boutants noirs et la flèche de Viollet-le-Duc et j’ai souvent fait un crochet pour la vue du parvis avec ses deux tours, et la galerie des Rois.

La campagne électorale est un peu mise de côté. Macron a tenu le discours attendu et nécessaire sur l’épreuve partagée. Il a promis de rebâtir le monument plus beau qu’avant. (Mais il n’a pas résisté à son « je veux » perpétuel : « Je veux que cela soit achevé d’ici cinq années. Nous le pouvons ».)

Les grandes catastrophes demandent des coupables : les chrétiens, puis Néron ont été accusés d’avoir mis le feu à Rome. A Paris, des rumeurs se sont tout de suite répandues sur le net, pour suggérer un attentat. Il est plus vraisemblable que l’incident soit d’origine accidentelle, ce qui n’est pas plus rassurant car ça commence à faire une longue liste de monuments historiques qui brûlent à l’occasion de chantiers de rénovation, à croire qu’on est devenus incapables de prendre les précautions nécessaires : en 2013, l’Hôtel Lambert de l’Ile Saint Louis racheté par des Qataris qui voulaient installer « un ascenseur à voitures »; le toit de la mairie du 9e arrondissement, le château de Léran, celui de Fleury en Bière, la toiture du site Richelieu de la BNF, etc., Cette liste figure dans le JO du Sénat du 14/11/2013 – page 3303) (https://www.senat.fr/questions/base/2013/qSEQ130807841.html

Après l’incendie. Photo Sarah Branca

Mardi 16 avril, en passant par les bords de Seine, une foule nombreuse, bloquée par la police, tentait d’apercevoir l’église. De l’endroit où j’étais, on voyait des traînées noirâtres autour de la rosace. Les gens restaient là sans faire de bruit, pendant que les grutiers descendaient du toit une statue empaquetée.

Le sentier Denoncourt à Apremont (Fontainebleau)

On vit désormais en sachant que l’homme a la possibilité de détruire tout ce qui rend sa vie humaine… on vit sous la menace nucléaire depuis les bombes d’Hiroshima, dans l’attente du réchauffement climatique ou de la destruction des espèces à cause de l’agriculture chimique. Nous voyons déjà des campagnes sans insectes, des haies sans oiseaux, des talus sans coquelicots.

Dans le même temps, la vision du passé a changé. Au 18ème siècle, l’âge de la Terre était estimé à 6.000 ans en fonction de la succession des descendants d’Adam évoqués dans la Bible. Aujourd’hui, on nous parle de 4,55 milliards d’années et la présence de l’homme sur terre est devenue un accident insignifiant. Nous reconstituons difficilement 10 000 ans de son histoire, alors que devant le moindre paysage, il nous faut nous compter en millions d’années.

Ce dimanche d’avril à Fontainebleau, Ivan évoquait la mer tropicale, nommée mer stampienne, qui occupait  le Bassin Parisien il y a 35 millions d’années. Elle avait laissé derrière elle de 30 à 60 mètres d’épaisseur de sable, recouvert d’une dalle de grès de 4 à 5 mètres d’épaisseur. Le grès, d’ailleurs, ce n’est jamais que du sable lié par un « ciment » de calcaire ou de silice. Sur le plateau, on marche sur ces  dalles qu’un mouvement de bascule (contre coup des chaînes du Massif Central) était venu ensuite fracturer.

L’eau avait dissout la silice en suivant les fissures de la roche et avait fini par former les étranges carapaces, les mufles, les ailes que l’on trouve un peu partout dans la forêt.

Des millions d’années entassées sous nos pieds avaient passé sans un homme pour les vivre, pour les penser, pour les raconter. A côté de cette immensité des temps géologiques, il y a le rythme annuel des saisons qui nous est tout autant étranger : la forêt d’avril n’a pas besoin de mémoires, ni de traditions, ni de personne qui se souvienne du passé pour que le printemps avance.

Les bouleaux, qui se détachent sur le fond des sombres pins, ont commencé à déplier leurs feuilles.

Grands bouleaux. Route de Clair Milan

Pendant qu’ils reverdissent, les chênes attendent on ne sait quel signal. Dans chaque espèce, les arbres s’éveillent ensemble selon des rythmes énigmatiques.

Nous suivons à peu près le sentier Denecourt Colinet n°6  qui fait le tour des Gorges d’Apremont encore peu fréquentées en cette saison. La piste mène le promeneur des platrières pauvres en eau, à part quelques mares très noires, comme la Mare aux Biches et la Mare aux Sangliers…

Mare aux sangliers

à quelques belvédères,

… des vallons escarpés

des amas rocheux, dont la célèbre grotte des brigands où, dans L‘Education Sentimentale, Frédéric emmène Rosanette afin de fuir l’agitation du Paris révolutionnaire de 1848 et découvre une autre sorte de violence : « La furie même de leur chaos fait plutôt rêver à des volcans, à des déluges, aux grands cataclysmes igorés ».

Mais plus beaux que les points de vue « remarquables », il y a ces moments où le soleil, comme un peintre, entoure d’un cerne de lumière le bord d’un arbre ou d’un rocher.

August Macke et Franz Marc. L’aventure du Cavalier Bleu. Une visite à l’Orangerie avec Sarah Imatte

J’ai eu la chance de visiter l’exposition que le Musée de l’Orangerie consacre à  « L’Aventure du cavalier bleu » (pour l’essentiel à l’œuvre d’August Macke et Franz Marc), en compagnie de Sarah Imatte, une des conservatrices de l’Orangerie, commissaire de l’exposition et co-auteure du beau catalogue édité par les éditions Hazan.

Je dis la chance, parce qu’au grand plaisir de voir les œuvres, s’est ajouté tout ce que nous a dit cette jeune femme, à la fois précise et habitée par ce qu’elle racontait. Elle allait des détails d’une relation qui ne s’est interrompue qu’avec la mort des amis, à l’évolution de la peinture, une histoire brève, qui a duré quatre ans à peine, et qui pourtant va de l’expressionisme allemand à l’abstraction moderne.

Les deux peintres se rencontrent en janvier 1910. August Macke a 23 ans, Franz Marc, 30.  August Macke visite une galerie, et, subjugué par les lithographies de Marc, demande son adresse, lui rend visite. Cette rencontre suffit pour que naisse leur amitié.

Ils sont très différents. Marc le mystique peint un monde presque sans présence humaine, avec des formes et des couleurs simplifiées. Sarah Imatte dit qu’il veut nous faire voir le monde à la façon des animaux, symboles d’innocence et de pureté (ce que Marc appelle l’animalisation de l’art).

Les animaux ont des formes massives et rondes qui ressemblent aux formes du paysage. Un gros chat roux dort derrière un arbre bleu, tout aussi arrondi.

Franz Marc. Chat derrière un arbre 1911
Franz Marc. Chat derrière un arbre 1911


Un chien blanc d’une douceur de peluche est étendu sur une neige éblouissante. Les animaux tournent le dos au spectateur, ou bien ils ferment les yeux, perdus dans un rêve voluptueux. Marc ne se contente pas d’un but spirituel. L’accord entre l’animal et la nature passe par l’arabesque de l’arbre bleu accordée aux courbes du chat, par la blancheur de la neige qui prolonge le blanc du pelage…

Franz Marc. Chien dans la neige. 1911

Le peintre a aussi son graphisme et les cercles qui figurent les croupes des chevaux vus de dos se retrouvent encore dans les œuvres abstraites de la fin de sa vie.

Les thèmes d’August Macke n’ont rien de religieux. Il peint la vie toute simple, la beauté de sa femme,

August Macke. 1909. Portrait de sa femme avec des pommes

les jouets des enfants, les maisons et les jardins des hommes à travers les yeux de Cézanne et de Gauguin. Mais il sait faire vibrer les couleurs comme personne.

En 1911, Marc rencontre Vassily Kandinsky et s’associe à lui pour publier l’Almanach du Blaue Reiter, sorte de manifeste de l’avant-garde munichoise. Kandinsky expliquera ainsi le nom de Cavalier Bleu: « Nous avons trouvé le nom Der Blaue Reiter en prenant le café ; nous aimions tous les deux le bleu, Marc les chevaux, moi les cavaliers ».

L’Almanach est une publication associant des reproductions des peintres de la modernité européenne, des arts de l’Afrique et des dessins d’enfant, des affiches et des peinture de dévotion populaires. Macke participe à ce grand mouvement de décloisonnement des arts, mais il prend ses distances avec son côté spiritualiste et surtout avec un Kandinsky qui lui paraît presque délirant.

L’année 1912 amorce un tournant dans la vie de Macke. En septembre, il se rend à Paris avec Marc. Les deux peintres visitent l’atelier de Delaunay, y découvrent la série des Fenêtres. August Macke aime les rythmes qui naissent du mouvement de l’œil passant d’une couleur à l’autre. En avril 1914, il voyage en Tunisie avec  Louis Moilliet et Paul Klee. Il se met à jouer avec les couleurs et les formes géométriques pour représenter la lumière intense du Sud et trouve son chemin vers l’abstraction géométrique. A la veille de la guerre, ses quadrillages colorés annoncent Kupka, ou même l’Op Art.

August Macke. Paysage près de Tunis. 1914

Franz Marc représente une autre pente vers l’abstraction : dans  ses improvisations graphiques  il  est proche des énergies explosives de Kandinsky.

Cependant ses dernières toiles d’animaux sont féroces. Les chiens et les chevaux si bienveillants ont laissé la place à des bêtes d’apocalypse, taillées à angles aigus, qui avancent à une vitesse effroyable.

Franz Marc. 1912. La Peur du lièvre

Aux couleurs chaudes succède la palette sombre de la Guerre dans les Balkans, comme si l’Europe savait tout de sa destruction avant même que la guerre ne se généralise. (Il faut peut-être se méfier des peintres sismographes, se méfier de la part obscure de Franz Marc. N’a-t-il pas voulu secrètement la fin d’une époque qu’il jugeait corrompue ? N’a-t-il pas cru que d’une guerre purificatrice sortirait un monde régénéré ?)

Franz Marc. 1913. Les Loups. Guerre dans les Balkans

Le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. Macke est tué quelques semaines après la mobilisation, Marc, en 1916, près de Verdun. En Allemagne, Macke, mort si jeune, est presque oublié. Franz Marc est célébré pour sa germanité, avant d’être accusé d’être trop « français », puis d’être attaqué par les nazis comme artiste dégénéré.

Aujourd’hui, Franz Marc et August Macke sont honorés comme des auteurs majeurs de l’expressionisme allemand. « En France, ils restent moins connus », dit Sarah Imatte, qui remarque que c’est la première exposition qu’un musée national leur consacre. Elle suggère, en citant Cécile Debray, la Directrice du musée, que les hostilités qui ont séparé la France et l’Allemagne expliquent le retard des Français (mais le Cheval bleu se trouve sur tous les présentoirs des librairies d’art !). Peut-être. Ou bien, tout simplement, les deux peintres sont-ils morts trop jeunes, ils ont essayé trop de styles sans avoir le temps de trouver définitivement le leur, et Kandinsky, qui leur survit, a pris la place de héros de l’aventure abstraite.

Sans doute parce qu’elle vit intensément leur fin tragique qui est aussi la fin d’une Europe optimiste, Sarah Imatte invite son auditoire à revoir les Nymphéas que Claude Monet a offert à la France après le carnage de 14-18. Les toiles sont accrochées dans les sous-sols de l’Orangerie, ce qui fait de ce musée un lieu dédié à l’espoir de la paix. Et puis Claude Monet comme Franz Marc tournait le dos aux atrocités commises par la civilisation pour s’intéresser à une nature élémentaire, vidée de toute présence humaine, Monet qui ne peignait pas les animaux, mais l’eau, les nénuphars, la lumière, proposait une troisième route vers l’abstraction.

Du Musée des Colonies au Musée national de l’histoire de l’immigration

Une petite promenade de la place Daumesnil au Musée de l’immigration pour profiter de l’après-midi encore tiède.

Eglise du Saint-Esprit néo-byzantine. 186 avenue Daumesnil

L’avenue passe devant l’église du Saint-Esprit. Impossible de jeter un œil sur la coupole byzantine et sur les fresques de Maurice Denis dans la chapelle de la Vierge car il y a une messe, d’ailleurs fréquentée dans cette période de Pâques. On se contente du haut clocher-porche.

Un peu plus loin, voici le Palais de la Porte Dorée qui eut pour vocation première d’abriter le Musée des colonies. Il fut construit à l’occasion de l’Exposition internationale de 1931 dans un style Art Déco.

Entre temps, l’Empire s’est écroulé, la honte a envahi les Européens. Au moment où la France desserre un peu son emprise sur son empire, les grandes migrations commencent avec l’accord du patronat : les entreprises tournent à plein régime et il leur faut de la main d’œuvre. En 2007, on décide de transformer le musée en Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

Je suis frappée par ces changements de noms qui accompagnent notre perception du passé (comme dans ces jeux optiques où un simple déplacement du regard fait surgir une autre scène)… Le Palais de la porte dorée, si longtemps Musée des Colonies est devenu Musée de l’Histoire de l’Immigration et, même aujourd’hui Musée National de l’Histoire de l’Immigration… ce qui résume les efforts de la nation pour rompre avec son passé colonial et construire un avenir commun apaisé. Le musée veut raconter les épopées des nouveaux venus et transférer le vieil orgueil des Occidentaux vers ceux qui ont vaincu tant d’obstacles pour venir faire France commune avec un peuple qui a oublié qu’il était lui aussi un peuple d’exilés provinciaux, de Polonais, d’Italiens et d’Espagnols chassés de chez eux par la dictature ou par la misère.

Et je m’amuse du préfixe qui dit avec optimisme le sens du regard. Les derniers arrivés sont représentés non comme des émigrés, renvoyés pour toujours là-bas, vers leurs racines, mais comme des immigrants participant à la vie du pays d’ici.

Musée National de l’Histoire de l’Immigration

Mais le bas-relief de la façade, réalisé par le sculpteur Alfred Janniot (1889-1969) est toujours là. Cette vaste fresque (de 1100m2, dit le site de musée), qui recouvrait toute la façade du palais, représente les peuples, les ports et les aéroports de l’ancien Empire. Elle ne manque pas de grandeur et convient en tout cas au style art-déco de l’architecture des années 30 : formes géométriques, colonnes, un ensemble qui n’a pas l’austérité des bâtiments modernistes quand les architectes n’oseront plus rythmer les façades par des éléments décoratifs.

Bas-Relief sculpté par Alfred Janniot. Façade du Musée National d’Histoire de l’Immigration (détail)

L’intérieur du palais est également décoré, avec des mosaïques de sol et de grandes fresques.

Pour aujourd’hui, nous n’entrons pas. Nous nous arrêtons seulement un peu sur le parvis où est présentée une exposition de photographies de Nicolas Henry. La démarche est sympathique. Chaque photo vient de la rencontre du photographe et des laissés pour compte de la société et de leur élaboration commune d’un décor imaginaire, souvent des cabanes que quelques morceaux de bois et de toile transforment en écrins pour les récits de leurs rêves ou de leurs cauchemars. Cette scène est par exemple une sorte de résumé de tous les bateaux chargés de migrants secoués par la mer alors qu’ils dérivent au large de nos côtes.

Ses images sont des contes baroques et tendres qui n’ont pas besoin de mots.